LA RIE SAINT-DENIS AUX PRISES AVEC LA NATURE
M. Gorenflot était un mercier retiré qui acheta une petite propriété dans les environs de Grateloup. La passion du jardinage s'empara de lui à un tel point qu'il changea plus de dix fois la physionomie de son jardin. Les quelques arpents de terre qui encadraient sa maison étaient jadis remplis d'arbres fruitiers d'un certain rapport en pommes, poires, prunes, noix, etc. M. Gorenflot décida que ce clos serait changé en potager, et fit abattre les arbres, malgré les remontrances de sa femme, personne essentiellement conservatrice. Après que les ouvriers eurent extrait les souches et rapines des arbres fruitiers, ils plantèrent à la place des choux, des carottes, des artichauts et des asperges, l'ancien mercier prétendant qu'il en retirerait un no-
table bénéfice; mais, comme il n'avait pas de patience et que les légumes ne poussent pas sur la simple volonté des propriétaires, il arriva que M. Gorenflot se dégoûta de son potager de même que de son clos. Ayant arraché lui-même les légumes, il fit venir un habile jardinier, et lui commanda de faire de son terrain le lieu de plaisance le plus beau qui se pût voir. Si le jardinier eût pu conformer son art à l'imagination du mercier, le jardin se fût changé immédiatement en une sorte d'Éden ; car il ne s'agissait de rien moins que de montagnes, de cours d'eau, de pavillons chinois, de perspectives, d'allées ombreuses et de mille autres détails qu'on n'eût jamais cherchés dans la tête d'un homme dont la principale occupation avait été d'auner des rubans rue Saint-Denis pendant vingt ans; mais les plus grandes folies sont quelquefois celles, qui viennent le plus tard. Le jardinier promit tout ce que son client souhaitait, et appela à son secours un architecte dessinateur de jardins qui s'entendit si bien avec lui, qu'en moins de deux ans le lopin de terre qui avait été clos, puis potager, puis jardin anglais, coûta à son propriétaire près de cent mille francs; le tout pour arriver à une sorte de platiiude d'un goût douteux, où un chalet, ressemblant à une boîte de confiseur, faisait une piètre mine.
Le mercier ne jouit pas longtemps de ses belles imaginations. Cet homme, qui avait passé vingt ans
dans un comptoir à vendre de la mercerie sans se fatiguer d'une occupation si régulière, était devenu à la campagne l'être le plus fantasque de l'univers. Chaque minute amenait un nouveau projet; la cervelle du bourgeois était toujours en danse; les idées bouillonnaient en lui, et son sommeil était troublé par 'des monologues sans fin, des cris, des secousses, des soubresauts tels que sa femme, effrayée, jugea à propos de faire lit à part. Si la malheureuse femme s'inquiéta d'abord des visions nocturnes qui s'emparaient de son mari, elle ne fut pas moins tourmentée par des hallucinations diurnes dont les effets se tournaient contre l'innocent enclos. Prévoyant combien étaient ruineuses ces fantaisies, la mercière reprit son caractère de maîtresse de pension, et signifia à son mari qu'il eût à s'abstenir désormais de changer la physionomie du jardin.
— Fais ce que tu voudras ailleurs, lui dit-elle, mais je te défends de tracasser mes fleurs.
Il fallait que la mercière éprouvât une vive colère, car elle s'était oubliée jusqu'à prononcer des paroles qui sont rarement perdues en ménage. Fais ce que tu voudras ailleurs, avait-elle dit. Ces quelques mots si simples, dits avec légèreté, qui ne contenaient certainement pas le sens que M. Gorenflot leur appliqua plus tard, semblèrent d'abord emportés par le vent. 11 y a dans la vie mille paroles indifférentes, auxquelles
l'homme ne prend pas garde sur l'instant, jusqu'au jour où certaines actions nécessitent l'appui de ces paroles qui se retrouvent présentes dans le cerveau pour le plus grand étonhement de chacun : ainsi M. Gorenflot ne fit pas grande attention à l'imprudent Fais ce que tu voudras ailleurs de sa femme. Tracassé de n'avoir plus de jardin à mettre à l'envers, H méprisa son terrain comme chose inutile et ne trouva désormais aucun plaisir à s'y promener.
Un jour, l'ennui le poussa dans la campagne, à travers champs, et, après une heure de marche, à la lisière de la forêt de Grateloup. Ce qui se passe dans la tête d'un ancien mercier jeté tout d'un coup en pleine nature est délicat à définir : sur mille sentiments divers qui l'assiègent, on peut être certain qu'il sourit tout à coup en rencontrant une clairière naturelle , faisant rond-point avec voûte de feuillage, car l'idée d'un énorme pâté bourré de liùvres , de pigeons , de lard, assaisonné de grosses plaisanteries, mangé en société d'autres bourgeois, est certainement la première idée qui se rattache à la forêt. Les oiseaux, le feuillage, les arbres sont repoussés à des plans très-loi» tains. Dans les Ijois, il est convenu qu'on mange du pâté.
Cependant la forêt (\e Grateloup ne produisit p^s cet effet sur le mercier, irrité des volontés de sa femme qui l'exilait di^ jardin; mais, peu à peu, il subit l'influence sereine de la forêt, et un calme délicieux rem*
plaça les agitations domestiques. M me Gorenflot s'était rappelé un certain proverbe fort répandu dans la mercerie : « Quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. » Comme sa volonté fortement exprimée avait été suivie au pied de la lettre par son mari, dès lors elle s'appliqua à le tyranniser et à en faire un malheureux esclave. M. Gorenflot crut d'abord à quelque mauvaise influence de la lune sur le caractère de sa femme, et il la laissa dire, comptant bien reprendre ses culottes au premier jour, quoiqu'il s'en inquiétât médiocrement, ayant trouvé dans le séjour de la forêt des rafraîchissants particuliers contre les querelles intérieures. Il retourna donc se promener du côté de Grateloup, et entra dans les fourrés avec le plaisir d'un homme qui se jette l'été dans une fraîche rivière. La forêt répondit aux désirs de M. Gorenflot; elle lui prodigua ses onguents, ses baumes, son élixir, qui donnaient aux jambes du bourgeois des ressorts que le comptoir de la rue Saint-Denis avait un peu rouilles.
Cependant l'inactivité commençait à peser sur M. Gorenflot qui, se trouvant dans une petite allée longée d'un côté par le taillis et de l'autre par des roches, jugea à propos, pour se divertir, d'en écarter divers fragments de grès qui obstruaient le sentier par endroits. Ce fut d'abord un métier pénible : le mercier, qui avait du ventre, ne se baissait pas sans
difficulté, et il arrosa littéralement le terrain de ses sueurs; mais il en fut récompensé par une certaine souplesse qui le ramena tout guilleret chez lui. Et ce ne fut pas sans avoir jeté de nombreux regards sur son travail qu'il quitta cet endroit, se promettant d'y revenir le lendemain et d'y parachever la besogne entreprise.
L'allée était longue, les fragments de grès nombreux; le mercier passa huit jours à enlever toutes les pierres qui altéraient la régularité de ce sentier qu'intérieurement il appela son sentier; ensuite ce fut une nouvelle besogne. Les grès tombés du rocher sur la route avaient produit une certaine humidité favorable au développement des mauvaises herbes : le mercier, ayant commencé à embellir son sentier, ne put le laisser en toilette négligée. M. Gorenflot passa une quinzaine à enlever tbutes les herbes parasites assez audacieuses pour donner quelquefois de nouveaux rejetons le lendemain, et il voulut en avoir le cœur net. Le terrain gras et noir se prêtait au développement des herbes dont il semblait le complice ; le mercier découvrit non loin de là une sablonnière, et le jour suivant il marcha vers Grateloup, traînant après lui une brouette et une bêche. Ce petit chemin humide, jadis parsemé de grès, se trouva tout à coup changé en une allée de jardin anglais, couverte d'un sable argenté et offrant à l'œil un joli ruban de route plus agréable
que tous les rubans de la mercerie de la rue Saint- Denis.
On parle de fiers conquérants, penchés sur une carte, qui s'écrient en suivant les lignes d'un royaume : Ceci sera à moi. Ce sont là de petits orgueilleux en présence d'un mercier qui a nettoyé une route en pleine forêt et l'a rendue jolie à l'œil. M. Gorenflot rentra chez lui avec un de ces enthousiasmes extatiques devant lesquels on peut trouver sa maison brûlée sans en ressentir le plus léger trouble. Son sentier était terminé ! D'un chemin rocailleux il avait f jit une route agréable. Il le dit à sa femme d'une façon énigmatique :
— Je te mènerai voir un petit chemin où il n'y a pas de pierres.
La mercière crut que ce mot était une gaudriole, comme il s'en débite dans le quartier du Marais; mais, au raisonnement que tint ensuite son mari, elle comprit qu'il y avait quelque mystère :
— Dépêche-toi de faire la soupe, nous irons voir le chemin, disait M. Gorenflot.
Pendant le dîner :
— Il faut manger vite, pour voir le chemin éclairé par le soleil.
Quand ils furent on route :
— Tu n'en finis pas, disait le mercier à sa femme ; il sera trop tard pour voir le chemin.
— Quel chemin? demandait à chaque fois la mercière, pleine de curiosité.
— Tu verras tout à l'heure.
— Dieu, que c'est loin ! disait la grosse dame.
— Quand tu auras vu le chemin, tu ne regretteras pas ta route.
Ils arrivent enfin à ce chemin tant prôné. Le mari s'arrête et jette le long de la route sablonnée un de ces regards qu'un don Juan envierait pour attendrir une beauté cruelle.
— Où allons-nous maintenant? dit la mercière.
— Nous y sommes.
— Ici?
— Tu ne vois donc pas?
— Je ne vois rien.
— Regarde avec attention... •
— Quand j'ouvrirais des yeux comme des portes cochères.
— Voilà le chemin ! s'écria le bourgeois avec un accent enthousiaste qui troubla tous les oiseaux du voisinage.
— Ça, le chemin?
— Mon chemin !
— Ton chemin? demanda la mercière... Je ne te comprends pas.
— J'en suis l'auteur, dit le mercier... Ces pierres que tu vois dans le taillis, je les ai enlevées une à
une... Ce sable jaune qui couvre la voie, j'en ai rempli deux cent quarante brouettes.
— Et tu me fais venir ici pour ça? s'écria la mercière indignée... Te moques-tu de moi?
Ce fut une pluie d'injures auxquelles le malheureux mercier ne s'attendait guère : il ne demandait pas de vulgaires compliments, croyant à un enthousiasme excessif, car lui-même ne trouvait pas de paroles assez belles pour se payer de ses travaux, et il ne recueillait que des aigreurs. Pendant le retour, il fut obligé de boire le vinaigre que sa femme ne cessa de lui porter à la bouche au bout d'une éponge.
— Me faire faire deux lieues, disait la grosse dame essoufflée, pour un misérable chemin sur lequel tu as jeté du sable !... Ma parole, je crois que ta tête déménage!... Faut-il que je sois assez malheureuse pour vivre avec un être tel que toi I
Ces acrimonies reliaient de plus en plus le mercier à la forêt, car une sorte de lutte s'était établie entre les deux époux, l'un tenant pour le jardin , l'autre pour la forêt; mais M. Gorenflot était plus piqué au jeu que sa femme. Quand il eut nettoyé son chemin complètement, il s'aperçut qu'il avait travaillé presque en pure perte; le chemin longeait la forêt et conduisait naturellement à la lisière. Tout piédestal veut sa statue. Avoir arrosé cette route de sueurs pour mener à la lisière d'une forêt parut au mercier une besogne
perdue; nécessairement les promeneurs, en parcourant le sentier sablé , devaient s'attendre à quelque point de vue pittoresque, à quelque surprise champêtre. Un tel chemin , qui ne conduisait devant aucune merveille, semblait une mystification. M. Gorenflot le jugea sainement ainsi; et il parcourut la forêt dans les environs, ne se rendant pas compte d'abord du motif qui le poussait, lorsqu'à une portée de fusil il rencontra une mare sombre ombragée par des arbres de nature funèbre, qui sentaient le deuil et remplissaient l'esprit de réflexions tristes. De grandes herbes maigres s'étaient emparées de la mare, en compagnie de larges feuilles aquatiques d'un vert sombre que jamais n'égayait le soleil, car les arbres semblaient s'être entendus pour pencher leur feuillage mélancolique au-dessus de l'eau. Personne ne pénétrait dans cet endroit, à en juger par les concerts des grenouilles et les cris d'oiseaux sinistres qui se rassemblaient dans le voisinage» de l'étang, certains de ne pas être tourmentés.
Le mercier fut frappé de stupeur devant ce triste étang, et, sans se rendre compte de la violente antithèse qui germa immédiatement en lui, il décida que le joli chemin sablé ferait tout à coup un bru c que détour et conduirait à la sombre mare. Le sentiment du pittoresque ne le poussa pas précisément dans cette entreprise, mais le hasard. S'il avait trouvé quelque endroit
curieux sur son chemin, il l'eût choisi : la mare se trouva à sa portée, et ce fut ainsi qu'elle profita des idées téméraires d'embellissement d'un mercier inoccupé. Le détour était assez grand pour que M. Gorenflot ne crût pas pouvoir mener lui-même son idée à exécution, mais il combina de grands ensembles, dessina des circuits et marqua d'une croix, avec sa serpe, les petits arbres qui gênaient l'accès de la mare. Non loin de la propriété du mercier habitaient de pauvres manouvriers dont la profession consistait plutôt en maraudages qu'en journées régulières ; M. Gorenflot se les attacha, et, comme ils avaient le flair assez habile pour éviter les forestiers, il s'en fit des complices intelligents. De grand matin , avec le mercier en tête, ils partirent pour la forêt, abattant tous les petits arbres qui gênaient le parcours de la nouvelle route.
Le mercier les regardait faire avec des yeux enflammés : il se sentait délinquant, presque criminel, et cette aventure lui donnait de chaudes ardeurs. On a remarqué que certains voleurs ne volent pas uniquement pour voler : leur jouissance vient surtout de la confusion de l'homme détroussé, de sen trouble, de ses yeux hagards, de sa grimace. C'est le voleur vulgaire qui s'en va après avoir fait son coup; le voleur enthousiaste reste, au risque d'être arrêté, pour jouir du jeu des passions sur la physionomie de celui qu'il
a dépouillé. M. Gorenflot, à de certains frémissements, comprit le charme apporté par le danger : l'œil au guet, l'oreille tendue, il prêtait toute son attention aux moindres bruits du voisinage. 11 se savait sous le coup de la justice, quoiqu'il cherchât à embellir la forêt, et les opérations relatives au nouveau chemin, dont l'achèvement demanda une huitaine, lui firent passer des heures pleines d'émotion.
Quand le chemin fut tout à fait terminé, M. Gorenflot s'y promena avec des redressements de corps, un regard hautain, un port de tête à la Mirabeau, une telle importance dans toute sa personne, qu'un forestier l'apercevant en cet équipage n'eût jamais pensé que ce personnage considérable se ravalait jusqu'à traîner lui-même des brouettes de sable dans les allées. Jamais acteur rappelé par un public nombreux ne fut si glorieux : toute cette partie de la forêt réveillée par les embellissements du mercier semblait le remercier. Avec son épaisse intelligence il en arriva au panthéisme dont la littérature d'alors abusait : à croire qu'un arbre penché le saluait, que les plantes envoyaient leurs odeurs pour lui, et que la mare où se reflétait sa grosse figure rouge se convertissait en miroir à son intention.
— Qu'est-ce que tu as encore dans la tête? lui dit sa femme, étonnée de ses singulières façons d'agir, de parler, de marcher, car il porta dès lors la forêt
dans son cerveau et dans son cœur. Vidée fixe, qui pousse quelques rares hommes au génie, était rivée à toutes ses sensations et les reliait en un seul paquet, de telle sorte qu'au moindre appel la forêt se présentait immédiatement. Taillis, clairières, futaies, chemins couverts s'introduisaient dans la tête du mercier, qui fut plus tard connu sous le nom de V Amant de la forêt.
Jamais titre ne fut mieux décerné.
HISTOIRE DE TROIS FROMAGES. — CE QUE LES GENS EPAIS NE VOIENT PAS DANS LA PEINTURE.
A cette époque quelques esprits inquiets tournèrent leurs affections vers la nature, qui n'en avait pas absolument besoin. Ce furent des hymnes sans fin, des adorations et des encens prodigués en pure perte pour les arbres, les plantes, les flots de la mer, les insectes, les animaux, le soleil et la lune. L'homme fut jeté de côté momentanément, mais le brin d'herbe reçut de nombreux hommages. On crut entendre de réels gémissements dans les feuilles des arbres secoués par les vents; le craquement du bois de chauffage dans la cheminée ne parut pas si naturel qu'on se l'était imaginé jusqu'alors, et la colère des flots, jadis regardée comme une image poétique, fut prise tout à fait au sérieux. La lune, avec sa mine de mélancolique convalescente, reçut nombre de consolations affectueuses; quelques-uns appelèrent le soleil mon ami, et poussèrent l'audace jusqu'à le tutoyer; d'au-
très, plus délicats, qui aimaient les premières violettes, jurèrent que le chevalier Printemps s'avançait. Ce fut une drôle de comédie, dans laquelle la brise causait avec la prairie, et le tison avec les étincelles de la cheminée.
Comment se produisit cette religion? qui en fut l'inventeur? Rien n'est plus difficile à constater. Ce fut une mode créée par un homme qui trouva quelques imitateurs, heureux de se raccrocher à une doctrine d'apparence nouvelle sur le moment. 11 est certain que les Amis de la Nature se réunissaient en une sorte de club dans une brasserie; le fait est prouvé par les registres de l'établissement, où de longues colonnes à l'article Doit attestent et les nombreuses libations en l'honneur de la nature et la grande quantité d'encens brûlé. La bière de Strasbourg et le tabac de caporal font naturellement penser à l'Allemagne, d'où sortit le germe de cette religion : à l'époque où la mode n'était ni à la pipe ni à la bière, on ne s'occupait pas autant de la nature. L'indolence produite par d'épaisses fumées et de non moins épaisses boissons remplit le cerveau de toutes sortes de vagues rêveries communes aux faiseurs de lieder d'outre -Rhin, et chassa cette précieuse gaieté qui faisait des anciens conteurs français les premiers conteurs du monde. Si le tabac et la bière doivent passer avec l'influence allemande, comme il faut l'espéivr, il est peut-être
curieux, à l'heure qu'il est, de signaler cette tendance étrangère qui éleva les Amis de la Nature, les poussa à discuter pendant de longues soirées, et les emporta dans de singulières expéditions à la suite d'un homme aventureux.
Le jury de peinture se trouva même à cette occasion dans un certain embarras. Un peintre anglais, M. Pickersgill, avait envoyé un fromage de Chester, très-spirituellement peint, qui fut reçu d'emblée. Puis vint un autre tableau d'un Flamand représentant un fromage de Hollande dans tout son embonpoint. Quelques esprits délicats firent la remarque que ce sujet n'était peut-être pas d'une importance suprême; mais comme il s'agissait de ne pas faire perdre à un Hollandais le fruit de ses veilles, l'œuvre fut admise. Tout à coup, le gardien ayant fait passer sous les yeux de la commission une toile d'une vérité saisissante, les deux précédents tableaux furent éclipsés, et chacun des membres se pinça le nez d'un air de dignité. — Encore un fromage! tel fut le cri qui s'échappa de toutes les bouches. Cette fois il s'agissait d'un fromage de Brie paresseusement étendu sur sa planchette, recouvert d'une croûte jaune mucilagineuse, teintée à divers endroits de rayures verdâtres auxquelles étaient attachés des débris de paille. Un angle de ce fromage avait été enlevé par un criminel couteau à manche noir que le peintre avait repro-
duit dans sa cruelle signification, non loin de l'innocent fromage. — Assez de fromages! enlevez ce fromage! s'écria le j ury outragé, qui continuait à se garantir le nez des émanations de ce produit de la Brie ; car il était peint avec tant de vérité, que le fait des oiseaux becquetant les raisins d'Apelle, raconté par les anciens, se trouva confirmé par le pincement de nez de toute la commission.
L'indignation du peintre fut grande à cette nouvelle : il appartenait au cercle des Amis de la Nature et devait trouver naturellement des défenseurs en cette circonstance, quand l'histoire des trois fromages fut connue dans ses moindres détails.
— Il n'y a pas de raisons, dit le peintre Lavertujeon, pour qu'on me sacrifie à M. Pickersgill, dont le Chester est peint sans aucune réalité, avec une sorte d'eau de groseille.
— Tel que vous le dépeignez, répondit le philosophe Bougon, qui, lui aussi, appartenait au cercle des Amis de la Nature, ce Chester ne renferme pas de drames.
— Ni celui de Van Keuke, reprit Lavertujeon. Son Hollande est inutile: il ne signifie rien; il est au milieu de la toile : c'est un fromage bête.
— On n'aime pas en France la peinture à idées, continua le philosophe Bougon. 11 y a une idée dans votre tableau, Lavertujeon, c'est ce qui vous a fait exclure.
— Tout le monde trouvait le Brie d'un ton charmant.
— 11 ne s'agit pas de tons ici, dit le philosophe, qui s'était donné pour mission de fourrer après coup des symboles dans la tête et les œuvres des peintres.
— Bigle trouvait le couteau parfaitement réussi. N'est-ce pas, Bigle? demanda Lavertujeon, qui avait soif d'éloges.
Bigle était le railleur de la bande.
— Sais-tu ce que j'ai appris à propos de ton tableau refusé? dit Bigle ; tu es accusé d'avoir des opinions trop avancées.
— Moi? dit Lavertujeon.
— Oui, cela se voit dans tes œuvres.
— Oh! s'écria l'innocent Lavertujeon.
— Voilà ce qu'on m'a raconté, dit Bigle : les membres du jury ont accepté les fromages de Chester et de Hollande, parce qu'ils ne renferment rien de séditieux, mais ils ont jugé ton Brie un tableau démagogique.
— Avais-je raison de dire, reprit le philosophe, que l'idée avait dû les choquer? Le Brie est un fromage de pauvre; le couteau, avec son manche de corne et sa lame usée, est un couteau de prolétaire. On a fait l'observation que tu as une violente affection pour les meubles dts pauvres-,* tu es jugé démagogue, et tu l'es.
— Je ne suis rien, dit Lavertujeon.
— Tu es anarchique sans le savoir.
— Ce sont les plus dangereux, ajouta Bigle.
— Si j'y avais pensé plus tôt, dit le peintre, j'aurais placé au fond de mon tableau un petit bénitier.
— Pourquoi faire ?
— J'ai acheté dernièrement un petit bénitier en faïence de Nevers qui sera très-joli à peindre. Il y a un Christ maigre dont les pieds descendent jusque dans la coquille du bénitier... Je le gardais pour un autre tableau; mais si j'avais pensé que le bénitier pût faire recevoir mon fromage...
— Hypocrite ! s'écria le philosophe. Tu ne crois pas et tu voudrais faire croire que tu crois!
— J'aurais peut-être eu la médaille en ajoutant ce bénitier au fromage... Je ne suis pas ambitieux; une médaille de seconde classe me suffisait.
— Comment peux-tu harmoniser un bénitier avec un fromage? demanda Bigle.
— 11 détruit tout simplement l'idée de son tableau, dit le philosophe. Son drame était complet, saisissant même ; tout le monde le comprenait. Il y avait un angle, enlevé dans le fromage. Qui est-ce qui avait touché au fromage? Le couteau. C'était clair; la com- * position était satisfaisante.
— On a trouvé mon tableau bien groupé! dit le peintre.
— Que serait venu faire ton bénitier en face du fromage? demanda le philosophe.
— Dame, dit Lavertujeon , je l'aurais accroché au mur, dans le fond.
— Oui, dit Bigle, j'ai vu quelquefois des bénitiers dans des cuisines.
— Vous n'êtes ni l'un ni l'autre dans le vrai, ajouta le philosophe Bougon... Le fond du tableau est vague, mais ne saurait représenter une cuisine... Il faudrait alors y- ajouter des instruments de cuivre, des bassines, des bouillottes, toute la batterie. Le cadre ne le comporte pas. Ton bénitier serait une anomalie : chacun sentirait que tu prends le masque de la religion : les penseurs repousseraient ton œuvre, qu'on a jugée sainement en la traitant de démagogique. Par cette puérile adjonction, tu détruis un ensemble logique; tu te condamnes toi-même; tu n'as plus le courage de tes opinions. Moi, je te le dis sérieusement, ton fromage est parfait de naturel ; ne va pas le gâter par des accessoires invraisemblables.
— Bougon a raison, dit Bigle.
— Étudie la nature, continua le philosophe, reproduis-la sur la toile, et ne fais pas de concessions.
^— Oui, oui, dit le peintre, que ces principes trou* blaient ; mais si je ne vends pas mes tableaux !
— Tu les vendras plus tard.
— J'aurais dû terminer pour le Salon mon tableau qui représente une Bible, avec des lunettes dedans et un mouchoir à tabac à côté.
— Ceci est autre chose, dit Bigle ; c'est un sujet religieux. J'ai même un conseil à te donner, pour favoriser la vente. Une Bible paraît trop protestante ; les prêtres n'achèteront pas ton tableau. En inscrivant sur le dos du volume : Paroissien, tu le vendrais beaucoup plus facilement.
— Je n'ai qu'une vieille Bible, dit le peintre.
— Voilà encore des imaginations de Bigle, dit le philosophe. 11 faut de la sincérité dans les arts : s'il a peint une Bible, que sa Bible reste.
— Cependant.!., dit Bigle.
— Pas de concessions : tu amènerais insensiblement Lavertnjeon à remplacer la Bible par un volume de Parny, doré sur tranche, avec une couverture de vélin blanc, à filets et à coins dorés; à la place du mouchoir à tabac, il faudrait de la dentelle ; sa table noire serait « remplacée par une table de bois de rose. Nous ne pouvons admettre les galanteries, pas plus que le bénitier en face du fromage. C'est ainsi que vous reconnaîtrez la vanité des sujets historiques et religieux, qu'il est impossible de peindre, puisque le peintre ne les a pas vus. Avec de telles faiblesses, nous n'avons plus qu'à nous séparer, nous couvrir la tête de cendres et insul*
ter à la nature. Bigle, tu essayes de corrompre Lavertujeon; Lavertujeon , prends garde à l'influence de Bigle !
Cette conversation donnera peut-être une faible ide'e des doctrines des Amis de la Nature; mais le lendemain le peintre Lavertujeon s'enfermait dans son atelier, et, malgré les conseils du philosophe, s'appliquait à faire entrer de force le bénitier dans le mur, en face du fromage de Brie. Tels sont les fruits habituels des conseils.
DE LA NAITRE. I il
d'un petit vieillard mystérieux aux grandes lunettes, et do singulier rôle qu'il jouait dans la forêt.
Dans ce groupe, Bigle était seulement toléré. Il ne traitait pas la nature avec assez de considération : jamais on ne l'avait entendu parler d'arbres ni de verdure. Quand un poëte commençait à chanter les amours de la brise et du ruisseau, Bigle prenait son chapeau et s'enfuyait. On sut qu'il avait tenu quelques mauvais propos sur le compte des grillons, et il passa pour un sceptique d'une espèce dangereuse. Un jour, il eut l'audace de témoigner aux Amis de la Nature l'étonnement où il était de les voir perpétuellement enfermés dans une brasserie, occupés à discuter des questions de rhythme et d'enjambement.
— N'est-il pas singulier, leur dit-il, que vous buviez de la bière toutes les nuits au lieu de vous lever de bon matin et d'aller aspirer les fraîcheurs de la rosée?
— Rien n'est plus malsain que l'air du matin, dit un des peintres, qui se levait habituellement à midi;
on peut attraper de grosses maladies en se levant le matin.
Cette façon d'envisager la nature ne convenait pas à Bigle, qui annonça son départ pour la forêt de Grateloup, située à quelques lieues de Paris.
— Qu'iras-tu faire dans une forêt ? lui disait-on ; tu ne comprends pas la nature.
— Quand je ne réussirais qu'à enlever de mes habits votre odeur de tabac, je me trouverais encore satisfait.
Voilà Bigle parti pour la forêt. Il n'y avait pas une heure qu'il l'arpentait, quand il aperçut un petit homme accroupi contre un rocher, un pinceau à la main et trempant ce pinceau dans un pot placé à côté de lui. — Encore un peintre! pensa Bigle; suis-je donc condamné à ne rencontrer que des peintres I — Et il songeait à s'enfuir lorsqu'il remarqua que le petit homme n'avait ni chevalet ni toile et qu'il semblait appuyer son pinceau contre le rocher. Tout à coup l'homme se recula, démasqua le rocher, et laissa voir une énorme flèche couleur bleu-perruquier, devant laquelle il s'arrêta comme s'il venait d'accoucher d'un chef-d'œuvre.
— Qu'est-ce que cela ? se dit Bigle, pris d'une certaine curiosité ; car l'homme venait de pousser un gros soupir de satisfaction en regardant son énorme flèche dont le bleu-perruquier donnait mal aux yeux en pro-
duisant une singulière dissonance avec les genêts tachetés d'or qui fleurissaient au bas du rocher. Ce petit homme était un vieillard court et ramassé, la figure perdue derrière d'immenses lunettes assises commodément dans le creux d'un nez qui tout à coup se retroussait vivement.
— Ah ! ah ! ah ! s'écria le petit vieillard avec une sorte de satisfaction joyeuse que Bigle ne pouvait comprendre de la part d'un forestier; car 11 s'imagina d'abord que son homme pouvait appartenir à l'administration des eaux et forêts et être employé en cette qualité à dessiner des flèches indicatrices pour les voyageurs égarés; mais rien d'officiel ne se faisait remarquer dans les vêtements du vieillard, habillé d'une sorte de redingote à la propriétaire. Après s'être reculé de quelques pas, l'homme finit par s'étendre sur le gazon sans quitter des yeux la flèche merveilleuse qu'il avait inscrite au beau milieu du ventre du rocher. Bigle s'apprêtait à lui demander quelques explications; mais le charme de l'imprévu le retint, et, caché derrière un arbre, il s'appliqua à deviner les secrets motifs qui amenaient dans cette forêt le vieillard et ses pinceaux. Pendant que Bigle réfléchissait sans rien trouver de raisonnable, l'homme se leva, prit son pot à couleurs et enfila un petit chemin entre le rocher et le taillis. Bigle, à bout de conjectures, se mit à sa poursuite dans le sentier boisé et
couvert, qui conduisait à une sorte de clairière assez rapprochée, coupée par quatre chemins ombreux et contournés. Il ne put retrouver le vieillard et s'égara de telle sorte, qu'après maints détours il se retrouva à l'endroit même où il avait rencontré le peintre de flèches. Bigle fatigué s'assit à l'ombre, tomba dans une heureuse rêverie, et n'en fut troublé que par l'arrivée d'un véritable peintre, qui s'avançait une boîte de couleurs à la main, le sac sur le dos et un parapluie sur le sac. La flèche tira l'œil du nouveau venu, qui fronça d'abord le sourcil, ouvrit ensuite sa boîte à peindre, prit une petite vessie, l'écrasa sur sa palette, saisit son pinceau, et l'appliqua à son tour contre le rocher, en ayant l'air de retoucher la flèche précédente. — 11 y a certainement là-dessous, pensa Bigle, quelque complot que je ne comprends pas, dont le rocher semble la victime. — Puis il songea aux fureurs des Amis de la Nature, s'ils voyaient salir avec du bleu-perruquier d'honnêtes rochers qui ne demandaient qu'un peu de tranquillité. Si Bigle ne s'était pas rappelé la théorie de Vâme des pierres et les souffrances que les maçons leur font endurer en les entassant les unes sur les autres, théorie tentée par un forcené romantique, il aurait demandé à ce nouveau peintre quelle besogne il faisait là ; mais les railleries intimes qui se jouaient dans l'esprit de Bigle firent qu'il s'oublia sur le gazon, et quand ses \ -ensées furent fatiguées de
s'ébattre, le peintre avait disparu, laissant une flèche double au lieu d'une flèche simple qui existait tout à l'heure; c'est-à-dire que le nouveau venu avait ajouté un fer au bout du manche de la précédente flèche, de telle sorte que si la première flèche était une indication, la seconde était une contre-indication. Le vieillard avait dirigé le fer de sa flèche vers le midi, et le peintre avait tourné la sienne vers le nord. — Allez ici, disait la première flèche ; allez là, disait la seconde. C'était un oui et un non sans cesse en hostilité, qui devaient tromper les plus habiles dans la forêt; mais Bigle ne s'inquiéta pas davantage du nord et du midi, décidé à marcher devant lui aussi longtemps que ses jambes le porteraient.
Rien n'est plus doux aux yeux des habitants des grandes villes que le vert et ses variétés innombrables. C'est un bain rafraîchissant pour la vue. Les facultés de l'homme s'épurent dans les bois, les nerfis se détendent, l'esprit retrouve son calme, les petites passions et les petits chagrins s'envolent, le scepticisme disparaît, la raillerie n'a que faire devant les chants des oiseaux perdus dans le feuillage. Dans la forêt seulement on redevient homme ; à la ville on se sent bourgeois. Bigle éprouvait la merveilleuse influence de la solitude : il prenait plaisir à aspirer de l'air et. à le rendre, il faisait de grands mouvements comme pour tâcher de se débarrasser de toutes les habitudes
de Paris, il se sentait vivre enfin, et il oubliait les heures; mais il se trouva tout à coup fatigué, et ce fut alors seulement qu'il pensa à son auberge et au dîner qui l'attendait. Rien n'indiquait malheureusement le chemin qui y conduisait, lorsqu'il se trouva en face d'un nouveau rocher, décoré comme le précédent d'une flèche à double fer cabalistique dont la vue commença à l'irriter. 11 savait que le village de Grateloup était au midi ; mais depuis qu'il marchait dans la forêt, il ne se rendait pas compte du midi ; peu habitué à voyager dans les forêts, Bigle n'avait pas la connaissance du soleil, et ces flèches cabalistiques, qui devaient servir d'indication , l'indisposaient par leurs fers trompeurs dont il cherchait à pénétrer le sens, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule.
— Je suis heureux de vous trouver enfin, dit d'un ton menaçant le vieillard aux grandes lunettes.
— Vous êtes du pays* monsieur? demanda Bigle*
— Oui, monsieur, et quoique vous n'en soyez pas, vous n'avez pas le droit de vous conduire de la sorte.
— Hélas! je ne me conduis pas du tout, dit Bigle, et je réclamerai votre assistance pour me remettre sur le chemin de l'auberge du Cornet cVor.
— Ah ! vous ne connaissez pas le chemin ? demanda le vieillard d'un tett sardoiiique.
•*- Je n'en ai aucune idée , et mon estomac commence à cri r.
— Voilà ce que c'est que de vouloir égarer d'honnêtes gens : vous êtes pris dans vos propres pièges.
— Quels pièges? demanda Bigle.
— Ne faites pas l'ignorant!
— Monsieur, je ne suis ignorant que de mon chemin, et vous me rendriez un réel service, si...
— Vous rendre service, moi, dont vous détruisez les travaux!
— Monsieur, vous vous méprenez...
— Vous êtes peintre, je vous reconnais, dit le vieillard, en arrêtant, par-dessus les verres de ses grandes lunettes, un regard perçant sur Bigle.
— Monsieur, je ne suis pas peintre; j'ai le malheur d'en fréquenter...
— N'importe, vous êtes complice*..
— De quel crime, monsieur?
— Je vous ai vu de loin, près de ce rocher, et c'est Vous qui avez ajouté cette flèche.
— Moi ! s'écria Bigle. Je n'ai ni pinceaux ni couleurs.
— Dites-moi, monsieur, où sont les lièvres à (Jette heure.
— Je n'en sais rifen, monsieur, je vous le jure.
— 11 y en a peut-être ciriqUante autour de nous* tachés : vos pinceaux et vos couleurs sont cbmme les lièvres.
— Monsieur, je vous assure qtie je n'ai jamais touché un pinceau de ma vie : pourquoi donc ajoute-
rais-je un fera ces flèches, moi qui en ignore la signification?
— Vous êtes jaloux de ma réputation, ajouta le vieillard; mes ennemis vous envoient ici ; avouez-le.
— Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, même de nom, et je serais fâché de vous avoir blessé en quoi que ce soit ; si vous vouliez m'indiquer mon chemin, je vous tiendrais pour un galant homme disposé à rendre service; au lieu de m'associer à vos ennemis, je répandrais dans le village mille éloges sur votre compte.
— Langue dorée ! dit le vieillard se parlant à luimême : c'est bien là le langage des villes.
— - Cet homme aux flèches bleu-perruquier est un hypocondriaque, pensa Bigle.
— Si vous le trouvez bon, dit le vieillard, j'aime à marcher seul ; c'est mon habitude.
— Malgré le plaisir que j'aurais à faire la route avec un compagnon, je vous laisse, monsieur; mais veuillez, je vous prie, m'indiquer la route de l'auberge du Cornet d'or.
— Ah ! l'auberge ! dit le vieillard ; elle n'est pas loin d'ici. 11 faut d'abord sortir de la forêt. Je devrais vous laisser sans renseignements pour le méchant tour que vous m'avez joué, mais je ne veux pas vous voir souffrir la faim... Au bout de ce taillis, vous rencontrerez une plantation de sapins qu'il faut traverser. Après les
sapins, vous vous trouvez en face du chêne royal, facile à reconnaître; c'est le plus bel arbre de la forêt. Ce chêne royal est situé à la lisière d'un chemin qu'on appelle la route verte, d'une demi-lieue à peu près, au bout de laquelle on rencontre le village. Dans le village, vous demanderez l'auberge du Cornet d'or.
Là-dessus le maniaque partit, et Bigle, heureux d'être remis dans son chemin, courut par le taillis afin de gagner la plantation de sapins qui n'existait que dans l'imagination du vieillard, se vengeant ainsi de celui qu'il regardait comme un peintre ou un affidé de peintre. Après deux heures de marches et de contre-marches, Bigle n'avait rencontré ni sapins, ni chêne royal, ni chemin vert, ni auberge du Cornet d'or. Il se gendarmait contre le vieillard et ses flèches, et regrettait la taverne où les Amis de la Nature mangeaient à cette heure du roastbeefet du jambon assaisonnés de littérature, lorsqu'un faible son de cloche l'amena dans un endroit où un pâtre conduisait une vache dont le grelot le tira d'affaire. Le petit paysan revenait au village, et Bigle le suivit, tandis que son estomac creux lui communiquait au cerveau de fâcheuses réflexions sur la nature.
— J'ai assez de la forêt, se dit Bigle, qui pensa à se cacher pendant une huitaine à Paris, car il avait annoncé qu'il allait vivre seul pendant huit jours dans les bois, et il craignait avec raison les railleries de ses
amis; mais une conversation avec l'hôtesse du Cotmet d'or changea les plans de Bigle.
— Vous ne pouvez pas vous en aller d'ici, dit l'hôtesse, sans avoir vu la Roche qui pend. Monsieur aurait fait un voyage inutile s'il n'avait pas visité nos rochers ; il vient des Anglais exprès de leur pays pour la Roche qui pend.
L'hôtesse fit une description si merveilleuse du rocher, que Bigle se décida à rester un jour de plus, après avoir demandé toutefois si ce rocher fantastique était orné de flèches bleu-perruquier.
— Monsieur veut rire, sans doute? dit l'hôtesse; je ne sais ce que c'est.
Bigle raconta sa rencontre avec le petit vieillard, eii dressa un signalement exact, parla de ses grandes lunettes, de son pinceau, de son pot à couleur et des marques qu'il faisait aux rochers ; mais l'hôtesse ne connaissait aucunement le vieillard, et elle crut que Bigle voulait se moquer d'elle.
Dans la nuit, Bigle se dit qu'il avait été le jouet d'une mandragore : comme il était grand amateur de légendes, tous les gnomes des montagnes, les nains qui tracassent les bûcherons, galopèrent dans ses rêves, et il ne fut pas mécontent de ces agitations, qui changeaient son lourd sommeil parisien en une sorte de féerie transparente. Le lendemain , après s'être fait indiquer la route, Bigle retourna dans la forêt et jeta un
coup d'oeil attentif sur les chemins, aOn de ne plus s'égarer le soir. Il avait à peine fait deux lieues qu'il se trouva devant un épais fourré que l'hôtesse lui avait indiqué comme voisin de la Roche qui pend. Des ouvriers étaient occupés à faire une trouée dans le fourré afin d'y frayer un passage. Bigle s'intéressa à ce travail et accablait les ouvriers de questions, quand il entendit un coup de sifflet.
— Qu'est-ce? demanda-t-il.
— Monsieur, c'est notre maître qui nous donne ses ordres.
— Votre maître? dit Bigle.
— Regardez là-haut, sur la Roche qui pend, si vous avez de bons yeux.
Bigle ne fut pas peu surpris de reconnaître le vieillard de la veille, dont les lunettes envoyaient des rayons perçants.
Je vais donc savoir quel est cet homme! se dit Bigle qui pensa à interroger les bûcherons; mais ils remettaient vivement leurs vestes et rengainaient leurs outils. Tout à coup, on entendit au loin des aboiemehts de chiens, auxquels succédèrent deux coups de sifflet très-aîgus ; en un clin d'œil les bûcherons disparurent, fuyant à toutes jambes. Bigle n'eut pas le temps de réfléchir à cette aventure, car au même moment il se sentit saisir vigoureusement au collet, et mordre au mollet par un chien qui aboyait à toute gt:eule.
— Au secours! s'écria-t-il en se débattant.
— N'essayez pas de vous sauver, dit un homme qu'à son costume Bigle reconnut pour un garde forestier.
— Faites donc lâcher votre chien ! criait le malheureux Bigle.
— A bas, Drogaille ! c'est assez, dit le garde forestier à son chien qui tournait autour de Bigle en grondant et montrant de longues dents. Maintenant vous allez me suivre chez le maire.
— Je ne demande pas mieux, mais je n'ai aucune affaire avec la municipalité.
— Nous réglerons les dégâts commis par vous dans ce fourré, sans compter tous les furetages des jours passés... Où sont vos outils?
— Je n'en ai pas, dit Bigle, et je suis innocent de ce dont vous m'accusez.
— Il paraît que vous trouvez le massif trop serré? — - J'arrive à l'instant ; j'ai rencontré des bûcherons
qui taillaient en plein bois...
— Je me doute bien que vous n'êtes pas seul. Drogaille voulait courir après ceux qui se sont sauvés, mais j'ai préféré empoigner un coupable d'abord ; nous trouverons les autres plus tard.
— Je ne demande pas mieux que de vous aider à découvrir les bûcherons et ce diable de petit vieillard
à lunettes dont le sifflet ne me pronostiquait rien de bon.
— Croyez-vous bonnement que je vais courir après vos complices pour que vous m'échappiez ? Je suis aussi malin que vous. Vous ferez vos révélations devant le maire, si cela vous convient... Moi, peu m'importe ; je touche ma prime... Je vous surveillais assez I Pourquoi ces dégâts? je vous le demande.
— C'est moi qui vous ferai la question.
— Vous avez une idée, dit le garde, cela se voit : vos coupes sont trop régulières... J'oserai même dire que vous avez été forestier.
— Forestier, moi ! s'écria Bigle qui croyait continuer ses rêves de la nuit précédente.
— 11 vaut mieux avouer, dit le garde ; je vous le dis dans votre intérêt.
— Avouer quoi V
— Vous n'en serez ni plus ni moins puni: L'article 198 est là qui règle votre affaire au plus juste. En vous arrêtant, je vous ai sauvé la prison.
— La prison?
— Vous vouliez peut-être enlever votre coupe, et, comme ce taillis n'a pas cinq ans, vous faisiez delà prison... Ainsi c'est un service que je vous ai rendu.
— Un fameux service! s'écria Bigle.
— Ma parole, continua le garde, qui aimait à parler,
j'ai vu des bois broutés parles bestiaux, ce qui est encore une contravention, mais les animaux ne causent pas plus de ravages que vous.
— Que m'importe! s'écria Bigle exaspéré, qui, à partir de ce moment, laissa le garde parler de bois dèfensable, de réserve de coupe, de chablis, de coupe de régénération, de mort-bois, en homme expert qui ne trouve pas tous les jours de compagnon pour l'écouter.
Bigle espérait, en arrivant chez le maire, que son innocence allait être reconnue et qu'il serait mis aussitôt en liberté ; mais ce fonctionnaire était absent, et comme le garde forestier ne savait que faire de son prisonnier, il l'enferma momentanément dans la cuisine. Ce fut seulement trois heures après que le maire arriva pour procéder à l'interrogatoire du délinquant, accusé d'avoir pratiqué de nombreuses coupes irrégulières depuis une quinzaine de jours. Il fut facile à Bigle de prouver, grâce à son hôtesse, qu'il était arrivé seulement de la veille, qu'il avait été trouvé seul sur le théâtre du crime, sans instruments tranchants, qu'il était parti de l'auberge sans cognée ni serpe, et qu'il manquait de relations dans le pays, toutes raisons excellentes qui le firent renvoyer de la plainte.
ENCORE DES PEINTURES SYMBOLIQUES.— BIGLE REVIENT AVEC QUEtQCES CONNAISSANCES FORESTIÈRES.
Pendant que Bigle subissait ces mésaventures, ses amis se livraient à maints propos sur son compte, ainsi qu'il arrive entre gens qui se quittent rarement et sont obligés de vivre de leur propre fonds. Il y avait surtout un certain poëte grec, du nom de Godard, qui ne pouvait lui pardonner ses attaques contre l'antiquité. Le poëte Godard se rattachait aux Amis de la Nature par un enthousiasme effréné pour les nymphes des bois, les satyres, et par le culte qu'il portait au soleil. 11 s'était facilement donné un vernis de science en introduisant divers mots grecs dans ses vers, ce qui ne contribuait pas peu à le rendre incompréhensible : quant aux idées, il s'en souciait médiocrement, et il affirmait que deux belles rimes remplissaient ses oreilles de mélodies ineffables. Lavertujeon et le philosophe Bougon étaient ses victimes ordinaires ; La-
vertujeon surtout, qui écoutait rarement la conversation, l'esprit sans cesse occupé à combiner de nouvelles associations d'objets inanimés.
Ce jour-là il avait esquissé un grand panneau représentant une corbeille dans laquelle étaient groupés des fleurs et des fruits. Un cahier de musique, tout grand ouvert, était appuyé devant la corbeille ; une grosse flûte traversière reposait près du cahier, et à côté de la flûte de beaux et jaunes raisins de Fontainebleau étalaient leurs grains dorés.
— Dis-moi ce que tu prétends représenter par un assemblage d'objets si divers, lui demanda le philosophe.
— Ne le vois-tu pas? Des fleurs, des fruits, une flûte, des raisins.
— Je ne nie pas ton habileté pour rendre ces objets , et je vois bien que tes raisins ne sont pas des citrouilles, de même que ta flûte ne ressemble pas à une guitare.
— Cela ne suffit-il pas ? s'écria La vertujeon triomphant.
— Et l'idée?
— L'idée ! dit le peintre un peu troublé. L'idée est que j'ai peint d'après nature des pêches, des fleurs, des raisins et un cahier de musique du temps de Louis XIV.
— Et tes raisins sont-ils aussi du xvu e siècle? Cer-
veau paresseux, qui engendres une idée sans pouvoir la déduire !... Creusè-toi, réfléchis et dis ton idée.
Lavertujeon sourit niaisement, ne sachant que répondre.
— Tu es donc un manœuvre, s'écria le philosophe, puisque tu te bornes à copier matériellement des objets matériels sans que ton concept y prenne part. Ne vois-tu pas qu^il y a sur ta toile une association d'objets étrangers : fleurs et fruits d'un côté, musique de l'autre? Je te blâmerais si tu avais seulement adossé ton vieux cahier de musique contre un vase de fleurs et de fruits ; car tu mentirais à la réalité, à la sainte réalité que nous adorons. Des fleurs et des fruits n'ont Jamais servi de pupitre à un musicien.
— Je l'ai toujours vu ainsi sur les dessus de portes.
— Est-ce que ton art te commande de propager l'erreur? Si les peintres que tu as étudiés sont des sots, dois-tu les imiter? Mais ta flûte traversière, qui repose sur le marbre avec des raisins à côté, te sauve... Voilà l'idée!
— J'ai acheté cette vieille flûte, dit Lavertujeon, sur le quai de la Ferraille : on me Ta bien vendue trente sous.
— Je ne demande pas, s'écria le philosophe Bougon au' comble de l'exaspération , combien tu as payé la flûte; je désire savoir quelle idée t'a mis le pinceau en main.
— Je voulais essayer, dit le peintre en tremblant, si je réussirais des fleurs et des fruits, et j'ai pensé qu'un cahier de musique ferait bien, à cause du ton verdàtre du vieux papier. Quand le cahier de musique a été groupé avec le vase, l'idée d'une flûte m'est venue... j'ai ajouté la flûte... La table m'a encore paru vide-, tout naturellement, j'ai peint quelques grappes de raisin.
— Est-ce tout? demanda le philosophe.
— Les raisins m'ont donné beaucoup de mal ; je ne pouvais pas rendre leur transparence... Un moment j'ai pensé à les remplacer par un homard.
Le philosophe secoua ses longs cheveux.
— Un homard! s'écria-t-il. Et il y a des gens qui accolent des idées les unes aux autres sans s'en rendre compte ! voilà ce que je ne savais pas, continua Bougon. Je vais te définir ton tableau, puisque tu n'as pas conscience de ton œuvre. Le cahier de musique n'est pas là pour un aveugle, n'est-il pas vrai?. Tu as pensé, sans y penser, qu'il attendait un musicien, car enfin la flûte, posée sur le marbre de la table, appartient à quelqu'un, à un homme qui joue de la flûte, un grand artiste... Je dis grand artiste, parce qu'il aime la musique des vieux maîtres... C'est la partition d'Armide qui s'étale sut ton tableau... Quand ce musicien se sera bien fatigué à souffler dans sa flûte, que ferat-il? Il mangera les raisins qui sont à côté... Voilà
l'idée. Tu as voulu récompenser un habile instrumentiste de la peine qu'il s'est donnée à déchiffrer ces belles mélodies, et tu lui offres de savoureux raisins de Fontainebleau.
— Oui, oui! c'est cela, dit Lavertujeon avec enthousiasme.
— Tu commences donc à saisir l'idée qui s'est produite en toi à l'état latent?
— Je le savais, dit le peintre.
— Non, tu ne le savais pas.
— En voilà assez...
— Je te fâche parce que je te convaincs de ton ignorance; si telle était ton idée, pourquoi voulais -tu mettre un homard à la place de tes raisins?
— Le musicien l'aurait mangé.
— Un homard vivant?
— Cuit, dit le peintre; les homards rouges font le meilleur effet dans la peinture.
Ce tableau, nécessairement, amena le soir la conversation sur l'idée dans l'art ; discussion orageuse qui fit aligner de nombreuses canettes de bière en face des orateurs, et accumula des fumées aussi épaisses dans la salle que dans les cerveaux. Plus il se brûlait de tabac, plus vives étaient les contradictions. A force de secouer des idées, on en vint à discuter la fantaisie qui avait poussé Bigle dans la forêt.
— -*Je suis persuadé, dit le poëte Godard, qu'il aura
ICO LES AMIS
trouvé la forêt enveloppée de brouillards. Ce n'est pas pour lui que la nature réserve ses faveurs : certainement le paysage se sera voilé à son approche.
Il y avait parmi les membres de l'association un jeune homme au teint verdàtre, au front dégarni de cheveux, à l'œil cligneteux. C'était un rat de bibliothèque, un fureteur de vieux papiers , un entasseur de notes, un commentateur de faits inutiles, qui n'avait jamais connu que la poussière des bouquins. Il se disait aussi un fervent Ami de la Nature, et, en cette qualité, il tomba sur le dos de Bigle, en prétendant qu'à son approche les oiseaux devaient s'enfuir en sifflant, que le houx darderait ces feuilles aiguës sur son passage et s'accrocherait à ses culottes. Il souhaitait que Bigle tombât dans un buisson d'orties, et qu'il trouvât le soir des chemins humides couverts de crapauds.
Ces imprécations dirigées contre un homme sincère ne durent pas avoir peu de poids dans la balance du destin, et on a vu les funestes effets qui en résultèrent pour le malheureux Bigle. Malgré tout, il reparut trois jours après, avec assez d'aventures pour défrayer une longue soirée. Cette forêt de Grateloup, Bigle était heureux maintenant d'y avoir séjourné malgré les dangers qu'il y avait courus. Ainsi que le prince Charmant des Contes de Fées, qui traverse mille obstacles
et les déjoue pour arriver à la conquête d'une princesse plus belle que le jour, Bigle, sorti des aventures, les trouvait piquantes à raconter. Les entreprises hérissées de difficultés, les grandes souffrances sont le fumier qui donne les plus belles fleurs ; les petits bonheurs, les petits plaisirs, les petites joies, les amourettes, la vie régulière n'élèvent pas l'imagination. Bigle avait traversé sa forêt enchantée et s'en montrait fier. De sa conversation avec le garde il retint quelques mots particuliers du dictionnaire forestier, et quand les poètes lui parlaient des genêts tachetés d'or, il répondait en dissertant sur les chênes pédoncules. Le grec Godard avait dans la tête certains détails pris dans les auteurs anciens; il ne prononçait jamais le mot de houx sans ajouter aux baies écarlates, et Bigle lui demandait s'il savait combien on payait d'amende par cormier abattu.
Bigle semblait avoir été forestier toute sa vie, et il abusait de son séjour à Grateloup, prétendant que les Amis de la Nature devaient perdre leur nom s'ils ne se lançaient dans la connaissance approfondie des arbres.
SINGULIÈRE ET DÉPLORABLE PHYSIONOMIE QUE PRIT TOUT A COUP UN IMPOSANT ROCHER.
Bigle passait pour un railleur dangereux; en cette qualité, il fut accusé par ses amis d'avoir inventé le vieillard aux grandes lunettes, le garde forestier et toutes les aventures qui lui servaient depuis lors de thème de conversation ; mais un fait, rendu public, donna raison aux dires de Bigle. C'était une nouvelle si singulière que tous les journaux la reproduisirent à Tenvi, et qu'il faut la citer textuellement :
La forêt de Grateloup, une des plus considérables de France, est surtout remarquable par des blocs de grès qui se plient aux caprices les plus bizarres de la nature. Les touristes qui vont à l'étranger chercher des merveilles s'exposeraient à moins de fatigues et de dépense d'argent s'ils connaissaient cette belle et pittoresque forêt, qui n'a pas moins de dix lieues de tour. Sites agréables, ombrages touffus, points de vue admirables, chênes deux fois centenaires, gorges profondes, Grateloup réunit les paysages les plus variés; mais au nombre des merveilles de la forêt, il faut citer en première ligne la Roche qui pend , devant laquelle il est rare de ne pas rencontrer un artiste s'inspirant des
étranges accumulations de grès qui confondent l'imagination par leurs arêtes aiguës, leurs formes singulièrement accentuées et la hardiesse avec laquelle ce rocher semble avoir été jeté en l'air par une main de géant. Les cathédrales imposantes du moyen âge et leurs hardis clochers ne peuvent donner qu'une faible idée de la Roche qui pend, qu'on jurerait devoir écraser l'imprudent qui s'en approche, et qui a pourtant, depuis bien des siècles, donné asile à de tendres discoureurs. Une voûte, formée d'énormes rochers superposés, s'élève plus haut que l'intérieur d'une pyramide d'Egypte : les yeux ont peine à en distinguer les dernières assises. Tel est l'intérieur, régulier dans sa sombre sauvagerie; au contraire, à peine a-t-on franchi la voûte que le curieux s'aperçoit avec terreur que le rocher, situé au sommet d'une montagne escarpée et touffue, surplombe la vallée. On dirait d'un malheureux qui, pour mettre un terme à ses maux, va se jeter dans un gouffre. Les plus intrépides pâlissent : on a vu des personnes qui n'osaient revenir sur leurs pas rentrer sous la voûte, préférant faire un grand détour plutôt que de s'engager dans un endroit qu'elles jugeaient périlleux. En effet, toutes les lois de la physique sont violées : ce n'est pas un rocher acculé contre des terres, ce sont d'énormes grès qu'on jurerait soulevés par un tremblement de terre , c'est un roc qui roule. Tel est l'effet général produit sur tous ceux qui ont pu admirer la Boche qui pend dans toute sa splendeur. Hélas! aujourd'hui la Roche qui pend a perdu une partie de son prestige vertigineux. Des mains coupables ont attenté à son couronnement; d'énormes stalactites de pierre, qui se détachaient de la masse comme soufflées par les vents, ont été mutilées par une main mystérieuse. Un homme corrompu a voulu corriger la nature : par une hardiesse inconcevable, le rocher a été taillé à diverses reprises, nuitamment, afin de pouvoir représenter le profil si connu de Henri IV. Ce rocher, bizarre jadis, auquel la nature avait donné seule un coup de ciseau, ressemble maintenant à Henri IV lorsqu'il recommandait à ses soldats de se rallier à son panache blanc, car une partie des efforts des Coupables se sont tournés vers le panache merveilleusement
imité. N'avions-nous pas assez de la statue du bon roi Henri sur le Pont-Neuf, sans chercher à lui élever un monument dans une forêt? Qu'importe à l'aigle qui passe dans les airs, aux merles qui sifflent, au lapin dans son terrier, au chevreuil qui fuit d'un pas agile, la représentation de Henri IV ? Ce n'est pas tout : le plateau par lequel les curieux gravissaient le rocher était couvert de taillis le long des versants; les amateurs de points de vue n'y arrivaient qu'avec de certaines difficultés qui doublaient le prix de la vue. Les mêmes hommes qui ont mutilé le rocher ne se sont pas arrêtés à cette profanation : des sentiers ont été tracés lentement, peu à peu, avant que l'administration forestière ait pu se rendre compte des ébranchements qu'on avait remarqués depuis longtemps, et qui donnèrent lieu à d'inutiles arrestations. Les experts ont remarqué que tout était calculé de longue main, qu'un plan adroit avait été médité, à la faveur duquel les coupables procédaient mystérieusement sans donner l'éveil. De certaines flèches bleues qu'on retrouve sur chaque rocher luttent avec les flèches rouges de l'administration. Non-seulement il y a complot, mais encore lutte et rébellion. Une sorte de pouvoir secret semble avoir réglé les destinées de notre malheureuse forêt de Grateloup, à jamais déshonorée. Une instruction a lieu à l'heure qu'il est; tout fait espérer que les coupables ne resteront pas impunis.
— Eh bien ! s'écria Bigle triomphant, me croirezvous maintenant?
Les Amis de la Nature furent obligés d'avouer que les récits de Bigle étaient exacts, et la curiosité fut à son comble quand Bigle reçut une assignation à comparoir devant un juge d'instruction du tribunal de la Seine, chargé de l'interroger en vertu d'une commission rogatoire du procureur du roi du département voisin où était située la forêt de Grateloup. Bigle; qui
craignait la justice, déploya une douzaine de cravates blanches, afin de montrer par la régularité des nœuds le respect qu'il ressentait en présence de la magistrature. On l'eût pris lui-même pour un juge d'instruction ; et quand il donna un dernier coup d'œil à la glace, il pensa qu'étant devant un magistrat il n'avait pas besoin d'aller au Palais de Justice, et qu'il pouvait s'interroger lui-même. Devant sa propre cravate blanche, il pâlit, balbutia, et, s'il n'en avait brisé tout d'un coup la régularité en donnant un tour ironique à une des pointes, il comprit combien il se serait montré timide à l'instruction; mais le juge le mit à son aise, et l'interrogea particulièrement sur le personnage qu'il avait rencontré dans la forêt le jour de son arrestation. Bigle, porté au merveilleux dans certaines circonstances, donna un tel portrait du vieillard aux grandes lunettes, qu'il était certainement impossible de le retrouver en écoutant ce signalement; mais il parlait avec une si grande conviction que le juge n'osa d'abord mettre en doute cette étrange personnalité. Cependant, en consultant un dossier qui était sur son bureau, il ne put s'empêcher de se récrier et d'accuser la trop belle imagination du témoin.
— Je l'ai vu ainsi, monsieur, dit Bigle, et jusqu'à preuve du contraire...
— Il est arrêté, dit le juge.
— Vraiment! s'écria Bigle. Comment s'appelle-t-il ?
Que fait-il? Quel est son but? Avait-il une idée? Que prétendait-il? Est-ce un honnête homme? A-t-il le cerveau sain? Quand sera-t-il jugé? Sera-t-il fortement condamné?
— Psttt ! fit le greffier.
Bigle avait été tellement harcelé de questions dans ce cabinet, que lui aussi se sentait devenir questionneur.
— Vous serez appelé à la police correctionnelle en qualité de témoin, lui dit le juge d'instruction, et vous y apprendrez tout ce qui vous intéresse.
Bigle revint à la brasserie des Amis de la Nature^ ivre de joie. Il allait donc jouer un rôle en public: sa position de témoin lui troublait les idées, il se sentait plus fier qu'un conquérant, et la servante lui ayant offert une chope, comme d'habitude, il laissa tomber sur elle un regard de haut, qui montrait quelles destinées l'attendaient. Comme on en parlait, le soir, les poètes, jaloux du Sort de leur ami, joignirent la critique à leurs conseils, en engageant Bigle à étudier 4 quelques belles descriptions de maîtres pour se préparer à paraître devant le tribunal.
~ Moi, dit Godard, je commencerais ainsi ma déposition : a C'était par une belle journée de printemps ; j'allais visiter la forêt de Grateloup; lorsque je fus violemment ému dès les premiers pas que je fis sous lés
arbres par l'impression pure et fraîche émanant du feuillage... »
— Je crois, dit le philosophe, que la logique demande à ce qu'on tienne compte tout d'abord du chant des oiseaux... Bigle serait écouté plus favorablement s'il cherchait à donner au tribunal une idée du chant des pinsons, des merles, des bouvreuils...
— Non, dit le poëte, c'est la vue qui est le premier de nos sens saisis...
— C'est l'ouïe, s'écria le philosophe... Qu'en pensestu, La vertu jeon?
— Le vert fait bien dans un tableau.
— Tu n'es pas compétent, dit le philosophe... Un peintre! A qui allais-je m'adresser?... Ils ne se connaissent point en oiseaux.
— Oh ! dit La vertu jeon, j'ai peint dernièrement un perroquet mort...
— Tais-toi; est-ce que tu t'es jamais inquiété dil chant, des rossignols, du bruissement des insectes, du Vent qui passe à travers le feuillage, du murmuré d'un clair Ruisseau roulant sur des cailloux? Oui, Bigle, si tu veux avoir l'oreille du tribunal, montre que ton sens auditif est exercé, et dépeins avec délicatesse les iriille bruits dont je parle.
te poëte Godard ayant insisté sur la préférence qu'il accordait à l'aspect produit par la verdure ,:
— Tu ri'es qu'Un pfcintre, et tu te dis poëte, reprit
le philosophe; tu ne penses qu'à décrire, toujours décrire... J'admets la vue, mais en seconde ligne. Les impressions produites par la nature sont telles que l'esprit en reste stupéfait : l'âme se sent prise par cette triple occupation de l'oreille , de l'œil et de l'odorat, car je ne sais si l'odorat ne vient pas avant le regard. Ce sont des senteurs particulières telles que le corps en est délassé tout à coup, mieux que s'il avait été plongé dans le bain parfumé d'une petite-maîtresse. Ainsi trois phénomènes s'emparent de tout notre être corporel, qui sont : chant, verdure, odeurs. Voilà ce qui fait que les peintres ne viennent qu'en seconde ligne 2 il leur est impossible de rendre autre chose que la nature extérieure ; leur art s'arrête à la forme et à la coloration... Écoute-moi donc, misérable La vertu jeon! N'es-tu pas de mon avis, Bigle?
— J'ai été vivement frappé, dit Bigle, par la vue de ce vieillard aux grandes lunettes.
— Ah ! malheureux, je te reconnais bien là : tu vas en pleine nature pour y être poursuivi par le souvenir des hommes. Il faut que tu aies la conscience chargée pour ne pouvoir vivre seul, en face de toi-même, au sein de la nature.
— J'avoue, dit Bigle, que la société des hommes ne m'est pas indifférente ; mais si les hommes te déplaisent, je les remplacerai par des femmes.
— Que trouves-tu dans la tête des femmes? Un pot
de pommade, un peigne, et à côté un petit miroir, voilà ce qui meuble leur cerveau!... Si j'étais Lavertujeon , je voudrais traiter ce sujet pour la prochaine exposition, et ma réputation serait faite.
— Mais le cerveau est divisé en deux, sévère Bougon, dit Bigle : je veux bien que ta pommade, ton peigne et ton miroir en remplissent la moitié, à condition que l'autre moitié renferme une foule de sentiments délicats et tendres que Lavertujeon ne saurait peindre. Tu m'accuses, Bougon, de ne fréquenter que des hommes ; mais toi-même, t'a-t-on jamais surpris seul, au milieu des bois, en tête-à-tête avec le silence? Je pense au contraire que tu ne saurais vivre sans discuter et surtout sans être écouté; et je crains fort que les oiseaux des forêts ne prêtent pas grande attention à tes théories sur la décadence de l'humanité.
— J'ai un rôle à remplir sur la terre, dit le philosophe, et vous voyez que je le remplis tous les jours, car je cherche à redresser votre raisonnement chancelant. Demande plutôt à Lavertujeon.
Le peintre, qui se sentait dominé par le philosophe, fit un faible signe de tête d'acquiescement.
Ces discussions à bâtons rompus avaient lieu de sept heures à minuit, et si le gaz ne se fut éteint tout à coup, il est certain qu'elles n'avaient pas de raison de cesser; mais bientôt le procès dans lequel les
Amis de la Nature se trouvèrent mêlés , grâce au témoignage de leur camarade Bigle, vint apporter un nouvel aliment à la conversation. L'acte d'accusation, publié par les journaux, fit connaître le véritable coupable des délits forestiers commis dans la forêt de Grateloup, et cette affaire, aujourd'hui oubliée, eut pour conséquence de mêler activement les Amis de la Nature aux circonstances ultérieures.