‹ Le Violon de faïence (volume 2)Chapitre 2 sur 6 · COLLECTION HETZEL JUNG-TREUTTEL, 19 RUE DE LILLE · texte numérisé non relu

COLLECTION HETZEL JUNG-TREUTTEL, 19 RUE DE LILLE

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Qui n'a entendu parler, à Nevers, de Dalègre, un des types les plus accentués du tempérament nivernais, c'est-à-dire un homme petit, gai, souriant, affable, la figure fortement colorée, portant les traces du vin^du pays, comme un cavalier porte les couleurs de sa dame? Dalègre fut un des meilleurs compagnons d'une ville riche en bons vivants, en gens sains de corps et d'esprit, subtils à la parole, ne reculant pas devant un propos salé, et jouissant de la vie en hommes joyeux et prudents qui ne veulent pas l'user tout d'un coup.

De vingt à trente-cinq ans, Dalègre remplit le pays de son nom. Pas de bonne fête sans Dalègre-, il était beau danseur et les mères ne manquaient pas de

demander à leurs filles : « As-tu été invitée par M. Dalègre? » Aussi, pendant quinze ans, Dalègre fut-il le roi de la ville. Avec un peu d'ambition, il eût pu faire meilleure figure encore; mais, comme les plaisirs faciles l'entraînaient dans leur ronde enchantée, il s'y laissa aller jusqu'à ce qu'un jour, cette vie monotone de chasses, de dîners, de bals et de fêtes le fatiguant, il vint faire un tour à Paris, où, malheureusement pour lui, il rencontra un ancien ami de collège, Gardilanne, qui était bien le caractère le plus opposé qui se pût voir. Gardilanne, chef de bureau dans un ministère, était un homme grand, maigre» maladif, toujours sérieux, plus près du mécontentement de la vie que du plaisir d'être né; Gardilanne avait un estomac délicat, Dalègre eût digéré du fer. Les deux amis s'entendirent néanmoins, Dalègre étant naturellement porté par son heureux caractère à accepter toutes les fantaisies de ceux qui l'approchaient pourvu qu'on lui passât les siennes.

Au restaurant où Gardilanne emmena Dalègre, il sortit de sa poche une petite topette qui contenait un doigt de vin, le seul qui lui convînt, mais il n'empêcha pas son ami de boire une excellente bouteille de Corton. Dalègre alla au spectacle; Gardilanne rentra chez lui, car le chef de bureau s'était fait une loi de se coucher à neuf heures et il disait ne pouvoir conserver sa frêle santé qu'p force de privations * comme

de manger à des heures régulières, de se nourrir peu à la fois et souvent, de n'avoir ni femme, ni enfants, ni passions, ni inquiétudes d'aucune sorte.

Dalègre, étonné de cette vie prudente, se demandait quelle joie pouvait goûter dans la vie un célibataire de quarante ans, dont la société consistait en une femme de ménage acariâtre, et il crut réellement que Gardilanne n'avait pas de passions : en ceci, il était médiocre observateur, et la suite de son séjour à Paris le lui apprit.

Tous les matins, Gardilanne, levé à six heures, prenait un modeste repas ; et qu'il fît vent, grêle, neige ou pluie, le chef de bureau battait le pavé pendant trois heures en commençant par le faubourg Saint- Antoine pour terminer par le quai Voltaire. Gardilanne se disait sans passions : c'était l'être le plus passionné qui se pût voir, plus ardent que le chasseur, plus inquiet qu'un amant à son premier rendez- vous, plus tyrannisé qu'un ambitieux, plus fébrile qu'un joueur, les yeux plus enflammés qu'un Corse qui guette son ennemi, plus brillants qu'un gourmand devant l'étalage de Chevet, les mains plus convulsives qu'un homme dont la dernière carie représente la ruine ou la fortune. Pas de passions ! s'écriait Gardilanne. 11 les avait toutes, fondues en une seule, la plus Vive, la passion du collectionneur! Gardilanne aimait les beaux meubles, les tableaux des maîtres, les den-

telles anciennes, les curiosités de l'Inde et du Japon, les émaux de Liftioges, les eaux-fortes les plus rares, les ivoires, les verreries de Venise, les somptueuses étoffes du Levant, les faïences de Henri II, les miniatures, les armes, les tabatières, les Raphaël et les Vélasquez, les bahuts et les crédences; enfin, il aimait tout ce qui est beau, précieux ou hors de prix. Pas de passions I Gardilanne était devenu d'une avarice à maltraiter son corps au dedans et au dehors, par la nourriture et l'habillement, afin d'économiser quelques sous chaque jour pour les jeter en proie au monstre du bricà-brac. Pas de passions ! Gardilanne dormait à peine la nuit, rêvant sans cesse d'objets plus merveilleux que les trésors des Mille et une Nuits. Pas de passions! hormis celle de l'indifférence ! Une voiture eût écrasé un enfant dans la rue que Gardilanne ne se fût pas dérangé de la vitrine d'une boutique où son œil plongeait, cherchant si dans un entassement d'objets sans valeur, il n'y avait pas quelque bon coup à faire. Pas de passions ! Gardilanne en eût remontré à un chat guettant une souris. Quand, le masque froid comme celui d'un juge, w il marchandait un lot de bouteilles de pharmacie dans l'échoppe d'un revendeur de la rue Mouffetard, qui se serait douté qu'un vieux bois de fauteuil pendu au plafond était la proie qui attirait Gardilanne, se disant marchand de verres cassés pour aviser à posséder le fauteuil dans lequel s'était peut-

LE VIOLON DE FAIENdE.

être assis le grand Condé? Pas de passions! Qu'étaitce que ces sillons verdàtres sur une peau jaune et luisante, ce parchemin collé sur des pommettes saillantes, ces yeux creux sans cesse allumés par la fièvre, ces épaules courbées avant l'âge, cette vieillesse anticipée ? La galanterie eût moins efflanqué cet homme, âgé seulement de trois ans de plus que Dalègre, et qui pouvait passer pour son père, et un père avare, tant sa figure était tirée, tant ses vêtements étaient râpés.

Dalègre, qui avait perdu Gardilanne de vue depuis le collège, trouva son ami fortement vieilli , mais il n'en témoigna rien, ce genre d'observation étant d'ordinaire mal reçu. D'ailleurs il fut ébloui par les entassements d'objets de prix qui encombraient l'appartement de Gardilanne , tellement rempli de merveilles qu'on pouvait le prendre pour le garde-meuble de la reine de Saba.

Pas une place où mettre le pied dans ce logis, où il fallait prendre garde à ses coudes, à son chapeau, à chacun des moindres mouvements du corps. C'était un musée en désordre, mais qui laissait entrevoir des richesses de toute nature. Pourtant Gardilanne n'avait pour tout revenu qu'une place de trois mille francs; mais il remplaçait l'argent par la patience, une activité sans bornes, un flair sans égal, une astuce diabolique. Et cette dernière qualité le faisait roi de l'échange parmi les collectionneurs, car sa patience, son

activité, son instinct et ses trois mille francs eussent été insuffisants pour le mener à la possession de cette collection incomparable. Le secret de Gardilanne (il ne le dit pas à son ami Dalègre) consistait à satisfaire les manies ou les spécialités des divers possesseurs de curiosités.

Levé de grand matin, Gardilanne faisait rafle chez les marchands de tout ce qu'il savait devoir convenir à celui-ci et à celui-là. Il frayait avec les plus grands seigneurs, et, à force de voir et de comparer, arrivé à la science universelle du bric-à-brac, il était l'homme de Paris le meilleur à consulter sur une marque, une attribution, une généalogie, et les diverses pérégrinations des objets d'art. Il en eût remontré aux commissaires-priseurs les plus futés, et le dernier argument, parmi les amateurs, à propos d'un objet douteux, était de citer l*opinion de Gardilanne, qui faisait autorité sur la place. Ce tact si fin l'amena à découvrir dans la poussière et la crasse des objets précieux qu'il troqua contre de bon argent ; et comme les connaissances en toutes choses valent des capitaux, au bout d'une quinzaine d'années Gardilanne put devenir luimême propriétaire d'objets d'art auxquels la mode n'était pas encore attachée et qu'il força plus tard à reconnaître, non-seulement pour des raretés, mais encore pour des monuments d'une véritable valeur artistique.

Alors Gardilanne fut heureux, plus heureux sans estomac que Dalègre au milieu d'un festin. Dalègre admira les amas de splendeurs qui encombraient l'appartement; mais il ne put deviner les secrètes joies de son ami qui, aussitôt qu'il rentrait chez lui, voyait les portes du paradis ouvertes.

Dans ces chambres froides qui faisaient penser à la fuite précipitée d'un prince poursuivi, Gardilanne se promenait lançant des regards émus à chacun des objets qu'il avait sauvés de la ruine. Qu'on s'imagine la joie d'une mère dont l'enfant a été tiré des griffes de la mort par un habile médecin : c'étaient les mêmes ravissements chez Gardilanne. La majeure partie de ses curiosités, il les avait trouvées ébréchées, écaillées, à moitié moisies, déchirées, et il leur avait rendu une seconde vie avec leur éclat primitif.

Le célibataire sans enfants s'était ainsi créé une famille, et il n'y avait pas un objet qui ne rappelât une longue recherche, des ruses combinées, un drame. Quelquefois même Gardilanne se levait la nuit et allumait une bougie pour satisfaire son ardente curiosité et se repaître de la vue d'une nouvelle acquisition. Au réveil, c'étaient encope de nouvelles joies, non pas celles de l'homme qui entend chanter les oiseaux, et surprend un rayon de soleil se glissant à travers les rideaux, mais des extases comparables à celles de l'avare qui compte et recompte son or ; car Gardilanne

avait en même temps que le goût artistique une sorte de contentement matériel qui le faisait s'écrier à tout propos :

— Ici sont entassés des millions.

Peut-être, l'argent représentant la valeur vénale la plus réelle, Gardilanne en était-il arrivé à préciser si matériellement sa collection, certain que cette façon de parler est de celles qui sonnent le mieux à l'oreille •des ignorants; il le disait aux autres, il se le répétait à lui-même, et il n'en fit pas mystère à Dalègre qui ouvrit de grands yeux. Comment un simple employé à trois mille francs pouvait-il avoir amassé des millions? C'est ce que Dalègre ne s'expliqua pas, même quand Gardilanne l'eut invité un matin à une de ses chasses habituelles, qui ne dura pas moins de quatre heures, et à la suite de laquelle Dalègre revint brisé, lui rompu à tous les exercices du corps ; mais il n'avait pas la passion du bric-à-brac! Les courses dans Paris, d'un faubourg à l'autre, l'intéressaient médiocrement, et il ne put s'empêcher de manifester son dégoût dans une boutique de chiffonnier de la rue de l'Épée-de- Bois, où Gardilanne flaira des*fragments de curieuse et ancienne tapisserie, sous des entassements de chi^ fons, de peaux de lapin, d'os de toute sorte, dont l'accumulation, dans une étroite boutique, amenait de nauséabondes odeurs.

Quand Dalègre fut sur le point de partir, Gardilanne Ijii dit :

— Tu connais les faïences de Nevers ?

— Non, dit Dalègre.

Gardilanne haussa les épaules.

— Comment! s'écria-t-il, tu habites un pays où ont. été fabriquées les plus belles faïences de France, et tu ne sais pas seulement qu'elles existent! Je te plains!

Dalègre sourit.

— Demain matin viens de bonne heure, tu prendras une première leçon ; il faut absolument qu'un homme comme toi se connaisse en faïence. C'est la gloire de ta province.

Dalègre fit un geste qui montrait qu'il ne s'était guère soucié jusqu'alors de cette gloire locale.

— A quoi me servira cette connaissance?

— À ne pas être un ignorant*

— Peuh ! fit Dalègre.

Mais Gardilanne revint à la charge et fit promettre à son ami qu'il essayerait de s'instruire, et en même temps il lui révéla son idée secrète :

— Nous manquons à Paris, dit-il, de beaux spécimens des fabriques de Nevers, par la raison que la porcelaine l'a emporté jusqu'ici sur la faïence; mais il viendra un jour où la faïence triomphera et prendra le pas sur sa rivale princière. 11 y aura une révolution en céramique, comme il y en a eu une en quatre-vingt-

neuf. La faïence, c'est la bourgeoisie qui demande à faire reconnaître ses droits, et le sort de la noblesse est réservé à la porcelaine. On ne la guillotinera pas, mais elle tombera dans l'oubli, et seulement les parvenus, pour se donner des airs de grands seigneurs, rechercheront la froide et orgueilleuse porcelaine.

Dalègre ne comprit pas cette singulière leçon d'histoire; il se souciait médiocrement de la déclaration du tiers état, et le petit livre de l'abbé Sieyès ne l'avait jamais fait rêver. C'était un homme de plaisir, ami dévoué, d'ailleurs, et il le prouva dans cette circonstance. Voyant que Gardilanne désirait vivement des faïences de Nevers , il essaya de comprendre les leçons de son ami , quoiqu'il eût beaucoup de peine à se loger dans l'esprit les certainsjatmes, les certains bleus qui faisaient la base des décors nivernais. Il écouta vaguement l'historique des faïences de sa province, à savoir que des artistes italiens étaient venus s'établir à Nevers au seizième siècle, attirés par les ducs, et qu'ils avaient modelé et peint des vases de grande dimension qu'il fallait bien se garder de confondre avec ceux fabriqués sous l'influence japonaise, dont Gardilanne montra un échantillon précieux, une sorte d'aiguière aux anses en forme de cordes roulées. Ces vases étaient plus modernes, d'une valeur moindre par conséquent, faciles d'ailleurs à confondre avec les imitations japonaises de Rouen, et il était bon de ne

pas s'en inquiéter; mais Gardilanne désirait surtout des échantillons de blanc sur bleu qu'on avait fabriqué à Nevers, d'après des dessins persans, et dont le seul type dans le cabinet du collectionneur était un carreau émaillé provenant du palais des ducs de Nevers.

Gardilanne affirmait qu'il existait de somptueuses cuvettes, de grands bassins décorés de cet admirable bleu profond et transparent à la fois, sur lequel se détachaient des oiseaux et des fleurs du blanc empâté le plus délicat. Un petit paysan qui a passé son enfance à chercher des nids, si on lui mettait en main un livre de géométrie, ne serait pas plus ahuri que Dalègre en entendant parler de couverte, d'ocre, d'émail, d 'influence japonaise, de style rouennais et de blanc sur bleu. C'était pour lui une langue tout à fait nouvelle, et, malgré ses nombreux efforts pour saisir le sens de cette technologie, il n'arriva qu'à gagner un violent mal de tête, car il s'était seulement appliqué jusque-là aux jouissances de la vie et avait éloigné prudemment toute étude, toute observation et toute réflexion. Gardilanne jugea que son ami n'était pas apte à mordre tout d'un coup aux fruits de la céramique.

— Il n'est pas nécessaire que tu saches tous ces détails, lui dit-il; j'ai tort de t'en embarbouiller l'esprit. Seulement, regarde attentivement les diverses

pièces que je fais passer devant tes yeux, et tâche de ne pas oublier leurs formes.

Alors il apporta une à une diverses faïences, en appuyant surtout sur leur grandeur, comme première condition d'une belle poterie qui tend à se fondre au feu, à gondoler, à craqueler et à subir mille défauts, dont sont plus rarement atteintes les petites pièces. Dalègre comprit mieux cette nouvelle leçon , promit de battre les campagnes du Nivernais pendant les chasses de l'automne, et quitta bientôt Gardilanne, laissant le collectionneur heureux d'avoir posé, au centre d'une des plus belles céramiques, .une sentinelle dévouée.

Un mois après, en effet, Gardilanne reçut une caisse qu'il décloua avec une anxiété sans pareille. Dalègre s'était souvenu de lui et lui envoyait diverses faïences, dont deux pièces étaient surtout remarquables par le dessin et l'intacte conservation. Le soir même, Dalègre fut payé par un brevet de connaisseur que lui délivra avec enthousiasme Gardilanne, qui écrivit à son ami une lettre pleine d'effusion où se voyaient à chaque ligne des traces non équivoques de joie et d'admiration. Et comme Dalègre avait manié, touché, regardé ces objets, et que le chef de bureau était certain que leur forme resterait gravée dans l'esprit de son ami, Gardilanne jugea à propos de joindre à ses remerciements quelques mots d'explication sur ces céra-

miques, leur date approximative, les marques peintes derrière et certains détails précis, nets et brefs qui devaient désormais s'accrocher à la pensée de Dalègre. Un petit post-scriptum, gros de renseignements, poussait Dalègre dans cette voie d'investigations au fond des campagnes où devaient se trouver certainement de merveilleuses faïences, ignorées dans les sacristies de petites églises, dans les cuisines de vieux châteaux, ou dans les chaumières.

Un an se passa de la sorte pendant lequel Dalègre, qui avait pris goût à cette cha'sse nouvelle, fit quatre expéditions successives à Gardilanne, qui ne manqua pas de lui témoigner sa reconnaissance, et paya son ami en science céramique. Un fait singulier dans l'existence d'un chasseur fut que Dalègre, malgré l'ardeur qu'il mettait à poursuivre les chevreuils et les sangliers dans les forêts, n'oubliait pas son ami, et fouillait chaque village avec l'activité d'un soudard à qui le pillage est permis.

Ce fut une occupation nouvelle pour Dalègre, qui y trouva un certain intérêt ; naturellement obligeant, il était heureux des petits bonheurs de Gardilanne et montrait ses lettres en société , y mettant, sa-ns s'en douter, un grain d'amour-propre ; car Gardilanne, le maître en céramique, le traitait en élève dévoué, l'accablait de compliments sur ses heureuses découvertes, et le sacrait connaisseur émérite.

Il en est des passions innocentes comme des frêles plantes grimpantes qui s'accrochent à un chêne, entourent le tronc, se développent, grimpent aux branches, y attirent de nombreux animalcules, et finissent par vaincre le géant superbe, roi de la forêt. Dalègre ne remarqua pas tout d'abord que la poursuite des cerfs, des chevreuils et des sangliers l'enthousiasmait moins que jadis, et que petit à petit ses yeux s'habituaient à réfléchir intérieurement une céramique brillante, aux couleurs réjouissantes.

Maintenant il» trouvait un intérêt suprême à jeter un coup d'oeil dans chaque chaumière, du côté du dressoir, pour s'assurer si quelque pièce importante, provenant peut-être du pillage d'un château après la Révolution, n'était pas accrochée au-dessus de la cheminée; ainsi il avait envoyé à Gardilanne, sans y porter attention, un pot sur lequel étaient gravées des armoiries qui firent écrire au collectionneur deux pages enthousiastes, et, depuis, Dalègre était à la poursuite de la vaisselle blasonnée , d'autant plus vivement que ces sortes de marchés avec les paysans exigent une diplomatie dans laquelle l'habitant des villes est rarement le plus fin.

Petit à petit, Dalègre fut atteint de cette maladie parisienne qui, dans l'argot du bric-à-brac, est qualifiée de toquade. Gardilanne avait jeté insidieusement une petite graine de sa propre passion dans l'esprit

de son ami, où s'agitaient d'autres passions, et la petite graine avait germé, commençait à poindre , et devait donner de larges feuilles qui étoufferaient les passions voisines. Peut-être Dalègre était-il fatigué de sa vie de plaisirs stériles !

Il y avait alors à Nevers deux bourgeois qui ramassaient de côté et d'autre les vieilleries qui leur tombaient sous la main; la majeure partie de leurs collections se composait naturellement de faïences nivernaises sans importance. Dalègre alla les visiter et montra tellement de connaissances en céramique, qu'il étonna ses concitoyens qui n'avaient jamais vu en lui qu'un homme de table. Il ne cacha pas l'origine de sa science, et en rapporta tout l'honneur à Gardilanne qui, à mesure qu'il lui expédiait quelques pièces, lui en donnait l'origine, la fabrique, et lui faisait remarquer mille détails de pâte, de forme, de coloration, auxquels un ignorant ne s'attache pas. Les bourgeois firent la grimace devant cette science.

— Est-ce que je me tromperais? demanda Dalègre qui ne demandait pas mieux que de reconnaître ses erreurs.

— Non, mais...

— Quoi?

— Combien vendez-vous ces belles faïences à Gardilanne?

— Vendre! s'écria surpris le généreux Dalègre; je lui en fais cadeau.

— Oh! s'écrièrent les collectionneurs.

— N'est-il pas mon ami?

— Oui, mais...

— Je crois faire plaisir à Gardilanne.

— Certainement, vous lui faites plaisir, reprirent les bourgeois; il n'y a pas à en douter; mais défiez -vous des Parisiens : ce sont des gens d'une ingratitude!...

— On voit, dit Dalègre, que vous n'avez pas lu les lettres de Gardilanne.

— Une lettre ne coûte que le port; ce collectionneur vous paye en compliments, et il se rit de vous en arrière, monsieur Dalègre ; £ar on n'a jamais vu ruiner sa province pour faire plaisir à un Parisien.

— Ruiner sa province! s'écria Dalègre.

— Alors vous ne savez rien de ce qui se dit dans la ville à votre sujet, et il est bon de vous en avertir, monsieur Dalègre. M. Boscus, le président du tribunal, qui recherche de son côté les belles pièces, vous a traité de ravageur l'autre soir, à la soirée du préfet.

— Ravageur! s'écria Dalègre.

— Le mot est dur, mais juste, et comme tous les mots de M. le président Boscus portent, seriez-vous content, dans une ville trop facile à accepter des sur-

noms dérisoires, de rester désigné à jamais sous le titre de Dalègre le Ravageur?

— Quelle plaisanterie ! dit Dalègre déjà inquiet, car il était voisin d'une vieille demoiselle nommée Hermine, mauvaise langue d'ailleurs, qui, s'étant permis un propos léger sur le président Boscus, avait été marquée dès lors du sobriquet de Vermine, qu'aucune amabilité de la part de la vieille demoiselle ne put enlever. Hermine elle était née, Vermine elle mourrait. Toute la ville l'appelait ainsi, et jusqu'aux femmes du marché, quoiqu'elles fussent de la campagne, disaient : « Voilà la Vermine qui passe, *» quand elle allait faire ses provisions. Les bourgeois, voyant que Dalègre, inquiet, se grattait l'oreille à l'endroit où une puce invisible le piquait, continuèrent :

— M. le président disait encore : « Si M. Dalègre faisait une collection pour lui, il serait dans son droit; mais dépouiller son propre pays de ses richesses locales pour les envoyer à un Parisien qui les revendra, ce n'est pas d'un bon concitoyen. »

— Oh! Gardilanne, revendre ses faïences! Jamais!

— Les Parisiens n'ont pas l'amour de la conservation. M. le président Boscus faisait remarquer, à ce propos, qu'ils changent de rois comme de chemises. Ont-ils assez renversé de gouvernements ? Eh bien ! des gens qui ne témoignent pas plus d'attachement à leurs souverains ne sont guère empressés de conser-

ver des faïences. Voilà sur quoi s'appuyait M. le président Boscus.

Ces arguments portèrent coup et laissèrent Dalègre fort indécis de la conduite à suivre dès lors avec Gardilanne, à qui il avait annoncé dans l'avenir d'autres envois plus importants encore, car Dalègre, maintenant, connaissait les bons coins, avait déniché de nouvelles faïences et se préparait à les obtenir par toutes sortes de diplomaties ; mais comme il craignait l'opinion publique qui l'avait traité , jusquelà, en enfant gâté, il alla rendre visite au président Boscus pour lui dire combien il lui était reconnaissant de ses bons avis,

M. Boscus reçut Dalègre à merveille, ne lui parla ni de faïences, ni de Gardilanne, et Dalègre, en homme bien appris, attendit, pour se disculper, une sorte d'accusation avant de se défendre. Et il cherchait du coin de l'œil les fameuses faïences dont s'entourait le magistrat, espérant en toucher quelques mots pour mani- • fester immédiatement le plus vif repentir; mais la collection du président Boscus, ainsi que ses mots piquants, était de l'invention des bourgeois qui avaient voulu intimider Dalègre. Au moment de sortir :

— Vous ne vous mariez pas, monsieur Dalègre?

lui demanda le juge.

— Je n'y ai pa§ encore songé, monsieur le président.

— Vous faites, cependant, bien des ravages dans les cœurs de nos jolies femmes.

Dalègre frémit à ce mot de ravage. C'est une allusion, pensa- t-il.

— Je m'occupe beaucoup de céramique, dit-il, espérant que cet hameçon ferait parler le juge.

— Oui, oui, dit le président Boscus d'un ton distrait.

— Et je vais faire disposer ma maison pour commencer une collection.

— Ah ! vraiment?

— Maintenant que je connais les caractères distinctifs de l'art nivernais, il me sera permis de sauver de la ruine quelques précieux échantillons.

— Très-bien, monsieur Dalègre.

— J'ai vécu un peu inoccupé jusqu'ici, mais j'ai un but désormais.

— Je vous en félicite, monsieur.

Après avoir pris congé du président Boscus, Dalègre s'étonna lui-même de la portée de ses paroles, qui trahissaient évidemment de secrètes préoccupations auxquelles il n'avait pas pris garde jusqu'alors. Peu à peu, la passion delà faïence s'était ancrée en lui, et les paroles des deux bourgeois qui l'avaient averti du peu d'amour qu'il portait à sa province n'étaient autres que ses propres idées.

A cette heure, Dalègre devenait un collectionneur

fanatique; il entendait sans cesse une voix qui lui commandait de sacrifier Gardilanne. Le Parisien apparaissait dans une sorte de miroir magique qui grossissait. énormément les mauvais instincts des gens de la capitale. D'un autre côté, Dalègre sentait des bouffées d'amour-propre l'envelopper s'il faisait tourner ses connaissances au profit d'un cabinet, la gloire de Nevers, qui attirerait les touristes et certainement lui vaudrait d'être mentionné dans l'annuaire du département.

Les hommes ont à leur service mille raisons captieuses pour colorer leurs mauvaises passions, retirer leur parole donnée, rompre une liaison et sacrifier leurs meilleurs amis.

Trois mois s'écoulèrent pendant lesquels Gardilanne, étonné de ne plus rien recevoir de Dalègre, écrivit lettres sur lettres, cherchant à réveiller le zèle de son ami et lui demandant si le Nivernais était tout à fait épuisé. Cette dernière raison frappa particulièrement Dalègre embarrassé de répondre et le poussa à une de ces ruses si communes entre collectionneurs.

Non-seulement la faïence n'était pas épuisée; au contraire, elle semblait sortir de dessous terre. L'éveil étant donné sur tous les points par Dalègre, il n'était pas de jour où un paysan ne lui apportât quelque merveille, qu'il payait généreusement avec Parrirre-

idée de tous les collectionneurs qu'il plaçait ainsi son argent à de gros intérêts. Dans le nombre se trouvaient des faïences sans importance, des poteries populaires à vil prix; Dalègre les tria, en fit deux lots et expédia le moins mauvais des deux à Gardilanne, qui répondit par une lettre d'affectueux gémissements. Il avait ouvert la caisse avec une impatience fébrile , et, tout en remerciant son ami d'avoir pensé à lui, il ne pouvait s'empêcher de lui témoigner combien sa désillusion avait été grande. Enfin, il espérait encore que le hasard ferait découvrir dans l'avenir quelque objet curieux, et il priait Dalègre de ne pas l'oublier au cas échéant.

— M. du Sommerard me signale, ajoutait-il, l'existence d'un violon de faïence, qu'un vieillard a vu jadis dans le Nivernais. Ce serait une pièce unique en céramique. Auriez-vous entendu parler de cette singularité? Inquiétez-vous-en, je vous en prie, par amour de l'art. J'avoue que cette révélation d'un violon de faïence m'a empêché de dormir; j'entendais Paganini jouer du violon de faïence et en tirer des sons aussi clairs que l'émail lui-même. Parlez partout, cher ami, du violon de faïence ; voyez les gens âgés du pays ; réveillez leur mémoire. Si ce violon de faïence existé, vous devez le trouver; vous le trouverez.

— Je te jouerai un air de violon de faïence, s'écria Dalègre qui devenait plus perfide qu'Iago. Ah! tu

crois, cher ami, que je vais dépenser mon temps à te chercher une merveille !

Et il répondit aussitôt une lettre hypocrite dans laquelle il déplorait lui-même le peu de valeur des faïences de la dernière expédition; mais, par cet envoi, il voulait seulement faire preuve de bonne volonté. Quant au violon de faïence, Dalègre n'en avait jamais entendu parler; seulement il existait chez un amateur des assiettes de la fin du xvn e siècle, où, sous des brunettes à Philis, était gravé une sorte de plainchant.

Dalègre parlait savamment de ces assiettes, car il en avait acquis récemment deux, dont Tune était consacrée à une chanson à boire et l'autre aune pastorale avec musique de Mondoville. Et tout en les regardant il riait sournoisement du bon tour qu'il venait de jouer à Gardilanne; l'élève était d'autant plus fier qu'il avait trompé le maître. Ainsi, il arrive souvent que des apôtres orgueilleux se révoltent contre le dieu dont ils semaient jadis la parole* '

Dalègre ne pouvait s'empêcher de se frotter les mains en se promenant dans son cabinet de faïences qui s'enrichissait tous les jours de pièces rares et curieuses, et il se regardait comme un être naïf d'en avoir tant expédié à Paris ; mais toute connaissance a son début pénible, et la science se paye par de nombreux sacrilicesi C'était poussé par Gardilanne qu'il

avait fait son éducation, et Dalègre n'eût pas compris le charme des faïences s'il ne les eût pourchassées, marchandées et maniées. Cependant il s'inquiétait maintenant du violon de faïence dont Gardilanne lui avait communiqué l'idée fixe, et il se passait rarement un jour sans qu'il demandât aux gens de Nevers et des environs s'ils avaient jamais eu connaissance d'un si merveilleux instrument. Quelques-uns regardaient Dalègre comme un plaisant, d'autres ne lui répondaient pas : il y en avait qui le plaignaient de se repaître de telles chimères ; mais comme il se jetait dans la manie de la collection, avec une ardeur d'homme de trente-cinq ans qui se cramponne à une réalité, après avoir usé de plaisirs factices, Dalègre, sans se soucier des déconvenues, poursuivait ses perquisitions, continuait ses demandes invariables, et ne s'inquiétait guère de l'opinion qu'on professait sur son compte. Il finit par rencontrer un des plus anciens patouilloux du pays, c'est-à-dire un homme qui avait longtemps exercé la profession d'ouvrier faïencier, et qui lui dit :

— Quoique je n'aie point connaissance de ce violon de faïence, il ne serait pas impossible qu'il eût existé. Ce doit être une de ces pièces de maîtrise que les ouvriers habiles fabriquaient pour prouver leur savoir; mais vous aurez de la peine à le trouver, monsieur* car c'est une pièce unique.

Dalègre fut satisfait de ce simple renseignement; enfin, il avait trouvé un homme qui ne mettait pas absolument en doute l'existence du violon de faïence ; et, pour s'en décharger l'esprit, il fit connaître à Gardilanne le résultat de ses recherches en lui envoyant un second tas de poteries affreuses et médiocres, qui ne consistaient qu'en pièces fêlées, raccommodées, des tessons, pour tout dire, certain que cette vile terraille ferait que désormais son ami ne le poursuivrait plus de ses indiscrètes demandes.

Quoiqu'il ne fût pas méchant, Dalègre riait dans sa barbe de la déconvenue de Gardilanne en ouvrant la caisse ; mais la manie de la collection rend égoïste et impitoyable, et l'heureux naturel de Dalègre se teintait peu à peu de ces vices. Huit jours après, Dalègre en avait du regret, car il ne recevait pas de réponse de Gardilanne, si assujetti aux lois de la plus simple politesse. Gardilanne avait-il compris la ruse d'un rival ? N'en était-il pas blessé ?

Ces mauvais tessons, cousus les uns aux autres par de grossières rattaches de fil de fer, n'avaient-ils pas fait perdre à Dalègre une de ces anciennes affections que, malgré tout, il en coûte de briser? Dalègre était préoccupé de la conduite à tenir vis-à-vis de Gardilanne, qui toujours ne répondait pas; et quoi qu'il fît pour oublier cette rupture, un remords pesait sur sa cpnscience. 11 n'en continuait pas moins ses recher-

LE VIOLON DE FAÏENCE. k 25

ches et courait la campagne des environs, méritant désormais le surnom de Dalègre-aux-Faïences, que les gens de Nevers lui avaient appliqué plus encore pour le distinguer des autres Dalègre du pays que pour le dénigrer. Un soir qu'il revenait d'une de ses chasses à la faïence, le carnier chargé de poteries, la domestique lui dit :

— Ah! monsieur, j'oubliais de vous remettre une lettre arrivée ce matin.

— Bon! tout à l'heure, répondit Dalègre occupé alors à ranger sur des étagères les objets qu'il rapportait, et dont il voulait se donner immédiatement le spectacle pendant son souper.

— Très bien ! s'écria-t-il après avoir accroché ses vases à la muraille, très-bien !

Et il se reculait pour jouir de l'effet décoratif produit par les faïences.

— Marguerite, comment trouves-tu ces admirables pièces? dit-il à sa vieille servante.

— Monsieur sait bien que je ne m'y connais pas.

— Tu es jalouse, Marguerite, tu voudrais avoir de pareilles assiette^ dans ta cuisine.

La vieille haussait les épaules en souriant.

— Peut- on dépenser son argent à de pareilles feêtises ?

— Sotte!

— Monsieur sait que je n'ai pas d'éducation.

Dalègre se promenait de long en large dans la chambre pendant que la domestique disposait le souper sur la table.

— Appeler des bêtises un art princier !

— J'ai déjà dit à monsieur que les gens de chez nous aiment mieux la porcelaine.

— Tes paysans sont des brutes ; mais ils ne m'en font pas moins payer leurs faïences très-cher.

Pendant que Dalègre mangeait avec un vif appétit aiguisé autant par les courses dans la campagne que par la joie de ses trouvailles :

— Et la lettre, monsieur?

— Je l'oubliais, répond Dalègre; donne-la-moi. Enfin, s'écria-t-il, Gardilanne veut bien me répondre.... 11 me fait des reproches, j'en suis certain.

Et Dalègre tournait la lettre dans ses mains sans l'ouvrir, regardant l'écriture de l'adresse comme si les caractères devaient lui révéler les phrases intérieures*

— Voilà* dit-il, une lettre qui va gâter mon souper* Certainement, Gardilanne m'accable de son mépris.

— Eh bien, monsieur, vous ne lisez pas la lettre de M. Gardilanne? dit la vieille servante, qui se mêlait aux affaires de son maître pour l'avoir servi depuis son enfance*

— ^Toiit à l'heure, Marguerite; j'ai peur...

— Est-ce qu'il serait arrivé malheur à ce bon M; Gardilanne?

Tout en dévorant une tranche de pâté de lièvre :

— Pourquoi ne sais-tu pas lire, Marguerite?

— C'est de la faute de mes parents, monsieur; j'en ai honte tous les jours.

— Tu aurais lu d'abord la lettre.

— Moi ! s'écrie Marguerite touchée de cette preuve de confiance.

— Et s'il y avait quelque parole qui dut me peiner, tu me l'aurais annoncée avec de certaines précautions.

— Monsieur est impatientant; à votre place, je n'en ferais ni une ni deux, je briserais le cachet et je voudrais savoir tout de suite s'il y a du bon ou du mauvais. Tenez, monsieur, lisez vite, dit Marguerite, qui, outre-passant ses pouvoirs, avait déchiré l'enveloppe et présentait la lettre à son maître.

La fourchette d'une main, ta lettre de l'autre, Dalègre engouffrait un énorme morceau de pâté, pendant que ses yeux indécis suivaient les caractères de l'écriture.

— Ah ! s'écrie tout à coup Dalègre, poussant un grand cri et laissant tomber sa fourchette.

— Qu'y a-t-il, monsieur? Dalègre se lève de table.

— - Marguerite, je suis perdu!

11 court au dressoir, enlève les assiettes précipitamment.

— Marguerite, vite, cache ces assiettes.

Il arrache avec précipitation les clous qui servaient à accrocher les faïences.

— Que faire? s'écrie-t-il, que faire?

Il prend un flambeau et grimpe l'escalier en disant :

— La chambre bleue en est pleine.

La vieille servante le suit tout ébahie.

— Pleine de quoi, monsieur?

Tous deux arrivent à la chambre bleue, et Dalègre avec un profond soupir :

— Jamais je ne pourrai faire disparaître ces traces. Marguerite, quelle heure est-il?

— Djx heures viennent de sonner au coucou de la cuisine, monsieur.

— C'est impossible , il n'y faut pas songer, s'écrie Dalègre hors de lui, courant de la chambre bleue au salon, du salon à son cabinet, jetant partout des regards effarés.

— Mais, monsieur?... demandait la vieille sans pouvoir obtenir d'explications.

Tout à coup Dalègre s'arrête.

— Marguerite, Gardilanne vient à Nevers.

— Et voilà ce qui met monsieur à l'envers? Ce n'est qu'un lit à faire; je vais m'y mettre tout de suite... Ah î que je suis contente de voir l'ami de monsieur!

— Je suis perdu, Marguerite!

— On dirait quasi que monsieur a commis un crime?

— Pourquoi ne m'as-tu pas remis la lettre ce matin? s'écrie Dalègre.

— Monsieur était parti à la chasse aux tessons.

— Ah! ces faïences! ces faïences! s'écrie Dalègre... Il ne faut pas que Gardilanne les soupçonne ici ; jamais il ne me pardonnerait.

— Pourquoi monsieur veut-il les cacher à son ami? demande Marguerite.

— Je n'ai pas d'explication à te donner, reprend Dalègre inquiet. Avant une demi-heure, Gardilanne sera ici... Il faut que tout soit déménagé.

— Tous les pots? Il y a de quoi emplir deux grandes charrettes.

— Qu'il n'en reste pas trace quand Gardilanne arrivera.

— Mais, monsieur, la diligence sera sur la place dans vingt minutes.

— Dépêche-toi.

— Seigneur ! si je sais par où commencer ! soupire Marguerite.

— Déménage la chambre bleue, où couchera Gardilanne ; vite, nous n'avons pas une minute à perdre.

— Et où logera-t-on ces faïences?

— Où tu voudras.

— Tenez, monsieur, il y a longtemps que j'ai dit que vos faïences me feront perdre la tête.

— Te tairas-tu, bavarde?

Cependant Dalègre reprenait son sang-froid, mettait en ordre la chambre bleue, et, pour ne pas perdre une seconde, ordonnait à sa servante de déposer les faïences dans le salon, où, sous aucun prétexte, Gardilanne ne devait entrer le soir de son arrivée, non plus que dans les autres pièces contenant des objets de curiosité accrochés aux murs. La nuit, pendant que Gardilanne, fatigué de la route, prendrait du repos, Dalègre aiderait Marguerite à ranger toutes ces faïences dans le pressoir du rez-de-chaus5ée, et il faisait jurer à sa servante, sous peine d'être chassée immédiatement, de ne pas révéler ces mystères à Gardilanne.

— Ah! monsieur, j'en ferai une maladie, bien sûr, s'écriait la vieille servante, qui réellement, depuis l'invasion de la céramique, crevait sous la besogne.

A l'heure précise, la sonnette se fit entendre, et Gardilanne, en costume de voyage, entra et sauta au cou de Dalègre, qui se laissa embrasser en détournant la tête, ayant la pudeur de ne pas rendre un baiser de Judas.

— Tu es étonné de me voir, n'est-ce pas, cher ami?

— J'ai reçu ta lettre seulement tout à l'heure. As-tu besoin de souper?

— Je mangerai volontiers un morceau.

Pendant le souper, Gardilanne disait :

— J'ai obtenu enfin l'assurance d'un congé de trois mois chaque année, grâce à ma collection que mon ministre est venu visiter... Et, avec mon congé, il m'a donné une mission de visiter les différents pays qui ont été le siège d'industries artistiques. Je débute par Nevers, voulant te remercier d'abord, mon cher ami, des richesses que tu as ajoutées à ma collection.

— Oh! le dernier envoi était mesquin, dit en balbutiant Dalègre, qui voulait se justifier.

— Très-important.

— Je craignais de te fatiguer de ces drogues.

— Enchanté, au contraire, et c'est ce qui m'a poussé à venir ; tu m'as envoyé un bijou sans le savoir.

— Ah î dit Dalègre inquiet.

— Un fragment merveilleux daté de Nevers et signé d'un Italien, le chef sans doute des ouvriers attirés ici par le duc de Nevers.

— Bah ! reprenait Dalègre soucieux.

— La date prouve que Nevers a envoyé ses artistes à Rouen... C'est une admirable découverte. Donne-moi ta main que je la serre, encore.

Dalègre osait à peine confier sa main moite.

— Ce fragment, dont tu ne pouvais deviner l'importance, a fait sensation à Paris parmi les amateurs...

C'est évidemment la plus belle pièce de ma collection de faïences... Le reste de l'envoi était médiocre ; mais un tel morceau te classe réellement parmi les gens de tact.

— Au diable le tact ! pensait Dalègre.

— Mais je ne suis pas un ingrat, et quand tu viendras à Paris, tu verras, au-dessous de ce ravissant spécimen, une petite carte sur laquelle est écrit : Donné par mon excellent ami Dalègre, de Nevers.

— Comme j'ai prudemment agi, se disait Dalègre, de mettre mes faïences à l'abri des regards de cet accapareur!

Le souper terminé :

— Demain, dit Gardilanne, nous ferons une battue dans la ville.

Dalègre frissonna.

— Il n'y a rien à trouver à Nevers.

— Pas de marchand ?

— A l'exception de Bara, le chapelier, qui joint à son commerce toutes sortes de panas,, nous n'avons pas de commerce régulier de curiosités.

— Et les amateurs?

— Non plus.

— Comment! pas un amateur? C'est incroyable. Et le Musée?

— Peuh ! un petit Musée.

— On m'avait dit à Paris qu'il était curieux.

— Vous êtes des enthousiastes, à Paris; mais tu dois être fatigué.

— Je causerais faïence toute la nuit.

— Allons, sois sage, il faut te reposer... Je vais te conduire à ta chambre.

— Ah ! cher ami, on voit bien que tu n'as pas le feu sacré.

— Dç la faïence, non, non, non, dit Dalègre en se levant pour donner à son ami le signal de la retraite.

A peine Gardilanne était-il couché que Dalègre, marchant sur la pointe des pieds, faisait signe à sa servante de le suivre dans le salon, où étaient empilées les faïences enlevées précipitamment de la salle à manger. Chacun, un grand panier à la main, le remplissait avec précaution des principales pièces qu'il s'agissait de déposer dans le pressoir, à l'abri de l'œil de lynx de Gardilanne.

— Il faut qu'il ne se doute de rien, s'écriait Dalègre à voix basse.

Et, avec mille précautions, tous deux descendaient et remontaient l'escalier, comme des voleurs s'introduisant dans une maison pendant la nuit. Dalègre ne se sentait pas la conscience pure, et il craignait que la Providence ne le châtiât en le faisant rouler du haut de l'escalier, avec les grands plats à dessins italiens qu'il avait eu tant de peine déjà à sauver de la casse en voyage; mais il ne pouvait étouffer ce cliquetis par-

ticulier de la faïence qui devait réveiller Gardilanne mieux qu'un coup de tonnerre, car les collectionneurs ont, comme les avares, le sommeil léger. Et Dalègre . collait son oreille à la porte de la chambre bleue, écoutant si son ami dormait, honteux du spectacle qu'il donnait à la vieille Marguerite, qui jusque-là avait regardé son maître comme le plus loyal des hommes. Ce déménagement improvisé dura jusqu'à trois heures du matin; après quoi Dalègre, la tête en feu, alla se jeter sur son lit, brisé par d'ardentes émotions qu'il ne soupçonnait pas encore. L'amour de la propriété s'était éveillé en lui depuis l'annonce de l'arrivée de Gardilanne avec une force qui tenait de l'obsession.

Le provincial se sentait blessé dans son amourpropre et mordu par la jalousie; jaloux des céramiques de Gardilanne, honteux de lui avoir envoyé, au milieu de terrailles sans valeur, le précieux échantillon dont son ami faisait tant de cas, et que lui, Dalègre, n'avait pas compris. Des questions sans nombre se pressaient dans son esprit. Que venait faire Gardilanne à Nevers? Et dans quelle situation critique il mettrait Dalègre! Chaque pas que ferait Gardilanne dans la ville pouvait lui apprendre la vérité , à savoir : que Dalègre avait une importante collection. Il fallait donc suivre Gardilanne pas à pas, ne point le quitter plus que son ombre, détourner mille révé-

lations indiscrètes pour lui cacher le mystère. Et plus Dalègre pensait à ces ruses subtiles, plus il craignait que sa passion de faïences ne fût dévoilée, et que, Gardilanne demandant à les voir, il ne lui fût pas possible de lui refuser quelques pièces curieuses.

Quel châtiment! Cette nuit vieillit d'un an le Nivernais, tant les soucis et les inquiétudes s'accrochèrent à lui. Si Dalègre avait goûté quelque satisfaction au sein de sa collection, il connaissait maintenant le triste envers de ses joies solitaires, et quand le lendemain il alla frapper à la porte de Gardilanne de grand matin, craignant que son ami ne fût déjà sorti dans la ville, ce fut avec un visage composé que Dalègre entra chez lui, se demandant si de subtils soupçons n'emplissaient pas la chambre jaune.

— Tu peux entrer, lui cria Gardilanne, qui, enveloppé dans sa robe de chambre» prenait l'air à la fenêtre et regardait les vieilles maisons de la ville.

— Comment ! déjà levé !

— Je sens la faïence, dit Gardilanne d'un ton qui fit blêmir Dalègre : il eut l'idée de se jeter aux pieds de son ami et de lui avouer sa mystérieuse collection; mais c'était un propos enTair.

— Je regardais ce vieux quartier, continua Gardilanne, ces anciens hôtels, ces maisons à pignons, et j'envie le Diable boiteux qui soulevait les toits et pouvait voir ce que recèlent les greiiici s. Que de

peintures, de tapisseries, de meubles anciens, de gaies faïences sont entassés, dont on ignore la valeur, et qui feraient ma jo^e!

— Ne t'illusionne pas, cher ami, dit Dalègre; les marchands de Paris ont passé par Nevers et ont tout butiné.

— Bah! bah! l'amour du gain conduit seul les chineurs, qui sont des gens futés ; mais le véritable collectionneur est aussi fin qu'eux, parce que, son but étant plus noble, la Providence le récompense de ne pas faire servir ses facultés à de vils commerces. Là où le roi des chineurs a passé, je réponds que je trouverai encore à glaner, non pas seulement quelque objet sans importance, mais une merveilleuse pièce.

Dalègre secouait la tête d'un air de doute.

— Heureux homme! tu ne t'occupes pas de curiosités, dit Gardilanne. Sais-tu ce que c'est que l'idée fixe? Rêves-tu faïence? Te réveilles-tu avec l'idée de faïence en tête? Te couches-tu les yeux égayés par les rayonnements d'une faïence invisible? As-tu jamais fatigué ceux qui t'entourent, les inconnus que tu rencontres, en leur parlant faïences?

Gardilanne s'animait, et la figure de Dalègre reprenait un aspect plus tranquille. Les paroles de son ami venaient de lui fournir une sorte d'alibi.

— On m'appelle dans la ville, dit-il, Dalègre-aux- Faïences, et c'est toi qui m'as valu ce sobriquet... J'ai

tellement obéi à ton programme que chacun me croit moi-même un collectionneur.

— Vraiment?

— Je demandais, aux gens de la ville comme aux paysans, tant de renseignements, qu'on s'est imaginé que les pièces que j'achetais pour toi étaient enfouies dans ma maison, et que, dans un coin, étaient entassées toutes sortes de céramiques hors de prix.

. — Mon pauvre Dalègre, que de mal je t'ai donné!

— Ne me remercie pas... J'ai fouillé partout, dans la ville et les faubourgs, les villages et les hameaux : il n'y a plus rien.

— Rien, véritablement?

— Rien, rien, rien.

— C'est fâcheux, dit Gardilanne d'un ton de voix indifférent. Ainsi, il ne faut pas songer à se procurer le plus petit spécimen?

— Quelque pièce médiocre, peut-êlre. Si tu le désires, je te mènerai dans les villages des alentours ; nous ferons une battue.

Dalègre se dit qu'il conduirait Gardilanne dans les endroits qu'il avait récemment mis à sec, afin que cette déconvenue fatiguât son ami.

— Quel jour se tient le marché à Nevers? demanda Gardilanne.

— Le mercredi et le samedi.

— Bon ! j'ai mon plan. Tu es chasseur, et tu as déjà pris des alouettes au miroir?

— Quelquefois, dit Dalègre.

— Eh bien, en route j'ai imaginé un miroir pour prendre les faïences.

— Un miroir !

— Il ne s'agit que de se procurer quelques plats, quelques assiettes d'ancien Nevers : je les étale en plein marché sur une table ; et à côté le crieur public, tous les quarts d'heure, fait un roulement de tambour, amasse les paysans et annonce qu'ils peuvent apporter au prochain marché toutes les anciennes faïences, qu'on leur changera pour de bon argent.

— Oh ! s'écrie Dalègre épouvanté*

— Tu ne semblés pas approuver mon projet?

— C'est une plaisanterie, n'est-ce pas?

— Non, rien de plus sérieux*

— Mon cher Gardilanne, abandonne ce projet, je t'en prie.

— Pourquoi ?

— Tu me perdrais de réputation à jamais dans Nevers.

— Quelle folle crainte !

— On voit que tu vis libre et indépendant dans Paris, agissant à ta guise, sans que ton voisin s'inquiète de tes actions; en province, cher Gardilanne, une pareille excentricité d'un homme qui est mon

ami retomberait sur ma tête... Toi parti, peu t'importe : mais les mauvais plaisants me feraient longuement payer cette folie... J'aurai un an de sarcasmes à supporter ; dis-moi que tu ne le feras pas, par amitié pour moi.

Gardilanne renonça à son projet, qui n'était d'ailleurs qu'une boutade, et demanda à aller au Musée.

— Plus tard, dit Dalègre ; il est neuf heures seulement. Le Musée n'ouvre qu'à midi.

— Comment ! un habitant de la ville aussi connu que toi ne peut se faire donner les clefs ?

— Oh ! non pas, et même, j'y pense, nous ne pourrons y pénétrer avant jeudi prochain.

— Trois jours à attendre! s'écrie Gardilanne ; les étrangers n'ont-ils pas l'autorisation d'entrer?

— Je ne le crois pas.

— Peut-être serai-je reparti dans trois jours, dit Gardilanne.

— Ah ! s'écria Dalègre qui parla trop vite et ne prit pas garde de masquer sa joie.

Les collectionneurs sont de fins observateurs. Cet ah ! échappé à Dalègre Contenait une sorte de ravissement qui fit jeter à Gardilanne un regard de côté sur la figure de son hôte ; à partir de ce moment, le Parisien, voulant connaître les secrètes intentions du provincial, joua une (iottlédie serrée.

— Certainement, je ne resterai pas à Nevers, dit-il, si je ne trouve rien.

— J'aurais pourtant voulu te garder quelque temps, dit Dalègre, mais chasse toute espérance relative à la faïence. .. Tu peux rester avec moi, tu sais quel plaisir j'ai à te recevoir ; si le séjour de la ville ne te plaît pas, nous irons à quelques lieues d'ici, dans une propriété tenue par un de mes fermiers, ou tu serais en excellent air, toi qui as passé toute ta vie enfermé dans un bureau.

— Je me trouve à merveille ici, dit Gardilanne, qui craignait d'être transporté à la campagne dans un pays où il ne pourrait continuer ses recherches.

Son séjour étant désormais fixé à la ville, ce fut dès lors entre les deux collectionneurs un combat sourd, dans lequel furent déployées de nombreuses ruses. Gardilanne cherchait à échapper à son ami, qui s'était, pour ainsi dire, vissé à lui. Ils en pâtissaient tous deux, et une certaine contrainte en résultait, malgré les soins et l'hospitalité cordiale dont Dalègre était obligé de faire parade; mais, dès le second jour, un petit incident commença à ouvrir les yeux de Gardilanne. Ayant demandé de la moutarde à déjeuner, la vieille servante courut à la cuisine et en revint avec un moutardier décoré des dessins les plus riches de Nevers. Gardilanne poussa un cri d'admiration, Dalègre en poussa un de colère, et Marguerite, effrayée

des conséquences de sa maladresse, poussa également un cri d'effroi.

Les trois acteurs de cette scène bourgeoise, honteux de s'être laissé emporter par l'expression de leurs sentiments intimes, restèrent interdits; mais Gardilanne, seul sincère, avait le dessus.

— ' Voilà, dit-il, un moutardier si élégant que je n'en ai jamais vu de pareil.

— Oh ! oh ! fit Dalègre.

— Charmant, fin, et d'une conservation!

— 11 n'est pas mal, reprit Dalègre.

— Tu disais qu'on ne trouvait rien dans les maisons ; mais quand je n'emporterais de Nevers qu'un tel moutardier, je ne regarderais pas mon voyage comme perdu.

Et Gardilanne maniait l'objet, le retournait en faisant briller au jour le principal décor, et Dalègre frissonnait que son ami ne mît le moutardier dans sa poche, malgré la moutarde.

— C'est une petite pièce de service à laquelle j'ai la faiblesse de tenir, dit-il, car elle me vient de mon grand-père.

— Ah ! dit froidement Gardilanne en reposant le moutardier sur la table.

— Et vraiment, ajouta Dalègre en s'adressant à sa servante, cette femme ne sait ce qu'elle fait d'employer à un usage journalier un meuble si fragile. Al-

Ions, reportez à la cuisine le moutardier, vieille folle. Lavez-le avec soin et rangez-le dans l'armoire de mon cabinet, qu'il ne se casse pas. Je vous chasse s'il lui arrive le moindre accident.

— Comme tu traites durement cette pauvre Marguerite! dit Gardilanne, qui s'étonnait qu'un simple moutardier pût apporter autant d'irritation chez son ami, d'humeur paisible habituellement.

Mais Dalègre en revint à l'attachement qu'il avait pour un objet qu'il tenait de ses grands parents, et Gardilanne, qui connaissait ce genre de raisonnement employé par les paysans quand ils traitent d'un marché, se dit :

— Il a feint cette colère pour ne pas me donner le moutardier.

Une journée se passa à courir les différents fripiers de la ville, qui en effet n'avaient que de misérables meubles, des dessus de portes peints par un vitrier du dix-huitième siècle, et des objets de la même valeur. Dalègre menait son ami dans des endroits infertiles où il avait passé lui-même, et qu'il savait ne pas contenter l'ardente envie d'acheter du Parisien. Il lui fit dépenser ainsi trois jours inutilement dans la ville, les faubourgs et la banlieue, sans lui montrer autre chose que la vaisselle populaire de Nevers, qui ne valait pas raisonnablement plus de quatre sous l'assiette. Gardilanne, désespéré, maudissait intérieurement son

voyage; mais un fait nouveau augmenta ses soupçons. Ayant demandé à Dalègre de quoi écrire une lettre, celui-ci le conduisit dans son cabinet, qu'il croyait avoir débarrassé de toute céramique accusatrice ; mais il ne s'était pas rappelé que sur sa table, sous un large garde -main en papier gris, était resté un petit pupitre de faïence qui fit jeter à Gardilanne un cri d'enthousiasme.

C'était le plus coquet pupitre qui se pût voir, d'un émail blanc laiteux plus pur qu'une pâte tendre de Sèvres. Et sur cette douce blancheur couraient de folles arabesques capricieuses et contournées, au milieu desquelles s'agitaient des fantoches à la manière de Callot, mais plus élégants ; de galants bossus contaieitf leurs peines à de belles dames dont la svelte longueur faisait penser aux figures de la Renaissance. Tout le pupitre était couvert de caprices jîunes et verts qui s'accrochaient à d'élégants lambrequins se détachant sur l'admirable émail laiteux du fond. Le peintre avait semé à profusion toutes ces figures sorties de son imagination sur le couvercle du pupitre, sous le couvercle, sur les côtés, dans le fond du pupitre.

— C'est une pièce vraiment royale! s'écria Gardilanne , qui eût été homme à vivre enfermé dans le pupitre, s'il l'eût eu en sa possession.

— Il me vient également...

— De ta grand'mère, reprit Gardilanne non sans

ironie ; mais comment un tel pupitre se trouve-t-il à Nevers? C'est une des plus belles pièces de la fabrique de Moustiers.

— Sans doute, dit Dalègre, les faïenciers nivernais avaient des échantillons des produits des fabriques rivales; j'ai bien trouvé ici des soupières de Niederwiller.

— Où sont-elles?

Dalègre rougit et fut embarrassé; il avait parlé trop vite.

— Je... les ai... données à un amateur.

— Il y a donc des amateurs, à Nevers?

— Ils sont morts, hélas! ajouta Dalègre qui entassait mensonges sur mensonges.

— Je ne m'étonne plus, dit Gardilanne, que tu sois devenu si savant; tu parles des faïences en vrai connaisseur, et je ne croyais pas avoir à m'honorer un jour d'un tel élève.

Dalègre balbutia en invoquant son ignorance.

— Non pas, tu t'y connais autant que moi, et un homme qui possède un pareil pupitre de Moustiers est un amateur des plus délicats.. . Maintenant, parlons franchement; ce pupitre est adorable, je te le dis sans ambages... Veux-tu me le céder pour cinq cents francs? tu me feras plaisir et je te devrai encore des remerciements.

— C'est un souvenir de famille, cher ami, et il m'en coûterait trop de m'en séparer.

— N'en parlons plus, dit Gardilanne.

— Je le l'aurais donné volontiers s'il ne jne rappelait pas ma pauvre grand'mère.

— Bien, bien, dit Gardilanne d'une voix légèrement altérée.

— Cinq cents francs sont un bon prix, reprit Dalègre ; mais l'argent ne me tente pas et je voudrais réellement pouvoir t'offrir ce pupitre.

— Je comprends tes motifs, cela suffit, dit Gardilanne d'un ton bref qui laissait percer quelque dépit.

— Nous autres provinciaux, nous ne vivons que par le souvenir de la famille, s'écria Dalègre en poussant un soupir qu'il chercha à teinter d'émotion.

Il résulta de cette conversation quelque froideur entre les deux amis, qui, si l'éducation ne les avait pas policés, se fussent montré les dents comme deux chiens se disputant un os ; mais, pour être sourde et contenue, une sorte de haine n'en couvait pas moins * entre les collectionneurs rivaux, qui déjà, par divers indices, avaient pressenti que l'amitié et le bric-à-brac ne pouvaient vivre en parfaite union. Cependant Dalègre, en sa qualité de maître de maison, essaya de faire oublier à son hôte cette petite déconvenue en lui offrant, au déjeuner, un certain vin de Bourgogne qui avait au moins vingt ans de bouteille; mais les collec-

tionneurs se soucient bien des plaisirs de la table! Gardilanne eût jeûné deux jours pour arriver à la possession de l'élégant pupitre de Moustiers aux dessins si délicats.

— Je partirai demain matin, dit-il à Dalègre.

— Si tôt?

— Que ferais-je plus longtemps dans ce pays? ajouta Gardilanne avec une certaine amertume.

Le déjeuner se. ressentit de ce mot, Dalègre ayant certains remords, mais ne pouvant se résoudre, malgré tout, à céder son fameux pupitre de faïence. Le café pris, Gardilanne manifesta le désir de faire encore un tour dans la ville, à l'aventure : il désirait même que Dalègre ne le suivît pas ; mais celui-ci se garda bien de lui obéir, s'étant promis de ne pas quitter le Parisien d'un pas ; or, quoique Gardilanne parût contrarié de cette ténacité à l'accompagner, Dalègre tint bon.

Habituellement les deux amis sortaient en se donnant le bras : ce jour-là, Gardilanne, pour mieux montrer qu'il entendait recouvrer son, indépendance, affecta * de s'éloigner de quelques pas de Dalègre, et comme il avait de longues jambes maigres, sèches et nerveuses, il s'élança dans la ville avec une ardeur désagréable pour le Nivernais, qui était de complexion replète, plus favorisé du côté du développement du buste que des jambes. Les rues hautes, Gardilanne les

montait comme un soldat escaladant une barricade; les basses, il les descendait comme un cheval emporté; il traversait les grandes places pleines de soleil sans sourciller. Dalègre soufflait, et de grosses gouttes de sueur tombaient de son front; malgré cette course ardente, Gardilanne n'en scrutait pas moins Tintérieur des maisons et flairait chaque vieille bâtisse avec des mouvements de narines qui faisaient frémir son ami.

Ils arrivèrent ainsi aux quais, près du grand pont, à l'endroit qu'ont choisi les faïenciers populaires de Nevers pour peindre la Nièvre et ses mariniers, et le grand soleil ardent si cher aux vignerons. Les quais sont habités par les gens du peuple, les ouvriers et les bateliers. A cet endroit, Gardilanne ralentit sa marche pour donner un vif coup d'œil à chaque maisonnette ouverte , sur le mur desquelles étaient généralement accrochées quelques faïences vulgaires, comme dçs assiettes avec de grands coqs , des saladiers représentant le pont de Nevers, et des plats à barbe où se lisaient quelques maximes grotesques. Ce n'était pas là ce que cherchait Gardilanne, et cependant chacune de ces faïences lui Taisait bondir le cœur.

— Tu vois! lui disait Dalègre, ce ne sont là que des bricoles.

Mais Gardilanne continuait sa course et ne lui répondait pas."

A l'extrémité du quai s'ouvre un grand hangar plein de débris de toutes sortes d'objets de démolitions : % vieilles portes, vieilles fenêtres, vieux meubles, chiffons entassés destinés aux fabricants de papiers. A la porte étaient étalés des volumes dépareillés, comme il s'en voit chez tous les revendeurs de France. Au fond se dressait une immense armoire de paysan, dont un battant ouvert laissait entrevoir des entassements des choses les plus diverses. Gardilanne s'arrêta tout à coup.

— Voilà un fameux bahut, dit-il à l'homme qui, penché sur un établi devant sa maison, rabotait une planche.

Dalègre regarda avec curiosité le meuble et fut surpris de l'exclamation de son ami.

— Un peu grand peut-être, dit Gardilanne au brocanteur, sans quoi je l'emporterais à Paris.

— Ah ! monsieur est de Paris? s'écria le fripier.

— Voulez-vous me permettre de mesurer la hauteur de ce bahut, afin que je voie s'il peut entrer dans mon appartement. Êtes-vous raisonnable? nous nous arrangerons peut-être.

— Ah! monsieur, un meuble pareil vaut cinquante francs comme un liard : tout chêne éprouvé, avec des ferrures comme on n'en fait plus aujourd'hui.

— Je le prendrai volontiers à quarante francs.

— Es-tu fou? dit à voix basse Dalègre à Gardi-

lanne; je t'en aurai de meilleurs à vingt francs tant que tu en voudras.

— Ah! les Parisiens s'y connaissent, s'écria le brocanteur; ce sont des malins, ils vous achètent cinquante francs ce qui vaut mille écus. Monsieur, regardez seulement les moulures de la plinthe.

— Ne vous dérangez pas, dit Gardilanne, je vois à merveille ; mais je ne donnerai pas de ce meuble plus de quarante francs.

— Il m'en coûte quarante et un, monsieur, sans les frais de transport, et, vraiment, j'y perdrais... Monsieur e$t assez juste pour savoir qu'il faut que chacun vive...

— A vingt-cinq francs le meuble serait déjà trop payé, dit Dalègre.

— Oh! monsieur, peut-on dire!... s'écria le marchand indigné qu'un de ses compatriotes l'empêchât d'enfoncer un Parisien.

— Quarante francs et le port, disait Gardilanne, me feront un meuble de soixante francs.

Et il sortait peu à peu de la boutique.

— Allons, monsieur, dit le marchand, nous partagerons le différend par le milieu , vous me donnerez quarante-cinq francs.

— Je réfléchirai, dit Gardilanne, et je viendrai vous voir.

— Veux-tu donc, lui dit en chemin Dalègre, payer

ce meuble grossier moitié plus cher qu'il ne vaut?

— Bah ! répondait Gardilanne , j'ai besoin d'une armoire, et celle-ci me sera fort utile.

— Si tu restais à Nevers deux jours de plus, je me charge de t'en trouver à la campagne de plus curieuses et à meilleur marché.

Tout en discutant à propos de l'armoire , ils étaient arrivés à la porte de Dalègre, lorsque Gardilanne, prenant tout à coup ses jambes à son cou, se sauve, criant à son ami :

— Décidément, je vais chercher l'armoire.

Et il disparut, laissant Dalègre stupéfait de cette folle détermination.

— Gomme Gardilanne n'a rien trouvé à emporter de Nevers, pensa-t-il, sa manie d'acheter fait qu'il va s'embarrasser de cette lourde armoire.

Qui eût vu le collectionneur parisien traverser Nevers d'un trait, comme une jument emportée, eût été effrayé de cette ardeur inconnue aux provinciaux paisibles. Cette grande redingote voltigeant au vent, ces longues jambes fendues comme un compas, ces cheveux gris flottant sous les ailes d'un large chapeau ne semblaient pas d'accord avec une course si échevelée ; mais Gardilanne se souciait peu de ce qu'on pensait de sa vive démarche. En moins de dix minutes il arrive au quai chez l'étalagiste.

— Je pars ce soir, dit-il, et je crois que je prendrai l'armoire ; mais voyons si l'intérieur est bon.

— Solide comme une porte de prison, monsieur.

— Eh bien ! débarrassez l'armoire de ces fouillis. C'étaient, dans le bas, des ferrailles, des instruments

de cuisine, et, sur les rayons supérieurs, des livres, des chiffons et mille autres objets sans valeur. Dans le coin du dernier rayon, brillait un morceau de faïence contourné bizarrement, qui était sans doute un tesson sans importance. Le fripier, tout en déballant son armoire, disait :

— Monsieur n'est pas musicien, par hasard?

— Pourquoi?

— Ah I c'est qu'il y a dans l'armoire un joujou, une bêtise, un violon de faïence.

Gardilanne crut que son cœur allait éclater, mais sa figure ne sourcilla point.

— Un violon d'enfant, sans doute? dit-il en affectant de ricaner bêtement.

— Que non! je ne laisserais pas les mioches toucher à un violon si fragile, qui vaut encore une pièce de six francs.

Le marchand tendit le violon à Gardilanne, qui le toucha sans le toucher, le regarda sans le regarder, détourna la tête, fit un peuh ! de dédain et alla avec peine ouvrir de nouveau les battants de l'armoire,

comme pour s'assurer de leur solidité ; mais c'étaient trop d'émotions!

Une étrange sensation avait passé dans le dos de Gardilanne, et, au coup.qu'il ressentit à son cerveau, il jugea prudent de s'asseoir. Six francs le merveilleux violon de faïence, qui valait au moins six mille francs ! Ce sont là de ces coups imprévus, qui abrègent la vie des collectionneurs. Un frisson plein de jouissances parcourut toute la moelle épinière : l'amour à peine peut faire éprouver de telles extases.

— Voyons, dit Gardilanne, je prends l'armoire à cinquante francs, à condition que vous me donniez

. ce joujou de faïence par- dessus le marché. J'ai un petit neveu dans la ville, à qui je serai bien aise de faire ce cadeau.

— Va pour cinquante francs, dit le marchand; mais vous avez là une fameuse armoire, monsieur.

Tout en tremblant, car son système nerveux était exalté outre mesure, Gardilanne compta les cinquante francs d'une main fébrile et emporta le violon sous son bras.

— Monsieur! lui cria le fripier, ne voulez-vous pas l'envelopper d'un peu de papier?

— Ouj, dit Gardilanne, qui fit lui-même cette opération, craignant que le marchand ne reprît le violon.

— Vous ne me dites pas où il faut envoyer l'armoire?

LE VIOLON DE FAÏENCE. v 53

— Au fond de la Nièvre! cria Gardilanne d'une voix sarcastique, qui fît penser au fripier qu'il avait affaire à un fou, tant la démarche, la physionomie, les gestes saccadés et les yeux égarés de son acheteur lui semblaient singuliers.

— J'en parlerai à M, Dalègre, se dit-il ; il reçoit chez lui des gens singuliers !

En retournant chez son hôte, Gardilanne se demanda quelle conduite il devait tenir à son égard. Fallait-il lui montrer le précieux violon et se venger de la mauvaise grâce avec laquelle il avait refusé de lui céder le pupitre de faïence? Mais Gardilanne n'était pas méchant et ne souhaitait de chagrin à personne. Trop heureux de sa trouvaille, son cœur s'ouvrait large comme si une jeune fille lui eût avoué son amour, et il attendit que sa rencontre avec Dalègre amenât une tournure quelconque à donner à cet incident. Justement Dalègre était à une fenêtre donnant sur la rue par où arrivait Gardilanne, qui, du plus loin possible, lui cria :

— Y a-t-il un emballeur dans les environs?

— Est-ce qu'il voudrait faire emballer l'armoire? se demanda Dalègre, intrigué d'ailleurs du petit paquet enveloppé que son ami portait* sous le bras.

— Ah! cher Dalègre! s'écria Gardilanned'une voix pleine d'émotion.

— Que se passe-t-il?

— Laisse-moi t'embrasser!

Plein d'émotion, Gardilanne se laissa tomber dans les bras de Dalègre, inquiet de cette émotion.

— Encore! s'écria Gardilanne en approchant de nouveau ses joues des joues de son ami.

— Explique-moi au moins...

Gardilanne développait fébrilement les journaux qui cachaient son trésor.

— J'ai trouvé le violon !

— Quel violon?

— Tiens, vois !

Alors apparut un merveilleux instrument à rendre jaloux Stradivarius lui-même. D'une courbe ondulée, il eût fait l'admiration de Hogarth, qui a vu dans la ligne serpentine la caractéristique de la beauté. L'émail était d'une pureté incomparable, et le bleu profond des dessins faisait penser aux ciels d'Espagne. Jamais l'art du faïencier ne fut porté plus loin. Pas une fissure, pas un craquelé, même dans l'enroulement délicat du manche. Les yeux de Gardilanne lançaient des éclairs.

Dalègre était devenu vert ; mais quand Gardilanne retourna le violon pour montrer la table de dessous, un voile passa sur les yeux de Dalègre, qui crut qu'il ne pourrait supporter la vue des peintures traitées en camaïeu. Des anges dans les nuages jouaient de la viole, s'appuyant sur une banderole sur laquelle se

lisait : Musica et gloria in aer; et au-dessous, des personnages habillés à la Louis XIV, dans le goût des figures de Bernard Picart, entouraient une jolie femme au clavecin.

— Est-il assez splendide, ce violon ! s'écria Gardilanne, qui aurait voulu posséder autant d'yeux qu'Argus lui-même pour contempler son acquisition.

Dalègre ne put maîtriser son émotion : une sueur froide perlait sur son front ; il voulait parler et les paroles qui s'arrêtaient dans la. gorge lui faisaient autant de mal qu'une croûte de pain dans le gosier; Gardilanne lui eût donné sur le crâne un coup avec le violon de faïence qu'il eût préféré ce choc à la blessure morale qffi le paralysait tout entier, son cerveau comme ses jambes. Anéanti, il se laissa tomber sur une chaise.

— Quelle entrée après-demain dans Paris! disait Gardilanne, plus fier en ce moment qu'un général reçu après une importante victoire par un peuple qui le couvre de fleurs.

— Où... as-tu... trouvé... ce violon? demanda Dalègre quand il fut revenu à la raison froide.

— Chez le brocanteur du quai où j'ai acheté l'armoire.

— Impossible ! s'écria Dalègre, dont tous les membres tremblaient.

— Comment! tu n'avais pas vu le\iolon? Il m'éborgnait les yeux dans la boutique.

— Pendant que j'y étais avec toi?

— Oui, cher Dalègre. Ah I mon ami, tu n'as pas encore l'œil américain I

— L'œil américain ? demanda Dalègre.

— Ça ne veut rien dire, mais les amateurs se comprennent... Comment! quand j'ai marchandé cette abominable armoire, que je l'ai louée publiquement à la barbe du marchand, tu n'as pas compris qu'il y avait caché dans le bocage un merveilleux oiseau que je tâchais de séduire par de douces paroles... Je t'ai pourtant donné quelques leçons à Paris ; mais en province on se rouille... Dis-moi donc où se trouve le meilleur emballeur de la ville.

— Pour le violon ? *

— Oui ; je veux m'entendre avec lui tout de suite pour envelopper le violon dans de la ouate d'abord, du crin ensuite, et du son pour remplir la caisse.

— Es-tu si pressé?

— Sans doute; je veux partir demain.

Autant Dalègre avait été ravi, la veille, de l'annonce du départ de Gardilanne, autant aujourd'hui il en souffrait. Ce violon déniché sous ses yeux lui crevait le cœur; mais ce qui devait séparer à jamais les deux collectionneurs amena au contraire une concorde apparente. Quoique ulcéré profondément, Dalègre était redevenu tout miel pour son hôte; à table, il le choya comme un oncle millionnaire et parut très-

contrarié du court séjour de Gardilanne à Nevers. Il n'avait rien vu, il ne s'était même pas reposé; la découverte inattendue du violon prouvait l'existence de beaucoup de faïences enfouies qu'il s'agissait seulement de chercher. Pourquoi Gardilanne ne retarderait-il pas son départ? élait-il si pressé? Mais Gardilanne fut inflexible et ne mordit pas à ces amabilités tardives. Si la diligence eût pu le prendre le soir même, il serait parti, ne rêvant plus que d'accrocher à l'endroit le plus apparent de son musée cette pièce inappréciable tirée des entrailles de la province.

Un mois après le départ de Gardilanne, Dalègre n'était plus reconnaissable. Le gai Nivernais, aux joues roses et pleines, avait fait place à un être soucieux, s'amaigrissant de jour en jour, dont, la figure prenait la triste livrée de l'envie. Dalègre était jaloux, et cette passion le minait. Il mangeait, dormait à peine, et toujours des songes le poursuivaient, ayant trait au violon de faïence. On eût dit qu'un démon vengeur envoyait chaque nuit des cauchemars d'autant plus diaboliques, qu'ils commençaient par les plus douces illusions. A peine Dalègre fermait-il les yeux, qu'il entendait une musique séraphique : des anges chantaient et accompagnaient sainte Cécile, qui tirait du violon de faïence des vibrations plus douces que celles du cristal. Le cœur ému, Dalègre se laissait aller à un doux épanouissement, lorsque tout à coup les nuages bleus s'évanouissaient pour faire place à des flammes empestées, et un horrible gnome, accroupi sur la poitrine du dormeur, tirant de ce même violon des mélodies épileptiques, brisait les nerfs du malheu-

reux en même temps qu'il l'étouffait. Dalègre se réveillait effrayé, et, pour ne pas voir se renouveler cet effrayant spectacle, se levait, ouvrait la fenêtre, et n'osait rentrer dans son lit que quand il croyait les visions diaboliques envolées.

Le jour, si les cauchemars disparaissaient, l'idée fixe du violon ne s'en représentait pas moins.

— Il aurait été si bien accroché à ce placard , se disait Dalègre en regardant une boiserie vide. Ou bien il pensait que sa réputation eût été consacrée à jamais, s'il avait pu entrer en possession de cette ravissante céramique. Un jour, nettoyant des assiettes empilées, il tomba justement sur les brunettes de Mondoville, qui l'avaient tant réjoui autrefois, et qui maintenant le faisaient presque pleurer. L'une de ces chansons à boire, avec son plain-chant solennel, n'était-elle pas jadis en harmonie avec son gai caractère* celle qui débutait ainsi :

Povt passer dovcement ma vie Avec mon petit revenu, Amis, je fonde vne abbaye, Bt je la consacre à Bacchvs I

Maintenant Dalègre en souffrait ; combien il eût été doux de déchiffrer avec le violon de faïence cette gaie partition gravée sous l'émail d'una assiette!

Dans Nevers on s'inquiéta de l'abattement subit d'un homme qui avait tenu si longtemps la ville en fête,

et les mères de jeunes filles à marier s'étonnaient surtout de la solitude du célibataire, que chaque famille eût ambitionné d'avoir pour gendre. Mais combien Dalègre était loin du mariage ! Il n'y avait jamais songé sérieusement , et sa collection fut une sorte d'union comme en contractent trop souvent les gens qui, ayant côtoyé les rives du mariage, en ont reconnu les récifs et les brisants, et n'osent plus tard se hasarder dans cette sorte de port à l'abri du vent des passions. Dalègre avait épousé la faïence; il crut trouver la tranquillité dans cette union. On a vu quels orages l'y guettaient.

Il y avait eu pourtant entre lui et une charmante cousine une sorte de promesse tacite de finir leurs jours ensemble, et c'eût été un mariage de convenance autant que d'amitié. Dalègre voyait de temps en temps sa cousine chez sa mère, qui ne le pressait pas, la demoiselle ayant douze ans de moins que lui, et la mère .jugeant avec son bon sens provincial que l'homme devait user toutes ses folles passions avant d'entrer en ménage ; mais depuis sa manie de collectionneur, Dalègre faisait de moins fréquentes visites à ses parentes. Il oublia même de s'y présenter pendant trois mois, craignit des reproches et finit par ne plus oser aller voir sa tante. Cela se passait déjà avant l'arrivée de Gardilanne à Nevers. Quand l'incident du violon de faïence amena chez Dalègre cette jalousie morbide

qui le minait, un jour qu'il avait recouvré une apparence de calme et que la raison prit momentanément le dessus, il se souvint que dans la ville il avait deux parentes envers qui il s'était montré impoli, et il s'y présenta, espérant trouver quelque soulagement dans un intérieur tranquille où toutes passions violentes étaient rigoureusement consignées. Les dames reçurent Dalègre à merveille : mais elles témoignèrent une si vive inquiétude du changement qui s'était opéré dans la physionomie de leur cousin, si joyeux jadis, que Dalègre eut peur lui-même de sa situation, en sonda le creux avec terreur et jugea prudent d'y apporter un remède immédiat.

Deux jours après, il était en route pour Paris, où sa première visite fut pour Gardilanne, qu'il voulut surprendre à l'heure de ses contemplations, entre six et sept heures du soir, au moment où le collectionneur, ayant achevé son modeste repas, se grisait de pénétrantes et violentes liqueurs qu'il buvait par les yeux, assis dans son fauteuil à oreillettes, regardant avec béatitude ses objets d'art autour de lui rangés. Dalègre savait qu'en entrant il recevrait un coup de poignard au cœur à la vue du violon de faïence; mais il s'était préparé à cette cruelle blessure pendant le voyage, et, pour s'en garantir, il portait une sorte de cotte de mailles, qui était une volonté ardente d'avoir une dernière explication avec son ami. 11 venait à

Paris se faire voir à Gardilanne comme un malade vient consulter un célèbre praticien, lui montrer le ravage qui s'était opéré en lui et lui dire :

— Je ne peux plus vivre sans le violon de faïence ; si je ne l'ai pas, j'en mourrai.

Ces sortes de déterminations sont de celles qui engourdissent les chagrins des natures timides et solitaires : sans cesse elles bâtissent de pareils échafaudages qui semblent simples en théorie, mais tout croule à la pratique. Dalègre s'était, tout le long de la route, gargarisé l'esprit de la supplique à adresser à Gardilanne, et sa démarche lui paraissait la chose la plus naturelle. Quand il se trouva en face de son ami, il ne sut que dire : sa langue devint paralysée, et il comprit qu'une telle demande était impossible , surtout de la part de l'homme qui avait refusé si nette* ment de céder le pupitre de faïence au collectionneur»

— Tu arrives bien, lui dit Gardilanne, le violon est monté ; dans trois jours tu assisteras à un des spectacles les plus curieufc, un repas que donne le club de faïence, et dans lequel un musicien de l'Opéra doit jouer un air sur mon violon.

Dalègre baissait la tête sans répondre.

— Demain je te présenterai au club de faïence*.. Tu ne parais pas enchanté; mais, cher ami, tout le monde n'y entre pas... Il faut, pour être admis dans le club, justiûer d'une collection curieuse et de

connaissances approfondies en céramique. Ne savaistu pas que c'était la grande question à Tordre du jour? On ne vit plus à Paris que pour la faïence, et de toutes les parties de l'Europe nous arrivent des étrangers de distinction qui sollicitent la faveur d'être reçus. Nous avons chaque premier vendredi du mois un repas de corps, servi dans les plus belles faïences qui se puissent voir, et un prix est décerné dans le courant de la soirée à l'amateur qui produit une pièce inconnue. Ainsi, pour t'en donner une idée, le dernier mois, nous avons eu tout un service de légumes, de fleurs et de fruits en faïence. C'est un médecin du boulevard Beaumarchais qui a passé sa vie à recueillir ces beaux produits, asperges, poires, noix, pêches, etc., et l'illusion est poussée si loin que nous nous sommes aperçus seulement au moment de les manger que ces fruits étaient en faïence. Mais voilà un homme payé de ses travaux et de ses recherches; nous avons donné, comme tu penses, une médaille à ce médecin.

— Voilà un praticien que je ferais bien de consulter, se dit Dalègre atteint de la maladie de la faïence.

— Tu as l'air tout triste? demanda Gardilanne.

— Je ne suis pas bien portant, depuis longtemps... depuis ton départ, dit Dalègre, qui commençait à poser ses pions.

Mais Gardilanne ne paraissait pas disposé à accepter cette partie.

— Il faut venir au club, dit-il, tu y verras de magnifiques échantillons de Moustiers. Moustiers est à Tordre du jour, on ne parle plus que des faïences de Moustiers, chacun se ruine pour avoir du Moustiers et veut voir du Moustiers partout. Il est vrai, ajouta-t-il, que Moustiers mérite bien cette réhabilitation, quand on pense qu'il n'y a pas deux ans, tous les produits de Moustiers étaient mis sur le compte de la fabriqua de Saint-Cloud.

Dalègre ne songeait guère à Moustiers et suivait à peine les dissertations de Gardilanne, qui se lançait dans les plus profondes théories sans se douter que son ami ne l'écoutait pas.

— Si tu as quelques jours à passer, je te présenterai, dit-il, à un amateur qui a la plus singulière collection de faïences qui se puisse imaginer. Il ne recherche que les faïences de la Révolution, de 1789 à 1793 ; ce sont des assiettes de la Fédération, des brocs en mémoire des prêtres constitutionnels, des saucières chantant la vertu de M. Necker, des soupières représentant la prise de la Bastille, et il a une maison remplie, du haut en bas, de céramiques séditieuses, couvertes de cris incendiaires, de chansons brutales, de caricatures contre la noblesse et le clergé qui ont conduit le roi à une petite pièce isolée, tendue de noir, où se voit au milieu, tu ne le devinerais pas, mon ami , une petite guillotine en faïence

fonctionnant... C'est hideux, et je me demande comment on peut collectionner de viles poteries qui rappellent à la mémoire une époque ensanglantée... Mais je dois dire que cet amateur est mal vu de nous tous, car sa collection fait penser au massacre et du pillage des objets d'art de toute sorte. Nous avons pour secrétaire du club une personne mieux posée, qui ne recherche que les fleurs de lis de faïence, appliquées à n'importe quel usage, aux assiettes, aux cadrans d'horloge, aux fontaines et même aux bassinoires. Voilà une collection intéressante et qui marquera dans l'avenir... Si tu le préfères, je te conduirai rue de Vendôme, chez un comédien qui s'est voué aux coqs au fond des assiettes... 11 en possède dixsept mille. Ce n'est pas une idée politique qui le guide, mais la singulière variété de poses, de plumages, de coloration, et on dit que ces dix-sept mille coqs de faïence lui coûtent déjà une somme considérable.

Tous ces détails, qui autrefois eussent peut-être intéressé Dalègre, ne le détournèrent pas de son idée fixe-, et ni le club de faïence, ni le Moustiers, ni la guillotine, ni les fleurs de lis, ni les coqs, ne pouvaient l'empêcher de penser au violon de faïence. Gardilanne le mena chez un sculpteur atteint de l'épidémie générale, qui avait une merveilleuse table couverte d'oiseaux mêlés aux enroulements capri-

deux de la fameuse corne d'abondance de Rouen ; et cet objet unique que l'Angleterre enviait à la France ne put distraire Dalègre. Les frères Crauk, banquiers très-riches, se faisaient un plaisir de montrer aux amateurt un dé à coudre dit de Henri II, qui avait coûté six cent vingt-sept mille francs cinquante centimes, à la vente de feu Rattier ; cette pièce, qui mettait en danger les jours des frères Crauk, car ils avaient des envieux, laissa Dalègre froid. Toujours le son cristallin du violon de faïence résonnait dans ses oreilles! Gardilanne crut que les splendeurs de la faïence n'intéressaient pas son ami, et il le présenta à un vieillard dont la spécialité était de ne réunir que des faïences parlantes, c'est-à-dire des tasses, des assiettes, des plats à barbe, au fond desquels se trouvaient quelque écriture, quelque proverbe, quelque gausserie de paysan. Dalègre resta froid.

— Veux-tu voir le carrosse en faïence qui a appartenu à M œt Dubarry ? demanda Gardilanne ; mais Dalègre ne trouva pas un compliment pour ces plaques couvertes de dessins galants qui sortaient de la fabrique du marquis de Custine. Il vit ainsi, sans les regarder, toutes les céramiques des bords du Rhin, d'un pinkulur carminé à donner de la joie à un hypocondriaque; mais ni Haguenau, ni Strasbourg, ni Niederwiller, ni Lunéville ne purent changer le cours de ses idées empoisonnées par le violon de faïence. Gardilanne

obtint pour lui la permission de pénétrer dans une ménagerie de faïence, appartenant à un collectionneur de l'île Saint-Louis, qui n'aimait pas les visiteurs. La cour, le jardin étaient remplis d'animaux de faïence de grandeur naturelle, lions, chiens, chimères, oiseaux qui semblaient vouloir, par leurs regards furieux, dévorer ceux qui se présentaient. Dalègre entra dans cette ménagerie comme Orphée aux enfers, tenant le violon (hélas! absent) de Gardilanne sous le bras et défiant la colère de ces monstres de faïence. Aux environs du Luxembourg, habitait un spécialiste qui ne recherchait que les chaises percées de faïence. 11 en possédait seulement trente-sept, mais c'étaient des morceaux de rois. En les voyant, on ne rêvait qu'à passer sa vie sur ces vases Sortis des fabriques de Rouen à l'époque où l'art rouennais polychrome était un rayonnement pour la vue. Dalègre préférait encore le violon aux chaises percées.

Il assista à de violentes discussions entre les amateurs de faïences et les amateurs de porcelaines. Partout il n'entendit qu'un cri de dédain contre la Chine, le Japon , le Saxe : même la pâte si tendre de Sèvres ne pouvait obtenir grâce devant les collectionneurs de faïences ; mais ces discussions intestines ne faisaient pas oublier à Dalègre le but de son voyage. Tous les jours il se disait qu'il avouerait à Gardilanne la cause de sa tristesse, quoiqu'il sentit que jamais son ami

ne se dessaisirait en sa faveur du fameux violon qui faisait l'envie de tout Paris, car il n'y avait pas un collectionneur qui, aussitôt l'arrivée de Gardilanne, ne lui demandât des nouvelles de son violon.

Dalègre partit de Paris sans avoir révélé Je secret qui lentement le conduisait au tombeau ; mais une idée nouvelle s'empara de lui, qui était d'avouer de loin à Gardilanne la cause de son mal , et d'y mettre une telle sincérité qu'à moins d'avoir un cœur de roche, son ami devait en être touché. En effet, la lettre de Dalègre, qui fut lue en plein club de faïence, car elle constatait trop la valeur du violon pour que Gardilanne en fît un mystère, était réellement navrante.

Le Nivernais y dépeignait la secousse qu'il avait reçue lors de la découverte du violon par» son rival, l'importance qu'il attachait à sa possession et les tourments affreux qui lui avaient enlevé la joie, l'appétit, le sommeil, l'amour de la vie. Le club plaignit modérément Dalègre. Chacun des membres était atteint de maladies semblables à différents degrés , ,et la nature a voulu qu'un malade ne s'intéressât pas à l'être souffrant des mêmes maux; mais ce n'en était pas moins un beau cas, et si le club avait eu un Bulletin, nul doute que Dalègre n'y eût été imprimé vif. La gloire de Gardilanne en fut rehaussée d'autant, comme celle d'une jolie femme pour l'amour de qui plusieurs adorateurs se font sauter la cervelle.

— Que répondrez-vous à ce provincial? demandèrent à Gardilanne les collectionneurs qui méprisaient Dalègre dont l'enthousiasme avait été médiocre à la vue des merveilles parisiennes.

Gardilanne haussa les épaules , montrant par là combien la demande de son ami était insensée et tout à fait insolite; cependant, comme le collectionneur avait conservé un bon souvenir de Nevers, et qu'en somme c'était grâce à l'hospitalité de Dalègre qu'il avait flairé le violon, il lui répondit qu'il s'engageait à lui laisser l'instrument à sa mort, que sa lettre l'avait fait penser à la nécessité d'un testament , et que Dalègre était mentionné comme devant hériter du violon, s'il survivait à Gardilanne.

Quelle joie, quels transports de la part du Nivernais ! 11 y avait si longtemps que son cœur ne s'était ouvert à l'épanouissement I II se voit déjà en possession du violon et voudrait l'annoncer à chacun. Il court chez sa cousine, la surprend par ce regain de bonne humeur étouffé depuis plus d'un an sous les brumes grises de la mélancolie.

Dalègre est redevenu l'ancien Dalègre d'autrefois, vif, alerte, gai, souriant, l'esprit tourné aux choses plaisantes, et lui-même songe au plaisir que manifesteront ses concitoyens à le voir revenir à cette heureuse sérénité si prisée dans la vie. Il parle, il cause, il conte, il rit, et chacun de ses propres rires réconforte

son esprit privé depuis longtemps de joyeuses pensées. Dalègre se croyait vieux avant l'âge : les parfums d'une seconde jeunesse enfouie montent à son cerveau et le grisent comme s'il avait bu du Champagne.

Tous les matins, son premier regarcf était pour sa collection. Il la dédaigne depuis qu'il a entrevu les merveilles des cabinets parisiens ; il descend à son jardin qu'il n'entretenait plus et qui serait devenu inaccessible si sa vieille servante ne veillait à la taille des arbres, et Dalègre s'étonne de la tendre couleur des roses, de leur doux parfum. L'air vif qui vient de la Nièvre rafraîchit sa tête. Dalègre pense aux fleurs, à l'eau, aux arbres. Si la chasse était ouverte, il courrait encore les bois ; si les soirées d'hiver n'étaient pas terminées, il s'y montrerait te plus beau danseur.

Il se regarde par hasard, et, tout honteux de ses habits, que depuis longtemps il ne changeait plus, Dalègre court à son armoire, en tire un élégant gilet, un pantalon printanier, un habit de fantaisie, et y plante une rose à la boutonnière. C'est ainsi qu'il traverse la ville de Nevers ; et cette révolution subite est produite par un violon de faïence.

— J'aurai le violon ! s'écrie Dalègre qui prend pour confidente sa vieille domestique, heureuse de cette transformation, car elle ne supportait qu'avec résignation les acrimonies de son maître depuis la fatale

manie de la collection. Hélas I cet enthousiasme ne pouvait durer. Au bout d'une huitaine, la griserie avait quitté Dalègre qui, maintenant, ne rêvait plus qu'à la succession de Gardilanne, à sa mort par conséquent. Gardilanne était de complexion sèche; sa passion l'entraînait à l'exercice, la meilleure des hygiènes. Ce n'était pas un collectionneur à s'engourdir dans un vieux fauteuil et à s'atrophier les membres dans une contemplation à la turque. Gardilanne avait des jambes de cerf, fines et maigres. Qui pouvait pronostiquer la fin du collectionneur, dans toute la force de l'âge, et qui, d'ailleurs, savait se sevrer des jouissances dévorantes de la vie parisienne?

La vie de province s'écoule doucement. Mais combien elle peut devenir pesante quand un homme passionné vit attaché à l'idée d'une succession lointaine? Gardilanne, eût-il agi méchamment, n'aurait pu inventer de plus cruel supplice pour châtier un rival ? Le violon s'était changé en un boulet attaché à la jambe de Dalègre. Dans le premier moment de son ravissement, il avait renversé Tordre de sa collection et gardé une place pour y placer le violon. Cette place vide, il fut obligé de la combler, tant elle lui serrait le cœur quand ses regards s'y arrêtaient.

Jadis Dalègre recueillait l'encens des visiteurs à la vue de sa collection, qui lui pesait désormais, car combien n'était-elle pas inférieure aux trésors accumulés

des divers spécialistes dont il avait pu manier les céramiques I II cherchait bien encore quelques pièces rares, et parfois il en trouvait ; mais la province la plus riche peut-elle rivaliser avec les arrivages de l'hôtel des commissaires-priseurs qui, pendant huit mois de Tannée, font sortir des points les plus éloignés de toute l'Europe des milliards de curiosités à nulles autres pareilles?

Pour ne pas perdre le courant, Dalègre allait quelquefois dîner à l'hôtel des Voyageurs, certain d'y rencontrer quelque marchand chineur, de ceux qui vont en province, s'introduisent résolument dans les maisons, souvent mis à la porte par les bourgeoises défiantes, mais rentrant par la fenêtre, et fouillant alors la maison de la cave au grenier pour y trouver d'anciens objets curieux abandonnés. Quand il rencontrait un de ces marchands, Dalègre échappait à l'ennui, car cet homme apportait de la poussière de Paris à ses manches.

Dalègre l'invitait à venir visiter sa collection, causait céramique, s'entretenait la main, pour ainsi dire, en mettant adroitement sur le tapis son cher violon de faïence, d'autant plus populaire en Europe qu'un jour Dalègre reçut de Gardilanne un Mémoire imprimé à l'occasion du précieux instrument. Un Hollandais, membre de la société Arnicitia, d'Amsterdam, était venu pour se rendre compte de la céramique

de la céramique française, et comme il avait l'esprit national très-développé, il eut l'audace d'attribuer, dans un journal, l'origine du violon aux fabriques de Delft. Le club des faïences fut vivement ému de cette affirmation, basée seulement sur deux petits crochets croisés, qu'on entrevoyait par l'ouverture des ff, que le Hollandais assurait être la marque du célèbre potier Bisbroock.

Le club souscrivit immédiatement pour l'impression d'un mémoire qui devait rabattre ï'orgueil du Hollandais, et les adversaires qui, chaque jour, se disputaient avec passion pour Rouen, pour Niederwiller, pour Nevers, pour Marseille, pour les llettes et pour Sinceny, oublièrent leurs rancunes et se réunirent contre le Hollandais, car il s'agissait avant tout de défendre la France céramique contre une nation rivale qui, pour s'être inspirée delà Chine et du Japon, voulait imposer sa supériorité à toute l'Europe. La ruine de Delft fut décrétée, et une plume habile se chargea de tailler de rudes croupières à l'orgueilleuse Hollande. Un dessin exact du violon de faïence était joint à cette brochure avec les différentes coupes et élévations sur une échelle de dix centimètres par mètre, afin que les curieux de l'étranger pussent examiner si ces dessins élégants et ces personnages finement dessinés avaient quelque ombre de parenté avec les motifs habituels des peintres de Delft. Le mémoire contenait, outre ces

questions de forme et de coloris, une consultation d'un savant céramiste de la manufacture de Sèvres qui avait étudié à la loupe le caractère de la pâte, intérieurement, à l'endroit où cette pâte ne se trouvait pas recouverte d'émail. L'auteur du mémoire n'hésitait pas à placer le berceau du violon à Nevers ; mais c'était surtout dans la partie polémique qu'il triomphait ; et les plaques hollandaises fournissaient matière à ses railleries, ces plaques en faïence si nombreuses et si vulgaires que les Hollandais, n'en sachant que faire, avaient imaginé d'en mettre jusque dans les étables pour distraire les animaux, croyant meubler leur cerveau d'images plaisantes, et égayer par des scènes de la vie domestique les gros yeux des bœufs accroupis ,sur la litière.

Dalègre fut ravi et contristé en lisant ce mémoire qui allait vivement populariser le violon de faïence en soulevant l'Europe entière par des polémiques acharnées. Un objet si merveilleux entrerait-il jamais dans son cabinet, et Gardilanne n'oublierait-il pas ses promesses? Avait-il réellement testé en faveur de Dalègre, et un jour ne pouvait-il déchirer son testament pour le remplacer par un autre d'une teneur tout à fait contraire à ses premières intentions? La vie du Nivernais se teintait plus que jamais de gris, et les sons de ce violon qu'il entendait constamment si doux et si cristallins, loin d'opérer le charme attribué à la mu-

sique, amenaient sur son visage mille rides creuses où se logeaient la perplexité, l'inquiétude, la jalousie, et jusqu'à la haine.

Dalègre se surprenait à souhaiter la mort de Gardilanne, a en rire aux éclats, car mentalement il examinait son âme pleine d'épanouissements, quand l'idée de la mort de son ami se présentait. Les collectionneurs n'ont pas d'entrailles I Mais ces affreux sentiments étaient punis aussitôt par les propres souffrances que se créait Dalègre.

Un an après la publication du mémoire contre Delft, Dalègre reçut en lisant son journal un coup aussi violent qu'un bœuf dans l'abattoir du boucher. Ce n'étaient que deux lignes dans les Faits divers, mais deux lignes dont chaque lettre était un poison violent. Gardilanne offrait sa collection au Musée Du Sommerard ; le gouvernement acceptait ce don, ouvrait une salle particulière qui porterait le nom de : Collection- Gardilanne, et, en récompense de ce sacrifice, le collectionneur était nommé conservateur de ses propres richesses. Un vaisseau se serait rompu dans la poitrine de Dalègre, qu'il n'eût pas plus souffert. Tout de suite lui vint à l'esprit l'idée du violon, la pièce la plus importante du cabinet de Gardilanne. Était-il probable qu'il l'en distrairait pour en faire cadeau à un simple collectionneur de province? Il semblait délicat d'en écrire à Gardilanne et de lui rappeler sa promesse ;

cependant ne fallait-il pas s'en assurer avant l'installation de la collection au Musée de Cluny? Dalègre trouva un biais; ce fut d'envoyer à son ami quelques chaudes paroles d'assentiment pour son généreux dévouement à l'art et sa libéralité si inattendue. Dalègre offrait même de grossir le don de Gardilanne par quelques pièces rares qu'il avait découvertes récemment, disait-il. La vérité est que Dalègre eût donné volontiers à cette heure toutes ses faïences en échange du violon qui lui échappait. Ainsi que tous les collectionneurs, il s'était rassasié la vue de ses faïences pour les avoir trop regardées, trop maniées ; elles lui étaient devenues absolument indifférentes. Contre toute attente, Gardilanne ne répondit pas aux offres amicales de Dalègre, dont les soucis augmentèrent d'autant. Pas un remercîment pour son désintéressement calculé, mais dont la trame ne pouvait apparaître aux yeux du célèbre collectionneur! C'était la plus grande malhonnêteté qu'un homme pût subir.

Dalègre en souffrit considérablement, car il se disait que ne pas répondre à sa lettre était une rupture de la part de Gardilanne, qui, ne se souciant pas d'accomplir ses promesses, indiquait ouvertement par ce procédé un changement dans ses anciens projets. Dalègre eut un moment l'idée de partir pour Paris, de reprocher à son ami la perte des illusions qui l'avaient soutenu depuis quelques années, de chercher à l'api-

toyer, et de lui faire toucher du doigt les plaies saignantes causées par le violon de faïence ; mais, jugeant des autres collectionneurs par lui-même, Dalègre leur trouva le cœur sec, dur, recouvert d'un émail plus froid que celui de la faïence, sur lequel devaient glisser les reproches, les récriminations, les plaintes et les attendrissements.

Les hommes froids ont des douleurs froides plus ravageantes que les chagrins extérieurs. Tout se passe à l'intérieur. Le chagrin agit comme un mineur, travaillant sourdement, sans jamais s'arrêter; et, pour ne pas se plaindre de son mal, l'homme n'entend pas moins les coups redoublés du mineur. Enfermé dans une petite ville sans horizons, n'y pouvant trouver l'isolement, craignant d'être plaint, souffrant de questions indiscrètes, Dalègre devint un véritable martyr de la faïence. Il souhaitait la mort, et passait des nuits sans sommeil à la prier de le délivrer de ses maux.

La mort ne vint pas dans la maison du Nivernais. Comme elle n'entendait parler que de faïence, peut-être se trompa-t-elle de porte ; car elle saisit brusquement Gardilanne et l'enleva avant qu'il eût installé sa collection au Musée de Cluny. On trouva un matin le célèbre amateur, froid et inanimé dans son fauteuil, entouré des riches objets au milieu desquels il s'était éteint subitement. Dalègre partit immédiatement pour

Paris, afin d'assister à l'enterrement de son ami, qui, ne laissant pas d'autre héritier que l'État, avait cependant mentionné Dalègre comme possesseur du violon de faïence.

Dalègre poussa un cri de joie et sentit couler, à l'enterrement de Gardilanne, une larrne qu'il aurait fallu sans doute étudier pour connaître de quels sentiments divers elle était composée ; mais ce sont des substances particulières que la chimie actuelle est incapable d'analyser.

Non-seulement le violon était une pièce unique, mais il possédait une qualité des plus rares en céramique, une virginité dans tout son ensemble du côté de la couleur comme du côté de la forme. Pas de coup de feu, pas de fissure, pas de couleur se jetant hors du chemin qui lui avait été tracé. (Tétait une pièce intacte, d'une valeur inappréciable ; caries raccommodages, les rattaches, les repeints, les morceaux ajoutés , le vernis substitué à rémail , le plâtre à la terre cuite, sont choses trop fréquentes dans les cabinets d'amateurs, qui s'inquiètent plus de l'apparence que de la réalité. A part les cordes, le chevalet et les vis pour monter les cordes, tout le reste du violon était en faïence. Dalègre se rappela la prudence qu'avait apportée jadis Gardilanne à son emballement, et l'instrument, mollement étendu dans sa boîte, fit le trajet de Paris à Nevers sur les genoux de son heureux propriétaire.

Les compatriotes de Dalègre reconnurent à sa mine

ouverte et à ses yeux brillants que décidément les soucis s'étaient envolés à jamais pour faire place à des extases rayonnantes. La mort de Gardilanne assurait dix années de plus à Dalègre. Ce n'était plus le même homme ; son voyage l'avait rajeuni et son air cordial faisait plaisir à voir. A peine descendu de diligence, après avoir jeté un coup d'oeil de mère sur l'enfant de faïence, chaudement blotti dans son lit de coton, il courut la ville pour annoncer cette bonne nouvelle et inviter tous ceux qu'il rencontrait à venir le lendemain voir le violon ravi aux cupidités de la capitale, et installé à jamais dans le lieu où il avait pris naissance. Justement c'était le jour où s'imprimait la petite Feuille d'Avis de Danel, un journal grand comme la main, que le propriétaire était embarrassé de remplir. Dalègre alla trouver l'imprimeur Danel et lui raconta les diverses pérégrinations du violon de faïence, dont les journaux de la capitale déploraient la perte. Danel écouta gravement le récit pour s'en bien pénétrer, promit un article sur le violon, alla au café faire ses interminables parties de piquet habituelles, et se plaignit du terrible métier de journaliste dont l'imagination est sans cesse en éveil.

Dalègre rentra chez lui vers les quatre heures, aûn d'avoir le temps d'accrocher triomphalement son violon et d'en jouir pendant le dîner. Ceux qui n'ont pas étudié un collectionneur à ses heures de symétrie ne

peuvent savoir ce qui se passe dans l'esprit de ces hommes. Rien, dans un cabinet de curiosités, n'étant sacrifié au hasard, ce sont de profondes méditations qui ont déterminé si une pipe chinoise doit être accrochée au-dessus d'un crapaud desséché du Malabar.

Dalègre était méticuleux en pareille matière ; il fallait surtout prendre garde d'étouffer le violon par un entassement de céramiques inutiles. Comme le violon avait un décor monochrome, il était important d'éloigner de lui les faïences à peintures éclatantes. Tout dans l'appartement devait être sacrifié au violon, et même Dalègre pensait avec raison qu'il serait prudent de changer la tapisserie de la chambre pour faire ressortir le violon de faïence par une tenture d'un ton neutre, comme aussi la merveille devait se trouver accrochée assez haut pour que les profanes ne pussent y porter la main, et assez bas afin que, monté sur un escabeau, le propriétaire pût la faire admirer sous toutes ses faces.

À six heures, la vieille Marguerite était déjà venue deux fois annoncer le dîner et n'osait plus reparaître, car un geste bref de Dalègre l'avait éloignée comme s'il avait été dérangé au moment de changer la face de l'Europe ; il ne changeait que ses faïences de place. Mais les cheveux en arrière, l'œil allumé, la rougeur du teint, témoignaient quelle importance Dalègre apportait à son classement. 11 venait de disposer en

triangle, au-dessous de l'espace vide réservé au violon, les trois curieuses assiettes à musique, et ne pouvait s'empêcher d'admirer son invention pour avoir rapproché de l'instrument les canons à trois voix du sieur de Mondoville, se demandant si les dames qui visiteraient son cahinet ne seraient pas choquées des paroles un peu salées de la brunette qui commence vivement :

Croyez-vovs qu'Amovr m'attrape De m'avoir osté Catin?

Mais les collectionneurs ne jouissent-ils pas de licences à nul autre permises? L'air de cette brunette était réellement si gai, que Dalègre, qui avait quelque teinture de musique, n'y put tenir, et se mit en devoir de monter immédiatement le violon dont il n'avait jamais entendu les sons qu'en rêve.

Le jour commençait à baisser. Dalègre appela sa servante, qui accourut, croyant qu'il fallait servir le dîner; mais il n'était guère question de repas. Dalègre voulait seulement se régaler de musique, et un peu de lumière pour l'instant était sa seule préoccupation. Tout en grommelant contre la faïence, Marguerite apporta une lampe et sortit en annonçant que le dîner ne serait pas mangeable. Dalègre avait autre chose à penser. Il lui fallait monter le violon dont, par précaution, il avait desserré les clefs pour ne pas tendre inutilement les cordes pendant le voyage, et il

se mit en mesure de l'accorder comme un instrument ordinaire. Les cordes à peu près tendues, Dalègre prend un archet (non pas en faïence, mais un réel archet) et veut tirer des accords; mais les sons sourds et étouffés démontrent que le chevalet est mal ajusté. Dalègre le pose sur la table de dessus comme sur la table de sapin d'un véritable violon, et cette opération l'oblige à tendre de nouveau les cordes.

Tout à coup un horrible craquement se fait entendre, la table de faïence crie, éclate en morceaux, tombe, se brise, et Dalègre, les cheveux hérissés par la frayeur, reste avec le manche de l'instrument dans la main. Une seconde il devint muet. La fureur s'empare de lui; il pousse un cri terrible, jette avec rage par terre ce tronçon, et, devenant fou furieux, se rue contre toutes les faïences accrochées aux murs. La vieille servante accourt en entendant ce bruit, trouve son maître hors de lui, les yeux injectés de sang, les mouvements convulsifs, frappant de tous côtés à coups redoublés et amenant à chaque coup un nouveau désastre. Elle veut s'emparer de lui. Dalègre ne la reconnaît plus, se colleté avec elle, rencontre un bahut chargé de poteries rares, accule sa servante contre ce meuble, qui tombe avec un épouvantable bruit de vieux bois brisé, mélangé aux plaintes des faïences fracassées.

Le cabinet donnait sur la rue ; la vieille servante

crie au secours. Les voisins accourent en foule, achèvent d'écraser sous leurs pieds les morceaux épars de cette collection si précieuse ; et quand, après de nombreux efforts, on parvient à s'emparer de Dalègre, il ne reste plus traces de ce qui fit sa joie et son chagrin pendantcinq ans. On pense quelle rumeur cet événement occasionna dans la ville : l'alarme est donnée, les pompiers eux-mêmes accourent, et il s'en fallut peu que le tocsin ne sonnât ; mais les traces de ce désastre ont été consignées dans la petite Feuille d'Avis de Danel, où les historiens de la céramique pourront l'aller consulter (année 1860, 15 mars, n° 29, première page, seconde colonne). Danel s'était mis réellement en frais d'imagination pour suppléer aux connaissances céramiques dont il n'avait aucune teinture. Dalègre y était traité « d'un de nos plus estimables concitoyens, » attaqué subitement d'une fièvre chaude qui avait donné des inquiétudes d'abord, mais qu' « un de nos plus habiles' praticiens de la cité » répondait de dissiper.

Quoique Dalègre eût renoncé, depuis près de cinq ans, au monde et aux plaisirs de la société, la ville le plaignit vivement, à l'exception toutefois du spirituel avocat Balandrau, qui, ne sachant résister au plaisir de faire une plaisanterie, lança le soir au café un mot sur l'accident :

— Dalègre, dit-il, est tombé en dèfaïence.

Ces gens d'esprit n'ont aucune pitié! Mais la tante de Dalègre et sa cousine furent les premières à s'installer auprès de son lit pendant le grand mois que durèrent les troubles du cerveau qu'on craignait de voir persister.

Au bout d'un mois, Dalègre, pâle, amaigri, se réveilla comme d'un rêve affreux qui avait duré trop longtemps et pendant lequel étaient venus se représenter en une suite de tableaux bizarres les pensées et les faits qui l'avaient tenu cinq ans sous leur empire.

La faïence lui apparaissait sous la forme d'une sorte de mandragore affreuse, planant au-dessus de la France, ayant ses pattes appuyées à la fois sur Rouen, Strasbourg, Moustiers et Nevers, malheureuses villes qu'elle tenait sous sa domination. Les habitants de ces villes étaient eux-mêmes des êtres en faïence, brillants et polis, mais qui, pour ne pas gâter leur émail, étaient obligés de n'avoir aucun rapport entre eux. C'étaient des êtres froids, condamnés à l'égoïsme, ne parlant pas, vivant dans une absolue immobilité et craignant la mandragore. Par des difficultés qui se présentent journellement entre les empires les plus liés en apparence, les diverses villes se battaient entre elles, et une rivale jalouse, Delft, en profitait pour imposer ses lois. Mille tableaux singuliers se déroulaient ainsi dans l'esprit de Dalègre, jusqu'au jour

où succèdent à ces cauchemars des soins de toute espèce, un renouvellement de santé, un rappel à la vie, l'assistance de deux femmes pleines de dévouement, dont la plus jeune ne cache pas le vif intérêt qu'elle porte à son cher malade.

Trois mois après, Dalègre, complètement rétabli, épousait sa cousine et devenait le modèle des époux. Les enfants ne manquèrent pas à cette union, et Dalègre, attendri en regardant Vèmail des yeux de ses jolis enfants, la transparence de leur teint, le gai pinkulur de leurs joues, disait à sa femme chérie quelles illusions de bonheur cherchent au milieu de niaiseries du passé les collectionneurs qui se privent des tendresses domestiques et sentent tous les jours leur âme se racornir, leurs meilleurs sentiments s'ossifier.

La profession d'avocat est une de celles qui, de nos jours, prêtent le plus à la risée : la subtilité de langage, les convictions formées vivement, déformées plus vivement encore, la contradiction mise en principe, le blanc proclamé noir, le noir proclamé blanc, les paroles jetées légèrement par une nombreuse corporation où foisonnent les médiocrités, jusqu'à cet art de l'orateur, qui, recueilli sur le papier, n'a guère plus de valeur qu'un dessin sur le sable, tout porte les esprits sarcastiques à médire des robes noires, qui ont été de tous temps le point de mire dçs railleurs. S'ensuit-il que sous cette robe il n'existe ni bons ni loyaux avocats? Le contraire, c'est ce que je veux démontrer par l'histoire d'un avocat q.ue j'ai connu, et qui m'a confié plus d'une fois les tourmentes de sa conscience.

11 était un matin dans son cabinet occupé à mettre

en ordre des dossiers, quand on lui annonce un individu du nom de Coeffeteau. II fait entrer : un homme se présente, bien vêtu, poli, saluant profondément ; mais le fond de la physionomie était noir, c'est-à-dire qu'il portait un collier de barbe très-fourni, des favoris, des moustaches, des cheveux, le tout noir, des yeux noirs aussi, un teint jaunâtre. Il y a des hommes chez lesquels la barbe semble naturelle ; il y en a d'autres qui s'en servent comme d'un ornement pour relever la physionomie ; il en est certains à qui elle tient lieu de loup. Grâce à l'abondance des poils, ils paraissent masqués ; la forme du menton disparaît sous des •broussailles, mais surtout la bouche, le repère le plu? caractéristisque de la figure. Les yeux, il est toujours facile de leur faire jouer la comédie, de les éteindre, de les assoupir, de les fermer ; mais la bouche est désobéissante. Beaucoup croient tromper impunément par de vagues paroles, qui ne se doutent pas que les lèvres démentent leur langage. Les passions s'y pendant plus lourdement que des poids à une horloge, les déforment sans que rien puisse leur rendre leur pureté première.

Il ne fallut qu'un coup d'oeil à l'avocat pour se rendre compte de cette bouche qui se croyait si bien à couvert derrière la moustache et la barbe.

— Je m'appelle Coeffeteau, dit l'inconnu ; ne me connaissez-vous pas, monsieur?

— Coeffeteau, dit l'avocat en fermant les yeux et en appuyant son front dans le creux de sa main gauche, Coeffeteau...

— Puisque vous ne vous rappelez pas, monsieur...

— Attendez, dit l'avocat, qui prit une plume, la trempa dans l'encrier et la promena sur le papier. Est-ce cela? demanda-t-il à l'inconnu en lui montrant sur une page blanche le nom qu'il venait d'écrire de la sorte : Coeffeteau.

— Parfaitement, monsieur, l'orthographe est exacte.

— Je vous reconnais maintenant : c'est le tréma sur Ye qui m'a rappelé votre souvenir. Coeffeteau, condamné à mort, si je ne m'abuse...

— Précisément, monsieur.

— Et en liberté?

— En liberté, comme vous dites, monsieur.

— Qu'y a-t-il pour votre service?

.< — Monsieur, je voudrais purger ma contumace, et rentrer dans le sein de la société avec mon nom.

— Ah ! vous ne portez plus votre nom de Coeffeteau depuis que vous avez échappé à votre condamnation ?

— On m'appelle maintenant Patriarche.

— Patriarche! s'écria l'avocat, qui sourit légèrement ; un beau nom !

— Il n'est pas mal, en effet, d'autant plus qu'il se rapporte à mes fonctions habituelles.

— Que faites-vous donc, Coeffeteau ?

— S'il vous plaît, monsieur, je vous serai obligé de ne pas m'appeler Coëffeteau tant que mon affaire ne sera pas arrangée.

— Vous avez eu tort de me dire votre nom.

— Je sais combien vous êtes loyal, monsieur ; vous ne voudriez pas abuser de ma confidence.

— Certainement.

— Mais on pourrait entendre mon nom, un domestique, qui sait?... Les gens de police n'oublient rien, et s'ils se doutaient que Patriarche et Coëffeteau ne font qu'un, je ne pourrais pas longtemps continuer ma mission.

— C'est entendu, vous êtes Patriarche ; maintenant je ne vous appelle plus que Patriarche.... Vous parlez d'une mission... vous a-t-on confié une mission?

— J'essaye de ramener les forçats libérés dans le devoir.

L'avocat regarda l'homme.

— Vous ne portez pas une perruque, Patriarche?

— J'ai beaucoup de cheveux naturellement, répondit celui-ci en passant la main dans ses cheveux.

— Vous savez, Patriarche, dit l'avocat d'un ton de voix sévère, qu'une fois entré dans ce cabinet, vous devez avoir laissé à l'entrée tout mensonge comme tout déguisement : je ne vous le répéterai plus, mon temps est précieux, et je ne peux le consacrer à écouter des histoires bonnes pour les juges d'instruction.

L'homme parut froissé, déboutonna sa redingote, en tira un portefeuille, et posa sur le bureau un paquet de billets de banque :

— Que cette somme , que je vous offre pour ma défense, ne soit pas sérieuse si je mens!

— Reprenez ceci, Patriarche, dit l'avocat en tendant le paquet de billets de banque ; je ne suis pas encore votre défenseur, je ne sais si je le deviendrai. Vous ne me devez rien que la vérité absolue.

— Comme il vous plaira, monsieur, mais je tiens beaucoup à vous avoir... Votre réputation, l'estime de vos confrères...

— Assez, Patriarche; dites-moi exactement et clairement ce que vous voulez de moi.

— Faut-il commencer par le commencement?

— Non, je lirai votre affaire dans la Gazette des Tribunaux quand vous serez parti; c'est le but de votre réhabilitation que je désire connaître maintenant. Vous me disiez que vous rameniez les forçats libérés dans le devoir.

— Oh! monsieur, je ne les ramène pas tous, j'essaye... Il y en a malheureusement de trop corrompus par le bagne ; ceux-là recommencent ; les miens ne recommencent jamais... J'en fais des cordonniers, des fileurs, des perruquiers, et je vous garantis, monsieur, qu'ils honorent leur profession... La masse que les forçats touchent en sortant du bagne ne leur suffit pas,

aussi retombent-ils dans le crime ; c'est ce qui m'a préoccupé longtemps... Supposez, monsieur, qu'ils soient reçus, quoique libérés , ouvriers dans une fabrique, dans un atelier... Les bons ouvriers ne les fréquentent pas, parce qu'on n'ose se lier d'amitié avec des libérés ; alors ils sont entraînés par les fainéants, boivent, font quatre ou cinq lundis par semaine , et à la première tentation ils retombent dans le vice. Par mes relations étendues et ma fortune , j'ai organisé à Paris une agence comme celle des mères de compagnons : c'est pour cela qu'on m'a appelé Patriarche. Tout homme qui doit sortir du bagne est sur mon registre avec un dossier; on sait l'état qu'il exerçait avant d'être condamné , et on lui fait demander par des agents secrets s'il veut s'établir à sa sortie. Il répond oui ou non. Un ancien garçon perruquier, par exemple, n'est pas mécontent de devenir maître coiffeur. Je lui ouvre un crédit de tant sur le banquier de la ville où l'autorité a fixé sa résidence. En arrivant , il va trouver le préfet ou le commissaire de police, suivant la ville, et il lui dit : « Monsieur, je suis libéré, voilà mes papiers parfaitement en règle ; je désire fonder un commerce dans votre commune ; j'ai crédit de tant chez monsieur un tel, banquier. Je vous serai bien obligé de ne pas faire savoir dans le pays que je sors du bagne. » Ce crédit dans une maison de banque inspire naturellement au fonctionnaire

une confiance qu'il n'aurait pas en un homme sans le sou : mon libéré s'établit et devient honnête s'il le peut; voilà, monsieur, ce que je fais pour les forçats. L'avocat écoutait avec une profonde attention.

— Est-ce tout? dit-il.

— Oui, monsieur.

— Que gagnez-vous, Patriarche, à ramener les forçats au devoir?

— Oh! oh!... j'ai beaucoup de pertes.

— Sans doute, dit l'avocat.

— Il y a des hommes qui ne peuvent pas se plier à la vie tranquille , qui rompent leur ban et mettent la clef sous la porte, me laissant tous les frais d'établissement.

— C'est une entreprise honorable, Patriarche, mais ruineuse.

— D'autres sont meilleurs, et me récompensent un peu de mes efforts.

— Ahl

— Oui, tout n'est pas perte cependant.

— J'imagine, dit l'avocat, que vous prenez vos pré* cautions : ce n'est pas tout que de vouloir le bien ; si les mauvais vous ruinaient, vous ne pourriez plus venir en aide aux bons.

— Il faut être fin avec ces gens-là, monsieur; ils ne valent pas la corde : d'abord, je ne prête pas à moins de quinze du cent.

— Ce n'est pas exagéré.

— Ensuite, je suis naturellement associé dans leur commerce ; tous les ans je partage les bénéfices.

— C'est mieux, dit l'avocat.

— S'ils veulent se retirer au bout de dix ans, car le contrat est passé pour dix ans, le fonds m'appartient. C'est moi qui l'ai créé, il est juste qu'il me revienne.

— Comment faites-vous, Patriarche, pour dresser des contrats? car vous-même étant sous le coup d'une poursuite, ces hommes pourraient vous dénoncer.

— Ils ne savent pas que je suis Coëfîeteau.

— Mais enfin , ils doivent bien se douter que ce Patriarche, que cette mère des forçats n'est pas précisément un saint.

— Monsieur, au bagne on ne parle de Patriarche qu'avec vénération et respect.

— On ne vous voit pas alors?

— Je m'en garde bien ; mon nom est très-connu , ma personne point.

— Cependant il ne me paraît guère possible que la police de Paris ignore la nature de votre commerce, et qu'elle n'ait pas cherché à en connaître le fondateur.

— Dans la vie habituelle, je ne m'appelle pas Patriarche. Faisant des affaires considérable à la Bourse, j'ai été obligé de prendre un nom peu significatif : je suisDupuis. Vous voyez, monsieur, que je ne

vous cache rien. Vous seul dans Paris avez le droit d'arrêter ma voiture quand vous me rencontrerez, et de dire : Non, vous n'êtes pas Dupuis, vous n'êtes pas Patriarche; vous êtes Coëffeteau, condamné à mort. » L'avocat fit un geste qui indiquait : vous savez que je n'en ferai rien.

— Mais pourquoi, demanda-t-il , tenez-vous à reprendre le nom de Coëffeteau?

— Monsieur, je suis riche, très-riche, et je ne vis pas heureux; je ne dors pas tranquille, j'ai des remords, je voudrais me libérer vis-à-vis de la société... Voilà vingt-cinq ans que j'ai tué un homme ; encore cinq ans, j'aurai atteint le terme de la prescription qui annihile toutes poursuites; dans cinq ans je serais libre si je pouvais attendre, je ne craindrais ni agents de police, ni gendarmes, ni juges, ni tribunal; mais cinq ans, que c'est long! Plus j'avance vers le terme qui doit me libérer, plus je trouve que le temps marche lentement. Les années sont des siècles, les mois des années; une heure ne finit pas! Ce qui se passe de choses en une heure est incalculable : je peux être arrêté, interrogé, mis au secret en moins d'une heure... Il y en a qui trouvent la vie courte ; moi, monsieur, je la trouve longue, longue, sans fin... Tandis que si j'étais certain d'avoir un bon avocat comme vous, monsieur, un homme qui veuille bien se donner la peine d'étudier ma cause et ma situation présente, je

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n'hésiterais pas à aller trouver le commissaire de police de mon quartier et à lui dire : Monsieur, je suis Coëffeteau, condamné à mort il y a vingt-cinq ans ; je me mets dans les mains de la justice, afin de purger ma contumace... L'affaire s'instruit, vous me défendez, je témoigne de mon repentir sincère... j'ai la chance de faire tourner des voix en ma faveur : le pis qui puisse m'arriver, est d'être condamné à cinq ans de prison... Avec ma fortune, je passerai mon temps de prison moins désagréablement qu'un condamné ordinaire... Je serai donc délivré de toute inquiétude pour l'avenir, je saurai qu'à telle date je serai libre... tandis que si je ne me dénonçais pas moi-même, je puis être trahi tout à coup, arrêté et jugé sans que les juges connaissent mon repentir.

Il y eut un moment de silence : l'avocat avait la tête plongée dans ses mains, l'assassin le regardait, attendant le résultat de sa confidence avec autant d'anxiété que si, devant la cour d'assises, il eût attendu sa condamnation ; pendant une minute encore l'avocat resta dans de profondes réflexions et quand il releva la têta et regarda en face Coëffeteau, ce fut à celui-ci de baisser les yeux. En ce moment l'avocat était un autre homme : pâle d'ordinaire, d'un tempérament bilieux, les paupières fatiguées par le travail , si on l'eût ren^ contré dans la rue, onl'auraitprispour unhommed'une physionomie presque vulgaire ; mais cette confidence

singulière, l'analyse, la réflexion, le désir d'arriver à la connaissance de la vérité illuminaient ses yeux; ses traits avaient pris une gravité qui les ennoblissait; il n'était plus le même homme. Celui qui avait reçu froidement Coëffeteau à son entrée dans le cabinet se transformait tout à coup en un juge sévère dont il était difficile de supporter le regard : l'assassin sentit ce regard entrer dans le sien, et pénétrer en lui, semblable à la lancette du chirurgien qui entre profondément dans les chairs. ■>— Vous aviez des complices? dit l'avocat.

— Un homme m'a aidé, c'est lui qui a fait tout le gros, il a tué le vieillard... je n'étais pas de cet avis.

— Un seul complice! Et il n'y a pas de femme?...

— J'avais à cette époque une maîtresse qui a fait seulement le guet.

— Vous ne craignez pas de compromettre la femme ?

— Elle est morte, monsieur.

— L'autre complice existe-t-il encore?

— C'est un malheureux sans éducation, qui a juste assez d'intelligence pour diriger les affaires que j'entreprends avec les forçats.

— Votre complice désire-t-il également purger sa contumace ?

— Je ne le crois pas.

— Mais en vous dénonçant, vous le dénoncez aussi.

— Je le préviendrai à temps afin qu'il puisse se sauver à l'étranger.

— Pourquoi ne vous expatriez-vous pas?

— J'ai essayé pendant dix ans, monsieur, mais je ne peux vivre hors de Paris, c'est plus fort que moi.

— Bien, dit l'avocat, je connais votre affaire.

11, se leva. Coëffeteau le regardait timidement se promener à grands pas dans son cabinet.

— Ainsi, monsieur...

— Repassez demain, j'aurai étudié les débats.

— Ah ! monsieur, vous me permettez de compter sur votre concours.

— Non, ne comptez sur rien tant que je n'aurai pas étudié l'affaire.

Là-dessus Coëffeteau sortit. L'avocat se frotta les mains, suivant un geste qui lui était familier et qui montrait son profond amour de l'art; un cas nouveau venait de se présenter. Il en est souvent ainsi chez les grands praticiens. Un chirurgien qui parle d'une belle opération peut faire frissonner des auditeurs timides dans un salon , mais une sensibilité très-délicate n'en gît pas moins dans les nerfs de l'opérateur pendant l'opération. Le premier mouvement de l'avocat avait été de se frotter les mains ; le second fut de se lever, d'aller à sa bibliothèque et de consulter les tables de la Gazette des Tribunaux. Avec ce flair merveilleux que possèdent les grands travailleurs, l'avocat tomba

immédiatement sur le nom de Coëffeteau, et en moins d'une heure il eut absorbé les débats d'un procès fort étendu.

Dès les premières lignes de l'acte d'accusation, l'avocat retrouva un crime qui l'avait ému fortement pendant sa jeunesse, et il admira par quelles singulières agrafes les faits s'accrochent souvent à la mémoire. Lors de la visite de Coëffeteau, le nom l'avait frappé comme un air connu qu'on a entendu en de certaines circonstances et dont on ne peut retrouver la trace : seul le tréma sur Ve s'était fixé dans son esprit et ces deux points qui tendent à disparaître de l'orthographe étaient restés rivés dans son cerveau comme deux chevilles. L'avocat, indépendamment de ses études de légiste, était l'homme du Palais qui connaissait le mieux sa Gazette; il pouvait presque dire qu'il avait lu tous les crimes commis sur la terre depuis Caïn. Ceux qu'on réputait instruits en matière criminelle n'étaient que des écoliers auprès de l'avocat qui, outre les nombreuses causes criminelles françaises des siècles passés, avait fait traduire exprès pour lui tous les recueils étrangers roulant sur ces matières. Il y a dans le crime une telle variété de moyens, une telle invention, que la curiosité seule ne s'attache pas à des faits ensanglantés.

Coëffeteau avait dépensé une certaine imagination pour arriver à son but. Assassiner un vieillard dans

Paris n'est rien : s'emparer de sa fortune quand on la trouve entassée dans un secrétaire, le fait arrive trop fréquemment; mais faire disparaître la victime enplein midi, sur le boulevard des Italiens, devant une foule incessante qui regarde tout ce qui se passe, voilà ce qui paraissait presque impossible ! Coëffeteau, avec l'aide d'un seul complice et d'une femme qui faisait le guet, avait réalisé l'impossible. L'audace des deux meurtriers grandit en présence des difficultés. Il existait encore, il n'y a pas cinq ans, au coin de la rue Grange-Batelière (maintenant rue Drouot), une maison formant en même temps l'angle du boulevard des Italiens. C'était une maison à un seul étage sur la rue, pas même un étage, un entre-sol : au-dessus de la porte cochère une petite fenêtre s'ouvrait rarement pour montrer un profil de vieillard qui jetait un coup d'œil sur les passants des boulevards. Un marchand de vin à droite, un sellier à gauche, demeuraient au rez-de-chaussée; sous la porte cochère se tenait habituellement un cabriolet de remise. Cette maison, en apparence petite, se développait sur la façade de derrière et sur les deux ailes formant cadre à une grande cour. Le concierge demeurait sous le vestibule et donnait des renseignements pour conduire aux quatre escaliers qui desservaient les vingt-trois ménages de la maison. Sa femme faisait le ménage du vieillard, et il lui était facile d'un coup d'œi] de voir les personnes

qui montaient à l'entre-sol, où demeuraient seulement le vieillard et le directeur d'une compagnie d'assurance, dont les bureaux étaient très-fréquentés pendant le jour.

Le 22 juin de Tannée 1827, la portière vit descendre de l'escalier qui conduisait à cet entresol deux hommes en costume d'ouvriers, qui roulaient un tonneau non sans difficulté. « Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. — C'est au marchand de vin», répondirent les hommes. Cette réponse étonna la portière ; mais cet étonnement fit qu'avant de débrouiller les singuliers motifs qui avaient pu pousser le marchand de vin à monter un tonneau à l'entre-sol et à le descendre, elle resta presque stupéfaite sur sa chaise. Cependant après cinq minutes de réflexion elle alla chez le locataire du rez-de-chaussée, et lui demanda à quelle occasion ses garçons montaient des futailles à l'entre-sol; le marchand de vin traita la portière de visionnaire et répondit que ni garçons ni tonneaux n'étaient sortis de chez lui. Celle-ci se frappa le front en regardant les garçons qu'elle connaissait, car elle s'était imaginé que des garçons étrangers avaient pu amener du vin au débitant. Préoccupée, elle monta à l'entre-sol, ne vit rien d'abord et entra demander des renseignements dans les bureaux de la compagnie d'assurance; là personne ne put lui répondre. Le corridor qui mène à l'appartement du vieillard était sombre dans le jour ;

la portière alla chercher une lumière et fut frappée d'une certaine humidité qui régnait près de la porte d'entrée. Elle sonna cinq ou six fois , assez vivement pour que le cordon de la sonnette lui restât dans les mains; aucun bruit ne lui répondit de l'intérieur. Le vieux locataire était un homme d'habitudes exactes ; jamais il ne sortait de l'après-midi, excepté de cinq heures à sept, temps qu'il employait à dîner et à faire une courte promenade. Une fois les doutes semés dans l'esprit de la concierge, ils germèrent, prirent corps et se débattirent tellement qu'elle envoya chercher un serrurier. La porte enfoncée laissa voir une chambre sans grand désordre, à l'exception du secrétaire ouvert, ainsi que tous les tiroirs du même meuble. « On a volé monsieur ! » s'écria la concierge ; et, en jetant partout des regards craintifs : « Le carreau est humide. » C'était un carreau qu'on mettait en rouge une fois la semaine et qu'on cirait. « Mais voilà son chapeau! s'écria-t-elle, son bonnet de soie... 11 n'est pas sorti... Ah! mon Dieu, l'aurait-on emporté dans le tonneau? »

En une demi-heure, grâce au marchand de vin, la justice était prévenue et remplissait le petit entresol : une perquisition exacte, certains indices, quelques gouttes de sang aux rideaux de la fenêtre ne pouvaient laisser aucun doute. Le vieillard avait été, sinon tué, du moins grièvement blessé, et toute sa

fortune, enfermée dans le secrétaire, avait été* volée. Des limiers furent envoyés à la poursuite du tonneau, qu'un commissionnaire se rappela avoir vu rouler sur la chaussée du boulevard , du côté de la rue Richelieu. 11 n'y avait pas trois heures que les assassins avaient fait leur coup. On suivit les traces du tonneau près de l'arcade Colbert; il avait été roulé à bras rue Vivienne, de là détourné dans les environs de la place des Victoires pour redescendre la rue Croixdes-Petits-Champs, et suivre les petites rues des alentours de la halle. Près de la fontaine de l'Arbre-Sec il faillit occasionner un accident, à cause d'une voiture qui déboucha tout à coup au galop et dont le cheval s'abattit sur un des hommes qui conduisaient le tonneau. On supposait qu'un des brancards avait blessé l'homme à la main; cependant le tonneau roulait toujours et sa trace fut perdue près du pont Neuf. Un agent en faction croyait pouvoir affirmer que les hommes conduisant le tonneau avaient dû passer sur le quai, devant la préfecture de police. Ici la poursuite de la justice s'arrêta par la faute du chef de la police de sûreté, qui ne put croire que des assassins eussent eu l'audace de faire passer un cadavre devant la rue de Jérusalem.

Cependant les agents secrets chargés de la mission difficile de découvrir les meurtriers de la rue Grange- Batelière commençaient à désespérer de réussir ; les

inconnus et audacieux auteurs de l'attentat menaçaient de rester couchés sur le grand-livre de la police où se trouvent lesprofits et pertes des crimes. Tous les matins le chef de la police de sûreté interrogeait les agents, et les gourmandait de ne pas faire passer l'assassinat à l'avoir de lajustice. Sixmois se passèrentde la sorte sans résultats, lorsqu'un jour un agent préposé à la garde du quartier de l'Observatoire fut frappé par la vue d'un énorme numéro 107 tracé en gros chiffres rouges sur la baraque d'un marchand de pain d'épice établi au coin du boulevard du Montparnasse. Chaque petit débitant sur la voie publique est tenu d'avoir son autorisation de la préfecture de police. A cette autorisation est joint un chiffre ; mais les gens du peuple n'aiment pas cette espèce de classification : ils ne veulent pas être considérés comme de simples numéros dans la vie. Ils sont hommes, portent un nom, et préfèrent qu'on les appelle comme leur père plutôt que d'être dénommés numéro tant, ainsi qu'à l'hôpital. Le numéro rappelle trop la discipline , le servage, le châtiment, les maladies. Les forçats sont numérotés, les malades également, le peuple n'aime pas être traité comme au bagne. C'est ce qui explique pourquoi l'agent de police, qui sortait du peuple, s'étonnait de ce singulier numéro 107 répété trois fois sur les deux faces et sur le derrière de la baraque. Ce chiffre n'était pas répété trois fois en gros caractères sans un motif particulier :

l'agent, par simple curiosité, pria le marchand de lui donner des explications sur ce numéro.

— Je n'en sais guère plus que vous, dit le marchand ; seulement il y a six mois j'ai vu déboucher par la rue d'Enfer deux particuliers qui roulaient un tonneau et qui ne m'ont pas paru naturels. Le plus petit avait sa cassiette renfoncée sur ses yeux de façon qu'on ne lui voyait pas la figure ; mais l'autre avait tellement chaud, qu'en s'essuyant le front j'ai vu un homme pâle et noir qui ne me semblait pas un ouvrier. Us regardaient derrière eux comme des gens tracassés ; je dis à ma petite : « Voilà des gens qui ont l'air d'avoir soif, cours de leur côté avec ta fontaine... » Dans notre commerce, il faut profiter du coup de temps. Il paraît qu'ils ont reçu ma petite en jurant tellement, qu'elle en est revenue toute tremblante; cependant elle n'a pas peur ordinairement. Mes particuliers , je les suivais de l'œil de plus en plus, et dame I ils avaient l'air de ne pas trop savoir où ils allaient avec leur tonneau. Je me raisonne et je me dis : ces gens-là ont fait un mauvais coup, ils auront volé ce tonneau-là. De loin je voyais quelque chose de rouge sur le fond du tonneau ; je dis à ma petite : « Garde la boutique un moment, » et je vais du côté des hommes pour reconnaître la marque rouge. Ce n'était pas une marque , c'était le numéro 107. Je me dis : à tout hasard, je vais conserver ce numéro-là, il faut l'inscrire dans mon portefeuille»

et puis je reviens. Les hommes roulaient toujours leur tonneau sous les arbres où on a fusillé le brave maréchal Ney, et ils se préparaient à entrer dans la rue de la Bourbe : je ne sais pas ce qui leur arrive, ils reviennent tout d'un coup précipitamment, et ils emmènent leur tonneau du côté de l'Observatoire. Là, les arbres me les ont cachés et je n'en ai plus entendu parler... il n'y a que îe lendemain que j'ai écrit le numéro sur ma baraque , c'est un raisonnement de ma femme. — Dans ton portefeuille le numéro ne vaut rien, qu'elle me dit en rentrant; écris-le sur ta baraque en grosses lettres, qu'on le voie ; si le tonneau a été volé à quelqu'un, il le cherchera et peut-être que ton numéro servira à lui faire reconnaître... — Ce n'est déjà pas une si mauvaise invention que les femmes! dit le marchand de pain d'épice en terminant son récit.

L'agent avait eu connaissance de l'assassinat de la rue Grange-Batelière par les crieurs publics, qui vendaient avec un grand succès un canard avec une gravure représentant le vieillard qu'on enfermait dans un tonneau ; il alla immédiatement faire son rapport, et les perquisitions de la police recommencèrent chez les fabricants de tonneaux de Paris. Ainsi qu'on le pense, dès le lendemain du crime, tous les tonneliers avaient été interrogés ; mais aucun ne se rappelait avoir livré un tonneau depuis quelques jours. Le crime est adroit et maladroit en même temps. CoëfTeteau avait

trop longtemps pensé son crime pour commettre la maladresse d'acheter un tonneau ; mais il avait acheté des tonneaux. Se doutant qu'on ferait des perquisitions immédiates chez les tonneliers, il déroutait la police en faisant une commande de six tonneaux, qu'on ne pouvait supposer avoir été livrés qu'à un marchand de vin. Là était l'adroit : le maladroit vint de ce qu'il n'avait pas remarqué que le tonnelier numérotait chacun de ses produits. A l'aide de ce numéro 107, dès le lendemain de la conversation du marchand de pain d'épice, l'instruction retrouvait le tonnelier. Avec le tonnelier, on était sur les traces du charretier qui avait transporté les tonneaux; avec le charretier, le domicile du complice de Coëffeteau était connu, et bientôt la police retrouva son crime pièce à pièce, comme font les enfants avec un jeu de patience. Un crime est presque une affaire mathématique, qui explique le mot du commissaire de police Desblaizeau, attaché spécialement au parquet :

— Une fois, disait-il, que nous retrouvons le corps de la victime, il ne faut que six mois pour avoir la tête de l'assassin.

On découvrit le domicile de Coëffeteau, son nom, celui de son complice , et on sut bientôt qu'ils avaient loué une petite maison de la rue Cassini. A cette maison attenait un jardinet. C'est là que fut retrouvé, enterré à six pieds, le tonneau, et, dans le

tonneau, le vieux célibataire assassiné et coupé par morceaux; mais les meurtriers avaient disparu de Paris deux jours après leur crime. Ils furent jugés à la session suivante des assises, et condamnés par contumace tous deux à mort. La France entière s'occupa quinze jours de ce procès, qui tenait du merveilleux par la découverte du marchand de pain d'épice, et les amateurs de fortes émotions attendirent un nouveau crime et un assassin qui voudrait bien ne pas échapper à la vindicte des lois.

Tel était sommairement le récit que lut l'avocat dans la Gazette des Tribunaux après la visite de Coëffeteau; trois jours après celui-ci reparut, la figure plus sombre encore que le premier jour. 11 paraissait inquiet de connaître son sort.

— Vous repentez-vous toujours? lui demanda l'avocat.

— Oui, monsieur.

— J'accepte votre cause*

Les traits de l'assassin s'éclairèrent une seconde.

— Voici ce que je vous prie d'accepter, monsieur.

— Est-ce de l'argent de la rue Grange-Batelière? Coëfîeteau ne répondit pas.

— Vous n'aviez pas de fortune personnelle avant..* il y a vingt-six ans.

QUI TROMPE SON CLIENT. Ul

— Non, monsieur.

— Dans les affaires de cour d'assises, je n'accepte pas d'argent, que je ne sois certain de son origine ; gardez votre portefeuille.

— Monsieur, j'ai doublé ma fortune avec les établissements que je vendais aux forçats.

— N'importe; je ne puis rien accepter.

— Comme il vous plaira, monsieur.

— J'ai étudié votre affaire; elle est fort grave.

— Ce n'est pas moi qui ai assassiné le vieillard ; c'est Lecouteux.

— Celui qui se faisait appeler l'Auvergnat?

— Oui, monsieur.

— Rien ne le prouve.

— Cela sera clair aux débats. Je n'étais pas d'avis de tuer le vieillard, nous voulions seulement son argent; mais Lecouteux a la rage de saigner. Qu'il en porte la peine...

En ce moment, on sonna à la porte de l'avocat ; des crosses de fusil retentirent sur le palier de l'escalier* et on entendit le commandement t

— Ouvrez, au nom de la loi !

— Vous avez été suivi, Coëffeteàu? dit l'avocat.

— Pardon, monsieur,' d'avoir troublé votre domicile; mais j'avais fait prévenir le préfet de police, et

je donnais rendez-votvs ici, à deux heures, au chef de la police de sûreté.

Un domestique entra tout effaré dans le cabinet de l'avocat, et demanda à son maître l'autorisation d'introduire la police.

— Ah! Coëffeteau, vous nous avez donné du mal! dit le chef de la police de sûreté, suivi de ses agents.

L'assassin ne répondit pas, et présenta ses mains aux poucettes.

— A bientôt, monsieur Thibaud, dit-il à l'avocat; je compte sur vous.

Deux mois après, Coëffeteau et son complice Lecouteux, dit l'Auvergnat, condamnés à mort par la cour d'assises de la Seine, furent exécutés à la barrière Saint-Jacques.

Tel fut le récit que me lit dernièrement l'avocat Thibaud, un soir d'hiver que nous causions au coin du feu.

— Quelle singulière affaire et quel singulier criminel! dis-je. Mais quand il vint vous demander conseil la première fois, ne vous doutiez-vous pas de sa condamnation?

— J'en étais certain, dit froidement l'avocat.

A ce mot, un profond silence s'établit entre nous;

je regardai M. Thibaud, qui avait conservé un calme inaltérable.

— Vous le saviez, lui dis-je, et vous avez envoyé un homme à. . . Pardon, je ne comprends plus votre mission d'avocat.

— Je l'ai envoyé à l'échafaud , voulez-vous dire, et en ce moment vous me regardez comme un procureur général affamé de têtes, et vous vous dites que j'ai manqué à mon ministère. Que me demandait Coëffeteau? De le défendre devant la cour d'assises. Je l'ai défendu; j'ai cru d'abord que je le sauverais de Téchafaud pour faire commuer sa première condamnation en celle des travaux forcés à perpétuité ; mais le lendemain de l'arrestation de Coëffeteau , l'affaire changea de face tout à coup. Lecouteux, dit l'Auvergnat, avait été arrêté à la même heure que Coëffeteau, qui ne se contentait pas de se dénoncer, mais qui voulait perdre son complice. Il a réussi ; seulement il s'est perdu du même coup. Je ne vous ai pas montré encore les secrets motifs qui avaient fait de ces deux hommes deux ennemis irréconciliables. L'assassinat consommé, ils partagèrent fraternellement en deux parts la somme énorme dont ils s'étaient emparés. L'Auvergnat s'en alla d'un côté vivre à sa guise, Coëffeteau de l'autre. Vous avez vu quel homme d'ordre était Patriarche, mère des voleurs, jouissant de la considération générale à Paris. Il avait maison et voiture aux Champs-

Ili L'AVOCAT

Élysées, menait grand train, et s'était fait une position à la Bourse; au contraire, l'Auvergnat continua sa vie de débauche, entouré de filles et de voleurs qui l'aidèrent à dépenser sa fortune en peu d'années. Quand il fut ruiné, il alla chanter misère chez Coëffeteau ; celui-ci donna cinq cents francs un jour, doubla la somme un autre jour, la tripla, et continua de fournir aux besoins dévorants de son complice jusqu'à ce qu'il s'aperçût de sa faiblesse. Ce fut alors que le chantage fut exercé sur une grande échelle. Lecouteux ne se présentait plus à l'hôtel de Coëffeteau qu'en état d'ivresse, et il est fort extraordinaire que les domestiqu.es n'aient pas plus tôt révélé à la justice les singuliers propos qu'il avait sans cesse à la bouche. Si Coëffeteau le faisait attendre, il demandait Coëffeteau l'assassin, et aussitôt cet homme ignoble, dont les manières, la figure et les habits sentaient la débauche et le crime, était reçu immédiatement dans le cabinet du riche propriétaire. Coëffeteau m'a dit qu'il se repentait; il mentait, il n'avait pas de conscience. Il aurait vécu parfaitement tranquille après son crime sans la présence de Lecouteux, revenant sans cesse à la charge. La première fois qu'il vint chez moi, il ne pouvait plus faire autrement ; il se sentait pris dans un réseau invisible dont les maityes # s'étendaient audessus de sa tête. Je le compris, quoiqu'il ne voulût pas l'avouer. La constatation du crime à l'audience

n'est rien, ni les dépositions des témoins, ni les interrogatoires de l'accusé: si vous étiez à même de suivre une affaire comme un juge d'instruction ou un avocat, vous ne pourriez vous empêcher d'admirer les mille détails intimes, aussi compliqués que le système nerveux pour un anatomiste. Ces travaux de cabinet ne peuvent apparaître en public; l'affaire serait trop longue à être jugée. Aussi devez-vous vous en ra{*porter au simple fait de chantage employé par Lecouteux vis-à-vis de Coëffeteau. Coëffeteau se croyait fort de n'avoir pas assassiné le vieillard de la rue Grange- Batelière; mais c'est parce qu'il ne l'avait pas osé, et il en rejetait l'odieux sur son complice Lecouteux. Coëffeteau était plus criminel que l'Auvergnat, en ce sens qu'il avait été la main, et son complice le couteau . Coëffeteau, dit Patriarche, mère des voleurs, pratiquant une sorte d'usure vis-à-vis des forçats libérés, inspira au public encore plus de répulsion que Lecouteux. Je le défendis loyalement; je m'appliquai à démontrer que depuis vingt- cinq ans rien dans ses actions ne pouvait faire supposer de nouveaux meurtres, mais le jury répondit par une condamnation.

— Je trouve ces faits curieux, dis-je à l'avocat; mais là n'est pas le plus intéressant: je désirerais connaître, s'il n'y a pas d'indiscrélion, la conduite que vous tiendriez au cas où un accusé dangereux pour la

société viendrait vous consulter s'il doit ou non se livrer aux tribunaux.

— Si je le crois coupable et dangereux, dit l'avocat en me regardant en face, oui, je l'engagerai à se faire juger.

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