‹ Le vin, le jeu, les femmesChapitre 11 sur 16 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

UN HÉRITAGE INATTENDU

Cependant, après le départ de Gaston, les deux amis reprirent l’existence qu’ils menaient depuis quelque temps. Quinze jours se passèrent sans apporter de changement à l’état des choses. On était toujours sans nouvelles du jeune écrivain. Le tableau que Jehan avait commencé avançait d’autant plus vite que le peintre se passionnait pour son œuvre, car jamais il n’en avait encore produit une semblable. Un jour, au moment où Jehan se disposait à partir, Joas Gold entra.

— Ah! ah! bonjour, maître Joas, dit-il gaîment au vieux juif; vous tenez parole, c’est bien!

— Et vous , mon cher artiste , tenez-vous la vôtre?

— Mais oui, vous verrez ; venez avec moi !

Tons deux quittèrent la villa. Quand ils furent arrivés à l’endroit que Jehan copiait, il s’arrêta et dit à son compagnon :

— Maître Joas, que dites-vous de ceci? Et il montrait un coin de bois entouré d’un ruisseau qui apparaissait au premier plan, tandis qu’au loin tout une petite ville avec ses toits pointus se montrait dans la vallée en plein soleil.

Joas resta muet.

— Eh bien ! que dites-vous de cela? répéta le peintre. Parlez.

— Je dis, mon cher Jehan, je dis que si vous retrouviez le talent que vous aviez jadis, vous feriez, en copiant ce paysage, une toile qui vaudrait cinquante mille francs comme un sou.

— Je ne vous ai donc pas trompé, maître, vous gagnerez alors quarante mille francs sur celle-ci !

Et il découvrit la toile qu’il avait commencée.

Rien ne saurait peindre alors le visage de Joas Gold. Ses deux yeux étincelèrent, ses doigts crochus prirent la toile par un mouvement convulsif, il regardait successivement le paysage, la toile et Jehan ; il voulait parler, mais sa langue était paralysée.

— Eh bien! voyons! dit Jehan en riant de

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l’hommage que le vieux connaisseur venait de rendre d’une façon aussi éclatante à son talent.

Joas fit un violent effort pour parler.

— Mon enfant... balbutia-t-il... mon Jehan chéri... tu es un grand artiste... viens m’embrasser !...

Jehan fut touché de ces paroles : il tendit la main au juif, ce qu’il n’avait jamais fait jusque-là.

— Mais au moins n’allez pas vous arrêter en si beau chemin. Il vous faut maintenant gagner l’Institut.

— Soyez tranquille, maître Joas, soyez tranquille; désormais je suis tout à la peinture...

— Vous savez, ajouta le vieux juif, je ne veux pas que vous croyiez que je vais réaliser sur ce tableau un gain aussi considérable. Quarante cinq mille francs, ce serait trop beau... Cependant...

— Joas, vous allez me donner encore de l’argent... je vous vois venir... De votre aveu mon tableau vaut cinquante mille francs, vous l’avez payé trois mille, cela vous fait peur; vous craignez que désormais, puisque vous m’avez si bien roulé cette fois, je ne vous donne plus rien, et...

vous allez me parler de votre conscience... vieux drôle... je sais bien que vous n’en avez pas...

— Voyons, Jehan, je vais vous donner encore trois mille francs. . . hein ! je suis rond en affaires. . . Qu’en dites-vous?... Trois jolis billets de mille francs !

Et sa Figure prit une tout autre forme. Un nouveau masque avait été posé par le fils d’Israël.

— Trois jolis billets de mille francs, mon petit... voulez-vous?

— J’en veux sept... cela fera dix; vous gagnerez encore au moins trois fois autant que moi sur cette toile.

— Oh ! dix mille francs, non, c’est trop, je ne puis !

— A votre aise, et prenez mon tableau, il vous apparlient pour trois mille francs ; seulement désormais vous n’aurez plus rien de moi.

- Voyons, maître, voyons, ne vous fâchez pas. Cinq mille, voulez-vous? Cinq mille...

— Joas, j’ai dit sept

— Je ne peux pas, vrai; cinq, si vous voulez, les voici.

Et le vieux portefeuille apparut.

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— Allons! donnez, vieux fripon, et n’en parlons plus !

— Vous travaillerez encore pour moi?

— Oui, mais plus à ce prix-là, liein !

— Nous verrons, nous verrons : voici cinq mille francs !

Les billets passèrent des mains du juif dans celles de l’artiste.

— Quand pourrez-vous me livrer la toile ?

— Dans deux jours elle sera terminée.

— Bien, mon excellent Jehan, bien; je viendrai la prendre chez votre ami Bardier.

— C’est cela.

Et pendant ce temps Jehan commençait à travailler.

— Quoi de nouveau à Paris ?

— Beaucoup de choses.

— Oui da ! et quelles?

— Votre ami Théry, l’avocat, a soufflé sa maîtresse à Chammann !

— Eh! qu’a dit Chammann?

— Rien, il en était ravi!

Jehan sourit.

— Privazac s’est battu, reprit le juif.

— Avec qui, et pour quoi?

— Avec un duc à qui, non content de donner une coiffure qui pourtant lui va fort bien, il donnait encore dans son journal de nombreux coups d’épingle.

— Et le résultat?

— Le duc a six pouces de fer dans l’épaule, il restera six mois chez lui.

— Ah! reprit Jehan, je reconnais bien là Privazac; sa maîtresse n’avait pas assez de liberté, il a voulu lui en donner.

— C’est ce que tous vos amis disent.

— C’est tout?

— Oh ! que non pas.

— Qu’y a-t-il donc encore?

— Marie. . .

- Eh bien! dit anxieusement Jehan.

— Marie a quitté Bourgoin après lui avoir mangé près de trois cent mille francs..,

— Avec qui est-elle donc?

— Avec Gaston !

— Ah! bah, elle n’était donc pas en Italie?

— Non, ce gaillard de Gaston, pour qui elle en tenait encore, à ce qu’elle dit, est revenu de son voyage un beau matin avec une somme assez rondelette, qu’il s’est procurée on ne sait comment,

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et tous deux à Paris mènent en ce moment un train de prince; il y a cinq jours de cela. Gaston joue toutes les nuits un jeu d’enfer, et il gagne toujours!

— Et Bourgoin?

, — Il paraît qu’il est retourné en province, dans son pays natal, où il recommence à exercer la médecine.

— En voilà des nouvelles !

— Ce n’est pas tout !

— Quoi donc encoi e ?

— Juana.

— Eh bien! Juana?

— Elle sera ici denïain !

— Pas possible, qui donc lui a dit où j’étais?

— Gaston! dans une orgie.

— Et elle vient demain?

— Oui.

Le juif lisait sur le visage de Jehan les diverses pensées qui agitaient le jeune homme ; c’est pour cela qu’il avait gradué les nouvelles qu’il apportait, réservant pour la dernière celle qui concernait Juana. Joas, ayant appris que la célèbre courtisane allait courir vers son amant, tremblait pour son tableau; le juif s’était dit qu’il fallait la

devancer et faire son possible pour l’empêcher de venir.

Joas ne fut pas satisfait de son investigation, car à l’annonce de l’arrivée de Juana, la seule femme du monde qui, en ce moment-là, fût capable de donner des joies au peintre, celui-ci avait tressailli, une vive joie avait illuminé son visage. Joas se dit alors que s’il voulait gagner de grosses sommes avec les belles toiles de Jehan, il fallait absolument qu’il ne revît jamais Juana.

Depuis trois semaines , Jehan vivait dans la chasteté la plus complète. Aussi son sang bouillonnait. Par moment de vives lueurs passaient devant ses yeux, ses tempes battaient, et souvent pendant des nuits entières il souffrait de cruelles insomnies.

L’excellente et fortifiante nourriture qu’il prenait, la dépense à peu près nulle de ses forces, l’air pur, l’abstinence dans laquelle il vivait en étaient cause. Aussi sa joie fut-elle grande, lorsqu’il apprit l’arrivée de Juana, lui qui plusieurs fois avait tressailli en regardant dame Marie!

Dame Marie, qui avait au moins trente-cinq à quarante ans, qui était laide à faire peur! Mais quoi! C’était une femme, après tout!

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Cependant l’heure du déjeuner arrivant, Jehan plia bagage; d’ailleurs, ce jour-là, il lui eût été impossible de travailler davantage. Juana arrivait! Cette idée le bouleversait de la tête aux pieds !

— Maître Joas, avez-vous faim? dit Jehan.

— Mais oui, l’air delà campagne, et puis, je n’ai rien pris depuis mon départ de Paris.

— Pas possible !

— Si fait, on vend si cher dans les buffets que j’ai préféré m’abstenir.

— Vieux ladre, mais que voulez- vous donc faire de votre fortune?

— Ma fortune, mon cher ami, vous voulez rire, mais je suis plus pauvre que mon ancêtre Job !

— Avant ou après le fumier?

— Après, naturellement.

— Eh bien! donc, allons déjeuner.

Ce jour-là, Bardier avait fait préparer un déjeuner meilleur encore que de coutume. Il avait reçu de Paris des provisions succulentes, et il s’était promis de s’offrir un de ces repas pantagruéliques comme il s’en faisait chez lui de temps à autre, malgré les recommandations de son médecin, qui l’avait prévenu qu’un jour ou l’autre il y resterait

Le repas dura quatre heures. Quand on sortit de table, Barclier était rouge pourpre. On passa dans le jardin pour prendre le café et les liqueurs, et fumer un cigare.

— Pardieu, monsieur Gold, dit Bardierau juif, vous êtes un fin gourmet, et c’est plaisir de vous traiter. Yous êtes connaisseur en vins, comme je le suis moi-même.

— Oh! répliqua Joas, je vends aussi des vins, j’en ai -de toutes les provenances et de toutes les bonnes années.

— Vraiment, fit Bardier, dont les yeux brillèrent, vraiment. Eh bien ! je parie que j’en ai de meilleurs que vous.

— Je ne crois pas, car ma cave est une des meilleures que je connaisse , et j’en connais beaucoup.

— Dites donc, Joas, interrompit Jehan, est-ce que Job avait une cave comme la vôtre?

— Oh! farceur, dit en riant Joas, mais ces vins que j’ai ne sont pas à moi, je représente les premières maisons de Bourgogne et du Bordelais voilà comment...

— Eh bien ! mous Joas, reprit Bardier, puisque nous n’avons pas encore pris le café, je vais

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aller vous chercher une bouteille de Volnay- Santenot ; vous me direz de quelle année elle est et comment vous trouvez cela, attendez ...

Et Bardier, quittant ses amis, descendit incontinent à la cave.

Cependant dame Marie apportait deux lettres pour Jehan.

— Vous permettez, cher ami.

— Faites, répondit Joas.

Jehan ouvrit ses lettres. L’une était de Gaston et contenait ces mots :

« Mon cher Jehan, — J’ai retrouvé Marie. Elle m’aime toujours, moi j’en suis fou. Mais pour continuer à vivre avec elle ici désormais, avec les idées de luxe qu’elle a maintenant, il me faut beaucoup d’argent, il me faudrait dix mille francs; j’irai les jouer, j’ai un moyen infaillible de gain, et je les lui renverrai dès que j’aurai gagné.

« Je compte sur toi.

« Signé : Gaston Revert. »

Il est fou, pensa JeMn; pourquoi est-il parti?

Il faut absolument que je retourne à Paris pour l’arracher à cette femme.

L’autre lettre était de Juana.

« Mon cher Jehan, — Tu m’as lâchée, mais je t’aime toujours. Je sais enfin où tu es, je crois que tu as besoin de moi, et j’accours; je serai à X*** après-demain sans faute, »

Signé : Juana

— Que disiez-vous donc, Joas, voici une lettre de Juana qui m’annonce qu’elle ne sera ici qu’après-demain.

— Ah ! elle s’est ravisée, ou bien, répondit Joas en clignant de l’œil, elle aura été retenue par une cause... sérieuse !

— Mais que fait donc Bardier? Il me semble qu’il reste bien longtemps pour apporter cette fameuse bouteille. Oh! là, dame Marie, voyez donc ce que fait votre maître à la cave.

Dame Marie revint quelques secondes après.

— Eh bien!

— Ma foi, monsieur, j’ai peur, dit-elle, j’ai appelé, il ne répond pas^Je crains un malheur.

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— Ah! c’est étrange, en effet....

Et Jehan se dirigea à son tour vers la cave, et muni d’une lumière , il descendit. Joas et dame Marie attendaient à l’entrée. Jehan suivit les coins et recoins nombreux de la cave ; il appela, mais personne ne répondit. La cave était glaciale. Jehan venant du dehors tremblait de tous ses membres. Soudain, il poussa un cri. Il venait de voir Bardier étendu sur la terre battue de la cave, tenant une bouteille entre ses mains erispées. Au cri qu’il poussa, Joas et dame Marie accoururent et aidèrent Jehan à monter le cadavre, car Bardier avait succombé, comme le constata le médecin, à une apoplexie foudroyante, produite par une indigestion et surtout par la transition trop rapide de la température chaude du dehors à celle de la cave.

Le chagrin que ressentit Jehan de la mor" prématurée de son ami fut immense. Avec Gaston, Bardier, comme nous l’avons dit, résumait tout au monde par l'artiste. Dame Marie était atterrée. Cependant elle pensait moins à sa douleur, qui pourtant paraissait fort grande, qu’à l'héritage du bonhomme. Qu’avait-il bien pu lui laisser? L’arrivée des deux Parisiens, dont elle ignorait l’exis-

tence deux mois auparavant , avait considérablement diminué son zèle. Que venaient-il faire à X... ? Jusqu’à quel point son maître étaitil lié avec eux ? Telles étaient les questions que la vieille cuisinière se faisait en son for. Et quand elle eut appris que les deux jeunes gens formaient en ce monde toutes les affections de Bardier, elle avait maudit le sort qui lui donnait des concurrents sérieux après dix années d’espérance. Elle appelait Gaston et Jehan des voleurs d’héritages. Elle aurait voulu les voir à tous les diables. L’incartade de Gaston l’avait comblée de joie et elle souhaitait fort que Jehan inquiet de son ami allât le retrouver. Gomme elle aurait alors endoctriné Bardier avec sa gourmandise. Gomme elle n’aurait préparé pour ses repas que des mets communs jusqu’à ce quelle l’eût décidé à faire un testament en sa faveur. Elle s’était dressé un plan de conduite qu’elle comptait mettre à exécution dès que ce peintre maudit aurait déguerpi. Quelle fête elle se préparait et comme elle allait se venger de tout ce qu’elle avait souffert ! Voilà que l’échafaudage savamment élevé s’écroulait par suite du décès de Bardier 1 Qu’allait-il se passer? Évidemment, pensait-elle, ce peintre parisien et le voleur

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de mes deux mille francs doivent hériter de mon maître, qui m’aura seulement laissé quelque rente viagère! Ah! maudit soit le jour où ces deux gredins sont venus ici ! Nous étions si heureux ! D’ahord, mon brave, mon excellent maître ne serait pas mort ! Ce sont ces Parisiens qui l’ont tué ! Tout a été bouleversé ici pour eux, tout ! Enfin nous verrons bien.

Cependant le lendemain il fallut enterrer Bardier. Jehan était seul pour penser à tout, car Joas Gold avait disparu. Le peintre ayant envoyé une dépêche à Gaston pensait que celui-ci, malgré Marie, ne pourrait se dispenser de venir, mais il l’attendit en vain. La veille, dans tout le village voisin on avait appris la mort de Loü G-ourmën , et le lendemain, à dix heures du matin, heure fixée pour la cérémonie, tous les paysans arrivaient.

C’est une magnifique cérémonie qu’un enterrement dans un village, cérémonie simple et touchante. On estimait beaucoup Bardier dans le pays pour les services qu’il rendait à chacun.

Dès Paube, à quatre heures du matin, tous les habitants de X... partaient aux champs. On pouvait les voir par bandes joyeuses, leurs outils sur

l’épaule, se rendre à leur travail. X... est un joli petit village situé au bas d’une colline assez élevée sur le penchant de laquelle était bâtie la villa de Bardier. Un ruisseau presque toujours à sec passe dans tout le village. Les habitants, pauvres pour la plupart, n’ont qu’une maison couverte en chaume, composée d’un rez-dechaussée et d'un grenier. L’intérieur de chaque chaumière se compose invariablement de quatre chaises en bois et d’une multitude d’escabeaux grossièrement faits, d'une table, d'une horloge, d’une immense armoire en bois peint dans laquelle tient à l’aise tout le linge de la famille, et de deux alcôves blanchies à la chaux et dont le lit est caché par des rideaux mi-partie rouge et violet. Un étranger qui serait venu à X... ce jour-là eût été surpris à neuf heures et demie d’entendre la cloche de l’église tinter d’une façon lugubre. Cette cloche sonnant le glas funèbre pendant que le soleil étincelait, que la nature semblait être toute en joie, que les oiseaux chantaient gaîment en voletant d’arbre en arbre, avait quelque chose d étrange, d’inattendu, qui malgré soi commandait le respect et vous rendait sérieux, quelque envie que vous eussiez de no pas l’être.

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L’étranger n’eût pas été moins étonné de voir tous les paysans revenir au logis et s’y enfermer sans mot dire, pour en ressortir une demi-heure après, ayant revêtuleurs habits de cérémonie, consistant en costumes de formes bizarres, habits encore neufs, gardant des plis courant sur l’étoffe, et indiquant que ces vêtements rangés avec ordre dans l’armoire de famille n’en sortent que dans les grands jours. Des jeunes gens apparaissaient avec une redingote ayant servi à leur père pour ses noces et précieusement transmise encore neuVe par héritage. Rien surtout de plus bizarre que l’assemblage des chapeaux. Il y en avait de hauts, de bas ; les uns aux larges ailes, les autres n’en ayant pas du tout; ceux-ci rougis, non par l’usage, mais par le temps ; ceux-là, luisants par devant et brossés à l’envers par derrière.

Tous ces braves paysans, bien brossés, bien propres, rasés, peignés pour la circonstance, leurs femmes, leurs filles, leurs soeurs en noir également, montaient en silence la route passant devant chez Bardier, pendant que la cloche tintait sans interruption.

Le village, si animé d’ordinaire, paraissait

mort. Sur la lisière du pays, des ouvriers travaillaient à la construction d’une maison. Étrangers à la contrée et n’en connaissant pas les usages ils continuaient leur travail, surpris de ce qui se passait, le propriétaire de cette maison se rendant à la villa les aperçut , et, d’un ton bref :

— Eh ! là-bas, descendez, cria-t-il.

- — Mais....

— Descendez, on’ ne travaille pas dans le village quand un enterrement va passer dans ses rues ! Descendez.

En effet, le respect de la mort est poussé, dans certaines provinces de France, au dernier degré. Il est d’usage de cesser tout travail depuis le moment où retentissent les premiers appels de la cloche jusqu’au moment où le cercueil d’un habitant du village est descendu dans la fosse. Sur la grande place, où se voyait une fontaine-lavoir, les femmes s’étaient retirées en emportant le linge qu’elles blanchissaient. On aurait vainement cherché dans tout le pays un seul travailleur. Ceuxmêmes qui, par suite d’une de ces haines souvent puisées dans un sentiment ridicule et pour une cause frivole, comme il s’en trouve bon nombre

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dans les villages , ne devaient point assister an convoi du défunt, demeuraient au logis sans bouger, sans soulever un coin de rideau pour voir passer le cortège, ayant arrête autour de leur maison tout mouvement de nature à manquer en quelque façon que ce fût au respect de la mort.

Rien de plus touchant que cette vieille coutume, et nous croyons que ceux qui n’ont jamais assisté à une cérémonie de ce genre en seraient fort agréablement surpris.

Le cercueil avait été couvert d’un drap en velours noir, usé, rougi, rapiécé, coupé par une croix d’argent terni, et placé sur deux chaises au seuil de la villa. Sur une troisième chaise se trouvaient un christ en cuivre ; un bol en terre peinte de vives couleurs, rempli d’eau bénite, que chaque survenant, après un signe de croix, jetait sur le cercueil avec une branche de buis, et enfin un chandelier en cuivre dans lequel brûlait une bougie.

A dix heures moins le quart, la cloche tinta plus fortement, le vent apportait chaque [tintement du côté de la ville, et l’écho de la vallée le répétait fidèlement. On vit alors apparaître le curé du village couvert de ses vêtements sacerdotaux,

une chape en velours noir, aussi rougi, aussi flétri que celui du drap mortuaire, le dos coupé également par une croix en fil d’argent. Un enfant de chœur portant une croix de cuivre et un bassin plein d’eau bénite, et le maître d’école, remplissant les fonctions multiples de chantre et de sacristain, accompagnaient le prêtre.

Cependant une vieille femme, la servante du curé, apportait deux bâtons et des cierges.

Le prêtre prit le goupillon et aspergea le drap en disant le De profundis. Chaque verset de cette prière était psalmodié d’une façon que rendaient plus lugubre encore le soleil éblouissant et l’air de fête de la nature.

— Requiem œternam doua eis , Domine /fit le prêtre.

— Et lux perpétua, luceat eis, répondit le maître d’école.

— Requiescant inpace!

— Amen .

Quatre hommes choisis parmi les assistants, car les porteurs n’existent pas dans les villages, non plus que les fossoyeurs, encore une coutume touchante qui fait rendre les derniers devoirs aux défunts non à des mains mercenaires, mais à des

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amis du mort. Donc quatre hommes, prenant les bâtons apportés par la servante, les passèrent sous la bière et le cortège se mit en marche pendant que le maître d’école chantait :

— Miserere mei , B eus, secundum magnam miser icordiam tuam.

Jehan, conduisant le deuil, marchait derrière le cercueil. On arriva à l’église, pauvre petite maison sans aucun ornement, dont les murs tenaient debout par un miracle d’équilibre, et dont les pierres disjointes formaient d’immenses lézardes, au dedans desquelles poussaient des végétations sauvages. Le cimetière, assez bien entretenu, contient quelques rares monuments et entoure l’église, à laquelle se trouve adossé le presbytère.

On entra dans l’église. Qu’on est loin alors du luxe déployé dans certaines paroisses parisiennes, où la maison de Dieu est devenue un salon richement meublé, où il semble que se réunissent une foule d’idolâtres venant adorer des dieux de marbre rare, d’argent ou d’or, enrichis de pierreries. Là, rien de ce faste, une simplicité telle qu’elle devrait exister partout dans les temples divins. Des murs blanchis à la chaux. Un chemin de croix en pierre sculptée. Aucune toile, aucune

lt

sculpture. Une chaire en chêne. Un autel orné, par la main des filles du pays, de mousseline brodée et de rubans. Au-dessus du tabernacle se dressaient six chandeliers en cuivre désargenté, séparés fun de l’autre par des vases en porcelaine peinte, remplis de fleurs communes en papier. Les vases sacrés seuls étaient en or. Bardier en avait fait don à l’église.

Tous les paysans prirent place sur des bancs de chêne symétriquement placés dans l’église. Le cercueil fut déposé devant la grille du chœur et la messe commença pendant que le bedeau, cumulant cette fonction avec celle de débitant de tabac, tirait à l’entrée de l’église un câble qui mettait en branle la cloche de la paroisse, qui continuait à tinter sans interruption pendant que le prêtre commençait à dire la messe :

— j Requiem œternam dona eis , Domine , etc.

Le maître d’école chantait d’une voix stridente et fausse, à faire fuir un dilettante, pendant que l’office s’achevait et que les assistants recueillis suivaient leur messe avec une dévotion qu’on voit rarement dans les grandes villes.

L’office terminé, chaque assistant vint à f Offerte , le prêtre fit baiser une croix ren-

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fermant des reliques et chacun laissa tomber son offrande dans la coupe d’argent que tenait l’enfant de chœur, après quoi le prêtre se rendit auprès du cercueil et dit :

— Non intres in judicium cum serxo tuo , Domine, etc.

Puis, quand les prières d’usage furent récitées et chantées, pendant que la cloche tintait de plus belle, le cortège se reforma.

— In jo aradisum deducant U Angeli : in tuo adventu, etc., reprit le prêtre.

Et on entra dans le cimetière.

Les quatre porteurs descendirent la bière dans la fosse fraîchement creusée, et le curé jeta sur le cercueil la première pelletée de terre qui rendit en tombant ce son lamentable qui vous produit toujours une si profonde impression.

La cérémonie terminée chacun se retira et tous les hommes, y compris bedeau, porteurs, fossoyeur, maître d’école, enfant de chœur, regagnèrent la demeure du défunt, où dame Marie, selon l’habitude, avait préparé le déjeuner. Jehan se laissait faire. Il ne comprenait rien à tout ce qui se passait, mais c’était l’usage, il le trouvait touchant et s’y conformait avec plaisir en voyant com-

bien chacun prenait sa part d’un malheur qui pourtant ne le frappait pas directement.

Quand le repas fut fini, le plus âgé parmi les assistants se leva et récita à voix haute le De profundis , et quand cette prière fut faite tous se levèrent et d’une seule voix :

— Reqiüescat in yqace pour le défunt ! dirent-ils naïvement.

Après quoi, tous saluèrent Jehan elle laissèrent ébahi de ce qu’il venait de voir et d’entendre, profondément remué par ces mœurs touchantes dont on se doute si peu à Paris.

Une heure après, le village avait repris son aspect accoutumé. Les paysans en costume de travail reprenaient leur besogne dans les champs, le soleil étincelait de plus en plus. La nature belle et parée se montrait avec tout son éclat sous les rayons ardents, et les ouvriers de la maison en construction chantaient gaiement en travaillant' quelque vieux refrain populaire qui se perdait au ciel, au milieu des mille voix de la nature qui célébraient le beau temps par une chaude journée d’automne.

A peine les paysans avaient-ils quitté la demeure de Bardier, que le notaire de la ville voisine entra.

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— Monsieur Jean Libéral? demanda-t-il.

— C’est moi, monsieur, répondit le peintre.

— Informé par la rumeur publique de la mort de M. Bardier, commença le notaire d’une voix grave....

— Excusez-moi, monsieur, interrompit Jehan, mais je ne connaissais ici que mon pauvre ami Bardier, je n’ai pu....

— Ne vous excusez pas, monsieur, vous l’éiiez d’avance. Ayant appris la mort de M. Bardier, j’ai présenté le testament olographe qu’il avait déposé chez moi à M. le président du tribunal de première instance, et commis par lui, je suis venu vous remettre un inventaire général de ce qu’il possédait, car vous êtes son exécuteur testamentaire et l’un de ses héritiers. D’ailleurs voici la pièce...

Et le notaire tira de la serviette de cuir qu’il portait, un acte qu’il lut.

— « Je nomme Jean Libéral dit Jehan, peintre à Paris, mon exécuteur testamentaire....

— Monsieur

— Écoutez, reprit le magistrat : « Je lègue ma fortune tout entière à mes deux amis Jean Libéral et Gaston Revert, moins une somme de deux

mille francs que je donne à M. le curé de X..., pour qu’il fasse restaurer son église, moins cinq cents francs pour les pauvres de la commune, et moins dix mille francs que je lègue à dame Marie ma servante, pour la remercier de ses bons services. J'ajoute qu’au cas où mes deux amis mourraient sans famille, ils laisseraient ma villa et tout ce qu’elle contient à la même dame Marie, ainsi qu’une somme de cent mille francs, sans préjudice des dix mille qu’elle aura déjà reçus. Le reste sera donné à la commune de X... pour son entretien.

» Mon ami Jean Libéral est chargé de l’exécution de mes dernières volontés. Je désire que ma villa ne soit pas vendue, afin qu’ell 1 puisse revenir à dame Marie au cas où mes deux amis viendraient à mourir. Je veux qu’elle soit laissée dans l’état ou elle est et que Gaston vieune l'habiter s’il est malheureux.

» Signé : Bardier. »

A peine cette lecture était-elle achevée qu’on entendit un cri derrière la porte du salon ; Jehan se leva et aperçut dame Marie étendue évanouie

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sur le seuil ; son évanouissement était causé par le renversement de toutes ses espérances, elle avait écouté derrière la porte et appris qu’elle se trouvait dépouillée d’un bien qu’elle considérait deux mois auparavant comme acquis d’ores et déjà.

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