‹ Le Violon de faïence (volume 2)Chapitre 6 sur 6 · FIN DES AMIS DE LA NATURE · texte numérisé non relu

FIN DES AMIS DE LA NATURE

Ceux qui n'ont pas connu M. le professeur Turck, qui occupa longtemps la chaire d'anthropologie à la faculté de Strasbourg, s'en repentiront certainement après avoir lu ces pages où je vais essayer d'en donner un rapide croquis. D'habitude le cours se tenant en hiver, M. Turck, personnage chétif et frileux, arrivait le nez emmitoufflé dans un énorme cache-nez, un bonnet de soie noire sous un grand chapeau plat, un manteau vert-bouteille à huit collets, des moufïles fourrées aux mains, d'énormes chaussons par-dessus les bottes, et sous les habits de la flanelle à l'avenant. Pendant que le professeur détortillait l'immense cachenez qui pouvait avoir trois aunes de long, les élèves le saluaient par des applaudissements prolongés; et cette salve avait un motif particulier qui, démontrera aux savants qu'il est plus important de faire des cours l'hiver que l'été. Ainsi vêtu, M. Turck représentait à s'y

méprendre le dieu du Nord, et les élèves, frappés par cette personnification, voulant montrer l'enthousiasme qu'ils avaient pour la chaude température de la salle, applaudissaient à outrance, ce qui en même temps fouettait la circulation du sang. M. le professeur Turck eût été bien désenchanté s'il eût continué son cours l'été : des gens étendus sur les chaises, sommeillant les nerfs abattus, les bras ballants, les mains moites au bout des bras, aucune force sinon pour éponger les fronts en sueur.

Après le cache-nez, M. Turck ôtait son chapeau, puis les gants, puis le manteau.

— Messieurs! s'écriait-il. Et il toussait et desserrait sa cravate; mais l'éloquence n'arrivait pas encore. C'étaient des phrases d'une lieue, tous les mots l'es plus allongés du dictionnaire, jusqu'à ce que le professeur se débarrassât de son paletot. Un rayon de lumière venait à percer sa phrase seulement quand il avait dénoué la boucle de son gilet et celle de son pantalon. M. Turck s'échauffait peu à peu, enlevait son bonnet de soie noire : à l'entendre on eût cru que ses idées ne pouvaient s'échapper tant qu'elles seraient emprisonnées dans des étoffes; et quand l'habit ouvert, le gilet déboutonné, la cravate pendante, M. Turck ouvrait la bouche, il parlait de source.

Les matières traitées dans ce cours étaient si délicates que, par une petite affiche placardée à la porte,

les dames étaient invitées à ne pas y paraître, ou, pour parler plus officiellement, il était dit que les dames ne seraient pas reçues aux leçons du professeur Turck. Aussi, généralement, voyait-on à l'entrée ou à la sortie quelques dames avides de science, les yeux collés sur cette affiche, pleine de mystères. Pourquoi la science se montre-t-elle si peu galante, et pourquoi l'administration ferme-t-elle brutalement la porte au nez des dames qui veulent s'instruire? Ce sont de ces singularités qu'on n'admettra plus dans un avenir rapproché.

Le professeur Turck traitait de la génération ; mais il en parlait avec une gravité et une réserve qui n'auraient pu choquer les fines oreilles du beau sexe. Les dames qu'on laisse étudier les amours des plantes ne pouvaient puiser au cours de M. Turck que de sages enseignements. Il parlait autant en moraliste qu'en médecin, et il ne manquait jamais de donner aux étudiants des conseils sur les mœurs, cherchant à leur montrer, par le récit d'anecdotes à l'appui, les funestes conséquences d'une jeunesse orageuse; mais il insistait surtout sur l'alliance des tempéraments et en faisait les bases certaines d'heureuses unions. Il se plaisait même à raconter qu'il avait refusé la main de la plus jolie bilieuse qui se pût voir, quoiqu'il se sentît entraîné vers elle; mais étant lui-même profondément bilieux, la certitude qu'il avait du danger d'une telle

alliance, eu égard à ses conséquences, le porta jadis à refouler les agitations de son cœur.

Ces anecdotes faisaient sourire les étudiants qui, dans le feu de leurs vingt ans, ne portent pas d'attention vers le côté sanguin ou bilieux des grisettes alsaciennes.

On peut dire à la louange du professeur Turck qu'il avait l'enthousiasme de son art développé au plus haut degré. Rien dans l'État n'était supérieur au physiologiste ; il en faisait un être appelé à jouer un rôle dans toutes les questions sociales, non-seulement au début et à la fin de la vie, mais surtout dans la circonstance la plus grave, qui est l'union des deux sexes. C'est alors que le professeur était bon à entendre. — « On appelle, s'écriait-il, un notaire pour discuter la fortune des deux époux, on va devant le maire pour jurer fidélité absolue, on consacre cette union par-devant TÉglise; seule la médecine est exclue du contrat de mariage, quand, avant tout, avant le notaire, avant le maire, avant le prêtre, le médecin aurait dû déclarer si le mariage était possible. Il y a égalité de fortune, mais un jour il y a incompatibilité d'humeur, adultère, séparation; quelquefois un assassinat s'ensuit. Si on avait consulté un physiologiste, il n'y aurait ni incompatibilité d'humeur, ni adultère, ni séparation, ni empoisonnement. »

Alors, pour montrer qu'il ne se tenait pas seulement

dans les généralités, le professeur Turck faisait circuler dans son auditoire des portraits d'après les gens que le mariage avait entraînés au crime, et, en même temps que des portraits, des moulages sur nature, des crânes divisés phrénologiquement, et il démontrait qu'il eût été facile à la société d'apparier ces criminels et de les empêcher de se livrer au meurtre.

D'habitude, M. Turck terminait ainsi son cours : « Messieurs, quand vous apprendrez par les journaux que votre professeur se marie, venez tous à l'église; ma fortune ne me permet pas de vous engager à la noce, mais je veux que vous constatiez que le professeur a été fidèle à ses.principes, et qu'ayant trouvé la femme qu'il cherche depuis longtemps, il s'est em- •pressé de faire son bonheur. Messieurs, celui qui parle ici a toujours été chaste et a le droit d'engager au baptême, neuf mois après, les mêmes personnes qui l'auront escorté à l'église. On parlera plus tard des enfants du professeur Turck, je vous le garantis. Donc, à huitaine, messieurs, à moins que vous ne veniez à apprendre mon mariage dans l'intervalle. »

Depuis deux ans que M. Turck faisait son cours d'anthropologie, il n'avait pas tenu d'autre langage pour conclure : toujours il annonçait son mariage et les enfants qui devaient en résulter. Il mettait une telle conviction dans ses paroles, que ses confrères de la Faculté, ses amis, ses nombreux auditeurs, ouvraient

208 LES EINFANTS

tous les jours là gazette en se disant : a Peut-être y lirons-nous l'annonce du mariage de M. Turck. » S'il existait quelques incrédules qui prétendaient que M. Turck était inmariable, ils furent profondément surpris par l'annonce soudaine du mariage du professeur avec une fille de qualité, qui habitait le déparlement du Calvados. M. Turck v ayant passé les vacances en Normandie pendant le mois de septembre, fut vivement touché du beau sang des femmes du pays. Comme il ne regardait pas à la fortune, l'affaire fut promptement décidée. La demoiselle touchait à sa < vingt-cinquième année, le médecin en avait quarantehuit; il jugea dans sa sagesse que la poire était suffisamment mûre de côté et d'autre.

La déclaration qu'il fit à la future est digne d'être conservée pour sa simplicité. — « Mademoiselle, lui dit le docteur, je ne veux pas que le nom des Turck s'efface de la science et j'espère que vous ferez tous vos efforts pour que nos enfants soient élevés jusqu'à leur vingt-cinquième année avec la chasteté qui aujourd'hui nous permet d'être heureux en ménage. » La future promit à M. Turck tout ce qu'il demandait.

Malheureusement les élèves et les amis du professeur ne purent jouir du spectacle de cette union, car la noce se fit en Normandie, une de ces noces normandes qui, par leur catalogue, donneraient de l'envie aux héros d'Homère et de Cervantes. Lui-même ,

M. Turck, malgré ses habitudes de modération prudente, fut entraîné, sans s'en douter, à une telle combinaison de boissons, que, vers les onze heures du soir, il se sentit la tête lourde, les jambes pesantes, et qu'il demanda à la mariée de faire lit à part. M me furck était une excellente personne : pour qu'on ne s'aperçût pas dans la maison de l'état de son mari et que les gausseurs de petite ville ne pussent en faire un thème à plaisanteries, les deux époux se partagèrent les matelas et s'endormirent tranquillement chacun de son côté en faisant les rêves les plus purs. — « Affreux! affreux! » s'écria le lendemain le professeur en se réveillant. Et il fit un discours à sa femme sur l'abus des boissons et sur les conséquences fatales qui pouvaient en résulter la première nuit des noces. Tout en passant sa robe de chambre, M. Turck s'éleva contre la funeste habitude qui règne dans les banquets et qui fait que les nouveaux mariés, indépendamment des émotions naturelles qui les assiègent, ne se sentent le cerveau ni l'estomac sains. M me Turck approuva son mari sur sa prudente conduite, et reçut sans sourciller les compliments d'usage des invités et leurs plaisanteries égrillardes; mais le professeur n'était pas au bout du rouleau. Les Normands ne lâchent pas ainsi les nouveaux mariés. Pendant huit jours, ce furent des bombances sans fin, des déjeuners qui menaient jusqu'au dîner, des dîners qui condui-

saient au souper; enfin, sur les quinze heures de la journée, il y en avait douze consacrées au plaisir de la table. Les théories hygiéniques du professeur Turck se révoltaient contre une pareille manière de mener la vie; mais il était tenu de ne pas trop se gendarmer contre les parents de sa femme.

— Ma chère amie, lui dit-il en voyant que les repas continuaient, nous allons continuer à faire ménage à part pendant notre séjour dans ce pays; mais arrivés à Strasbourg...

La nouvelle mariée baissa les yeux en rougissant.

Huit jours étant passés en festins, M. Turck annonça son départ pour l'Alsace. Les vacances touchaient à leur fin et il était nécessaire d'arriver quelque temps avant la rentrée des étudiants pour présenter M me Turck à toutes les notabilités de la ville. A cette époque, les chemins de fer ne couvraient pas la France de leurs réseaux; M. Turck mit quinze jours à gagner Strasbourg. Il avait voulu montrer Paris à sa femme, et les courses pour visiter les monuments, les fatigues de voyage, firent qu'arrivé à Strasbourg le professeur songea à l'immense échauffement résultant des marches à pied dans Paris et des stations forcées en diligence.

— Le moment n'est pas encore venu, pensa-t-il. Quoique l'Alsace soit peuplée de femmes bien étoffées, chacun dans la ville admira M me Turck, qui était

une belle créature, grande, solide sur ses pieds, blonde comme un champ de blé, les joues roses, les yeux bleu-foncés et la poitrine suffisamment meublée. On félicita de toutes parts M. Turck sur son heureuse trouvaille.

— N'avais-je pas raison d'attendre pour me marier? s'écriait-il d'un air triomphant.

— Vous aurez de fameux héritiers, disait-on.

— Heureux Turck, s'écriaient les professeurs de la Faculté; il est capable d'accaparer plus tard toutes les chaires de l'Académie de médecine pour ses enfants.

A la nouvelle mariée, on faisait des compliments sur le même ton avec plus de ménagements.

Vint l'ouverture de la Faculté à laquelle se prépara M. Turck pendant quinze jours : enfermé dans son cabinet, il composait un discours de rentrée qui l'absorba entièrement et lui occasionna de grandes recherches. Pendant la journée, il -ne prenait que du café et se montait l'esprit à un haut diapason.

— Mon enfant, dit-il à sa femme, ne sois pas étonnée si tu ne me vois qu'à de rares intervalles le jour; tu comprends ce-qu'on attend de moi après mon mariage : les jeunes gens voudront savoir si je n'ai pas perdu une partie de ma verdeur, et je veux faire passer toute ma force dans ce discours. Ensuite, nous verrons...

Grâce à ce discours, M. Turck passa la nuit dans son

cabinet, y couchant, y buvant, y mangeant, y fumant, y méditant sans que sa femme s'en inquiétât. La gloire travaillait le professeur, qui rêvait un de ces discours interrompus à chaque instant par des applaudissements enthousiastes : il voulait faire jouir de son triomphe celle qu'il avait prise pour femme, et, pour la première fois, l'affiche porta que les dames seraient admises à la séance. Cette mesure était une galanterie du professeur pour M me Turck, afin qu'elle pût assister aux succès de son mari. Les étudiants étaient en nombre imposant à l'ouverture du cours, se rappelant les pronostics de leur professeur sur son mariage, et ceux de première année avaient été mis par les anciens au courant des faits et gestes du professeur. Ainsi que d'habitude, le physiologiste traita de la génération, mais il le fit en termes généraux : c'était plutôt un vaste coup d'oeil sur la reproduction des êtres depuis le commencement du monde, de telle sorte qu'aucune oreille chaste ne pouvait être choquée par des termes qui, quoique scientifiques, portent l'esprit vers des idées trop matérielles.

La belle M me Turck était assise près de la chaire de son mari, et tous les regards se tournaient vers elle. A la transparence de son teint, à la placidité de ses traits, chacun se disait combien elle devait être heureuse en ménage, et quand M. Turck parla des enfants, ses paroles, quoique scientifiques, étaient empreintes

d'une telle effusion de sentiments, que les dames mariées de l'auditoire jalousaient l'heureuse union du professeur.

M. Turck était un grand travailleur, qui avait pour manie de croire qu'après une certaine besogne terminée il lui serait donné de se reposer; mais à peine sorti des recherches patientes et microscopiques qui l'absorbaient, il en entamait d'autres immédiatement. Jamais le physiologiste ne songea à se reposer, quoiqu'il parlât sans cesse de la nécessité du loisir : aussi, très-occupé des leçons de son premier semestre et des expériences qu'il faisait à l'Académie sur la fécondation artificielle des animaux, fut-il un jour brusquement renversé par la question d'un de ses confrères.

— Eh bien, mon cher Turck, à quand le baptême? Plongé dans ses travaux, M. Turck avait tout à fait

oublié sen mariage et dans quel but il était marié.

— Ma bonne chérie, dit-il à sa femme, croirais-tu qu'on parle déjà du baptême dans Strasbourg?

La mariée sourit un peu tristement.

— Que diable! tu ne me dis rien; je n'y pensais plus, nous sommes de six mois en retard; mais il n'y a pas de mal , et nous rattraperons le temps perdu.

A la Faculté, on continuait à s'entretenir des enfants de M. Turck, et le professeur d'ichthyologie admirait ^ar avarxe le gros poupcn que devait introduire à la

lumière le chirurgien Stox : car, par amour-propre autant que par sympathie pour son confrère, le professeur Stox avait demandé à M. Turck d'être chargé de l'accouchement. Comme M. Stox était d'une rare habileté, M. Turck ne crut pas devoir refuser les bons soins de son collègue, et il le remercia chaudement.

— Ne me remerciez pas, dit M. Stox, M mc Turck est si bien constituée que mon ministère se réduira à peu de chose. Je ne serai là que pour la forme.

Le célèbre Désonnaz, dont le beau livre sur Y Hygiène des femmes enceintes a fait la réputation, donna quelques conseils à M. Turck sur les précautions à prendre pendant la grossesse.

— Que votre femme marche beaucoup, le plus qu'elle pourra , jusqu'à ce qu'elle se sente prise de douleurs. *

— Je suis tout à fait de votre avis, dit M. Turck, qui commençait à croire réellement à l'accomplissement de son mariage.

— Ce sont les femmes pauvres qui accouchent le plus facilement, et qui font les plus beaux enfants, dit M. Désonnaz, par la raison qu'on ne les dorlote pas.

Si M. Turck eût eu en partage les goûts tatillons de ces maris qui pensent à tout, ces offres de service l'auraient conduit à commander immédiatement une

layette; mais, sauf la mémoire des faits scientifiques, le reste entrait par une oreille pour sortir par l'autre. L'illusion était à son comble de part et d'autre, chez M.Turck et parmi les gens qui l'entouraient. Quand on parlait d'un bel enfant, on»citait les enfants du professeur, quoiqu'ils habitassent encore le monde inconnu d'où nous venons et où nous allons.

11 se passa même un fait qui prouve combien M. Turck avait enraciné profondément chez les autres ses propres croyances. Une dame étrangère, qui était venue avec ses enfants visiter un des membres de la Faculté, ne put entendre sans une certaine jalousie de mère qu'on préférât à son fils et à sa fille les enfants de M. Turck. Un jour ayant rencontré dans une maison la femme du professeur :

— Vous n'avez pas amené vos enfants? lui dit-elle.

— Mes enfants! s'écria M me Turck, étonnée au suprême degré.

— On dit qu'ils sont si jolis, si doux, si bien élevés!

— Vous vous méprenez sans doute, madame.

— Vous êtes bien madame Turck?

— Oui, madame.

— Alors, me permettrez-vous d'aller vous rendre visite et de faire jouer mes enfants avec les vôtres?

— Je n'ai pas d'enfants, dit M me Turck avec un soupir»

Ces sortes de scènes se renouvelaient fréquemment*

Aux petits garçons effrontés on citait Leopold Turck comme un modèle à suivre. Léopold était le nom de baptême du petit Turck futur, et aucune des petites demoiselles de la ville ne pouvait lutter pour la grâce, la réserve et l'enjouement avec la petite Cydonie Turck, que la voix publique avait inscrite, bien qu'elle ne fût pas encore née, sur les registres d'un état civil fictif.

Cependant,' il se passa à la Faculté un fait d'une très-haute portée scientifique. M. Turck avait annoncé publiquement qu'il était certain d'amener une grenouille à bonne gestation, sans que le mâle y prît part. On le traita d'audacieux, de visionnaire; des brochures satiriques furent lancées contre le professeur qui,' sans se décourager, provoqua une enquête publique à la suite de laquelle une grenouille, qui avait été séquestrée complètement, fut amenée devant la docte Faculté. Là, en présence d'un auditoire savant, M. Turck démontra son système.

L'opération réussit parfaitement : la grenouille fut entourée bientôt d'un cortège de petits têtards à longue queue. Les détracteurs baissèrent la tête, et la gloire de M. Turck s'en accrut d'autant; mais ce n'avait pas été sans longues recherches que le professeur était arrivé à ce curieux résultat, et M me Turck restait dans un veuvage perpétuel. Un soir que les époux dînaient tête-à-tête, le physiologiste s'aperçut d'une certaine

tristesse peinte sur les traits de sa femme. 1.1 lui en demanda la raison sans qu'elle lui répondît d'abord; à la fin elle sanglota et avoua à M. Turck que la façon réservée dont il comprenait le mariage n'était pas propre à faire le bonheur de sa vie.

— Elle eût préféré, disait-elle, rester fille en Normandie, car alors elle eût accepté son état avec résignation ; et encore, si M. Turck ne lui avait pas fait part de ses intentions lorsqu'il demanda sa main, elle eût pu se résoudre à servir d'amie au médecin, mais n'avait-il pas témoigné du désir de faire fructifier son union? Ne s'était-il pas vanté d'avoir les plus beaux enfants de Strasbourg? Et les questions que chacun faisait à M me Turck sur son bonheur à l'intérieur n'étaient-elles pas autant de coups de poignard pour un cœur aimant?

— Ah! pauvre chère femme, que j'aime tant! dit M. Turck, je l'avais complètement oublié. Je te négligeais sans m'en apercevoir. Ce que tu me dis là me cause bien des remords.

Et il tomba aux genoux de M me Turck , lui prit les mains, les baisa, et témoigna du repentir le plus vif, pendant que sa femme, penchée vers lui, laissait échapper 1 quelques larmes, lui affirmant qu'il était tout pardonné. Sa main pressait les mains brûlantes de sa femme ; la tête sur ses genoux, une vapeur chaude mettait le professeur hors de lui : les beaux cheveux

blonds de M me Turck , déroulés , lui brûlaient la 'figure.

— C'est trop d'émotion, s'écria le savant, qui n'avait jamais vu l'amour de si près. Eh bien ! ma chère femme, demain, n'est-ce pas... Ah! le beau jour , que demain !

Là-dessus, M. Turck disparut prudemment, craignant sans doute de se laisser entraîner à l'émotion, et peutêtre n'y étant pas suffisamment préparé. Quant à sa femme, le dépit eût pris le dessus, si cet engageant demain, plein de promesses, n'eût ramené la félicité dans tout son être. Enfin le jour tant attendu depuis dix-huit mois allait luire; quoiqu'elle ne fût pas savante en coquetterie, M me Turck, avant de se coucher, essaya différentes toilettes de nuit tout à fait galantes. Quel mortel insensible eût pu résister aux tentations d'un ample négligé blanc qui, par une coupe habile, laissait entrevoir des trésors plus blancs que du lait? Un reste d'émotion agitait cette belle poitrine fière et solide qui forçait l'étoffe à se tendre et à en prendre l'empreinte. Si M. Turck eût pu voir sa femme dans ce galant déshabillé, il n'eût pas attendu ce demain si fatal aux humains.

Pour lui, il marchait à grands pas dans son cabinet, se répétant : — C'est mal, très-mal, je suis dans mon tort, mais je veux le réparer; désormais, M me Turck n'aura plus rien à me reprocher. Tout en parlant ainsi,

il tendait les bras et se livrait à une sorte de gymnastique de tous les membres, pour s'assurer que le séjour perpétuel du cabinet n'avait pas engourdi ses muscles. Peut-être, pour la première fois de sa vie, M. Turck se coucha sans lire, quoique sa table de nuit fût chargée de gros livres, de cahiers de notes et de crayons. Il avait résolu de se consacrer tout à fait au souvenir de sa femme, afin de ne pas oublier pour le lendemain l'accomplissement de ses devoirs : et il faisait tous ses efforts pour chasser la science et invoquer le dieu d'amour. Aussi ce nouveau locataire lui causa-t-il un tel trouble que le professeur ne put fermer l'œil de la nuit.

Obsédé, M. Turck se demanda pourquoi il n'irait pas réveiller sa femme, et il réfléchit longtemps à cette idée : mais de quelle surprise ne serait pas saisie M me Turck en voyant tout à coup entrer chez elle son mari! Quel langage lui tenir! La frayeur ne s'emparerait-elle pas d'elle? Était-ce en un pareil moment qu'il était loisible de consommer une union par de tels débuts audacieux? D'un autre côté, le premier moment de surprise passé, M me Turck ne serait-elle pas reconnaissante de l'entraînement qui amenait son mari à cette heure indue?

Après avoir pesé longtemps les raisons pour et contre, le professeur se leva, passa une robe de chambre, chercha à s'affermir dans sa courageuse résolu-

tion, et ouvrit la porte de son cabinet sans bruit. A pas de loup , il se dirigea vers la chambre de M me Turck, prêta l'oreille et entendit des signes trop distincts d'un sommeil paisible. — Je serais coupable de la réveiller, se dit M. Turck, heureux d'avoir été arrêté par un obstacle, si faible qu'il fût, et il revint se coucher tranquillement ; mais, le lendemain à déjeuner, le professeur se montra d'une galanterie inaccoutumée pour la pauvre femme, qui n'avait pas été habituée à ces chatteries depuis son mariage. Par de douces paroles, par de petits soins, par mille caresses, M. Turck semblait un gros chat ronronnant qui fait le gros dos et vient se frotter contre la chaise de sa maîtresse. Sur les midi, le professeur proposa à sa femme un petit tour de promenade dans le jardin botanique, et pendant cette sortie, M. Turck se montra si affectueusement expansif que tous les griefs de M me Turck tombèrent tout à coup. Aux yeux d'un étranger, l'anthropologiste eût paru affecter de donner à sa conversation un tour particulier, car M. Turck, botaniste distingué, ramenant tout aux amours des plantes, prenait à tâche d'expliquer à sa femme les tendres mystères des fleurs, leurs unions charmantes et jusqu'à leurs coquetteries. Il la conduisit ainsi jusqu'aux serres dont les honneurs lui furent faits par le célèbre jardinier Puppenstil, qui, sur la demande de M. Turck, produisit une plante rare dont les pé-

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taies recherchent plusieurs générateifrs. M me Turck écoutait ces détails les yeux baissés, la poitrine un peu agitée : elle en devinait le sens plutôt qu'elle ne le comprenait exactement, et peut-être regrettait-elle en secret que son mari fût si savant sur l'union des carnassiers, des poissons, et négligeât complètement la sienne propre ; mais ses réflexions ne l'empêchèrent pas de s'extasier sur la beauté de la coupable fleur qui , malgré ses débordements, était une plante de l'aspect le plus tendre. Qui eut pu croire aux perpétuelles infidélités de cette fleur rose, d'un aspect languissant, et qui cependant renfermait tant d'ardeurs? La femme du professeur s'enthousiasma si vivement sur la couleur de cette fleur, que le jardinier Puppenstil se crut obligé de lui en offrir une et de lui en promettre chaque semaine pendant l'époque delà floraison. Après quoi, M. et M me Turck quittèrent la serre, étonnés de leur propre bonheur, se disant combien de belles journées perdues sans douces confidences, combien de mois, combien d'années, traversés par la science, qui avaient écarté jusqu'alors les mille tendresses du présent! M. Turck en arrivait presque à médire de .l'anthropologie; mais il promettait à l'avenir, en ressentant l'influence de cette tendre journée, de consacrer moins de veilles à la science, plus de temps à l'amitié, et le professeur parlait sincèrement. Quelques minutes d'épanchement avaient

suffi pour enlever la poussière scientifique gui recouvrait ses sentiments; pour la première fois de sa vie, M. Turck ressentait les influences caressantes de sa femme. Le savant avait disparu, l'homme reparaissait. En rentrant pour dîner, M. Turck jeta les yeux, en attendant que le couvert fût mis, sur les revues et gazettes scientifiques qui lui arrivaient de Paris. Tout à coup le professeur poussa un cri :

— Ah! ces poissons!

Il se lève, court à son cabinet, décroche un sac de nuit, y fourre quelques chemises, un paquet de tabac, et revient embrasser sa femme.

— Madame Turck, je pars pour Paris.

— A Paris, y pensez-vous? Qu'allez-vous faire?

— Ah! ces poissons, ma chère femme, ces poissons!

— Quels poissons?

— Je n'ai pas le temps de t'expliquer... On m'a volé ma découverte; je voudrais déjà être arrivé.

Le savant était visiblement ému : les veines de son front se gonflaient.

— L 1 aquarium, s'écriait-il, ils m'ont devancé avec leur aquarium !

— Mais, mon ami, ne m'aviez-vous pas promis de passer la soirée avec moi seule?

— Il faut que je prenne la poste.

— Ainsi, vous me quittez, monsieur! dit sa femme d'un ton de reproche.

Mais le professeur n'y prenait garde.

— Ma femme, tu liras cette brochure, elle t'expliquera tout. Cet aquarium, j'aurais du y penser plus tôt! Certainement, des poissons convenablement nourris et soignés doivent féconder dans une proportion effrayante... Il y a de quoi nourrir toute la France; on peut renouveler le miracle de l'Évangile avec un aquarium.

Ces- raisons ne pouvaient contenter M me Turck, qui laissa échapper pour la première fois quelques paroles amères contre la science.

— C'est de ta faute, s'écria le professeur. Les femmes sont toutes de même ; tu me tracasses, tu nef me laisses pas un moment de repos, tu es toujours pendue après moi, et la science en souffre. Sans mon mariage, j'aurais pensé à un aquarium.

M me Turck leva les mains au ciel, comme pour le prendre à témoin combien peu les devoirs conjugaux avaient nui au développement des idées de son mari.

— Embrassons-nous, dit le professeur, je veux être ici avant huit jours; j'aurai tiré l'aquarium au clair, et nous penserons à notre affaire.

Sans s'inquiéter des yeux mouillés de sa femme, M. Turck partit et ne fuma pour ainsi dire qu'une

seule pipe pendant ses trois jours de voyage en poste. Il était préoccupé au plus haut degré de la question des poissons, et tout en bourrant sa longue pipe de porcelaine , il cherchait à s'étourdir par des flots de fumée des chagrins que lui causait la découverte des savants parisiens. A peine arrivé, le professeur se fit conduire au Collège de France, et là, il put se convaincre de la véracité des faits relatés par le mémoire scientifique qui avait déterminé son voyage. 11 était trop vrai qu'un autre avait trouvé le moyen d'empoissonner les rivières, et la constatation de cette découverte fit réellement plaisir à M. Turck, car, en réel savant, il n'était pas jaloux de ses confrères; au contraire, il les admirait hautement, et s'il se gendarmait •quelquefois quand une découverte était proclamée, c'était contre lui-même, contre la faiblesse de son intelligence et contre la pauvreté de ses efforts inventifs.

Au lieu de revenir immédiatement à Strasbourg, M. Turck profita de son séjour à Paris pour renouer des relations, fréquenter les séances de l'Académie des sciences, courir les salons académiques où se réunissent les savants, étudier le Jardin des Plantes, suivre les cours comme un simple étudiant, et il fallut une lettre de sa femme pour lui rappeler qu'il était marié. M me Turck s'inquiétait de l'absence de son mari; elle lui rappelait ses promesses, et à chaque

ligne sa tendresse s'épanchait en affectueux reproches. M. Turck répondit qu'il prendrait la poste le lendemain ; mais comme il faisait sa malle, un étranger se présenta, qui lui demanda quelques minutes d'entretien. C'était un homme grand et sec, à cravate blanche roulée en ficelle, porteur d'un habit noir râpé, les yeux ardents et des caves osseuses sur sa physionomie où logeaient en société la misère et la science. L'inconnu tira de la poche de son habit une longue fiole de forme pharmaceutique, la présenta à la lumière et s'écria :

— M. Turck, vous êtes le premier à qui j'ose montrer des résultats de génération spontanée.

Le professeur devint sérieux, desserra sa cravate, et, plein d'émotion, regarda avec une loupe les animalcules presque imperceptibles qui nageaient dans l'eau de la bouteille.

— Je n'y crois pas, s'écria l'anthropologiste.

— Alors, dit l'inconnu d'un ton amer, on est aussi obstiné à la Faculté de Strasbourg qu'à l'Académie des sciences.

C'était attaquer le savant par son côté faible. La province, qui se connaît certains défauts, n'aime pas qu'on ajoute à ceux-ci les fautes parisiennes.

— Eh bien! monsieur, dit M. Turck, puisque vous m'accusez d'entêtement académique , j'emporterai votre fiole. Vous m'expliquerez comment vous procé-

dez ; j'étudierai la question à Strasbourg, et, si vous pouvez prouver la génération spontanée, je m'engage, foi de professeur, à mettre en lumière votre découverte.

L'inconnu poussa un petit rire sardonique et demanda au professeur si ses dernières paroles étaient sérieuses.

— Est-ce que, si vous aviez fait une découverte importante, monsieur Turck, vous iriez la confier à un de vos confrères?

— Alors, monsieur, que prétendez-vous de moi?

— J'ai jeté les yeux sur vous, monsieur Turck, parce que vous n'appartenez pas à l'Académie, et que j'ai plus de confiance en un savant modeste de province, qui ne sacrifie ni à l'ambition ni à l'amourpropre.

M. Turck, flatté de ce compliment, offrit une chaise à son visiteur.

A cette époque, la question de la génération spontanée était à Tordre du jour. D'illustres professeurs, tels que Lamarck et Geoffroy- Saint-Hilaire, ne la repoussaient pas entièrement. En effet, c'est une question qui remuera toujours les grands esprits philosophiques, à savoir qu'un animal naît de rien, sans pore ni mère; mais il fallait le prouver. Lamarck et Geoffroy-Saint-Hilaire n'avaient jamais pu dépasser les derniers degrés de l'échelle animale : ainsi, les

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vers des cadavres représentaient pour eux la formation d'un corps vivant sans le secours de rien. Si quelques esprits hardis et matérialistes avaient profité de cette concession pour remonter immédiatement à Adam , l'école les avait mis au ban de la science comme de purs excentriques. Aussi, M. Turck, craignant de se laisser entraîner dans un précipice antiscientifique, se prit à réfléchir sur le danger de cette confidence et sur la gloire qu'il pouvait en retirer.

— Voici, monsieur, ce que je vous demande, dit l'inconnu : d'assister à mes expériences, de constater la virginité des matières premières, que j'emploie, et de vous assurer de la génération spontanée qui en résulte. Mais il me faut huit jours de votre temps.

— J'accepte, s'écria M. Turck, qui prit pour le lendemain matin un rendez-vous avec l'homme.

En effet, les opérations commencèrent avec assiduité le jour suivant, si intéressantes que le professeur en oublia sa femme encore une fois. Il fallut une lettre inquiète de la pauvre délaissée, qui écrivait à tout hasard à Paris, se demandant si un accident n'était pas arrivé à son mari, puisqu'une précédente lettre lui annonçait le départ positif de M. Turck. Cette fois, le professeur répondit, et sa lettre vaut peut-être la peine d'être reproduite :

« Ma chère femme, tu vas comprendre pourquoi je ne suis pas encore à Strasbourg. Un fait immense, qui

va révolutionner la science, se prépare. Et avec quoi cette révolution se prépare-t-elle? Avec un peu de corail, de l'eau distillée et quelques rayons de soleil. J'ai rencontré une sorte d'alchimiste qui m'a initié à ses tentatives, et tous les matins nous fabriquons des êtres vivants. Ils sont petits, il est vrai, presque invisibles, mais qu'importe ! Ils remuent, ils frétillent, ils vivent. Je n'en dors plus. Mon homme n'a voulu lâcher qu'une partie de son secret, car il prétend donner naissance à des animaux de taille considérable. Seulement, il lui faut des années pour faire sortir ces gros animaux du néant, tandis que ltes espèces d'alves que nous avons créées jusqu'ici n'ont demandé que trois jours, trois jours d'exposition au soleil d'une fiole renfermant de l'eau distillée et un petit morceau de corail. Aucune supercherie n'est possible : les flacons sont hermétiquement fermés, je ne quitte pas mon homme d'une seconde, et j'habite prudemment son galetas, dans lequel je mange sans fermer l'œil, car il faut que je puisse répondre, sur ma réputation d'honnête homme, de la bonne foi des opérations. Tu seras fière avant peu d'être ma femme, car les mémoires que je lancerai sur la génération spontanée rempliront l'Europe de mon nom. Soigne-toi bien, que ton corps soit en repos comme ton esprit. Je relis en ce moment tout ce qui a été écrit sur la génération par les anciens et les modernes. Les anciens avaient

presque tout dit, témoin Aristote qui prétend que la fréquence des difformités de l'espèce humaine tient à l'insouciance avec laquelle notre espèce accomplit l'acte générateur. Cette belle observation m'a fait frémir. Pense un peu, ma chère femme, si nous avions une fille bossue ou un fils boiteux. Ce sont des choses sur lesquelles on ne saurait trop réfléchir. 11 faut de la prudence et beaucoup de sang-froid. Nous en reparlerons à mon arrivée à Strasbourg. Adieu, ma chère femme, accorde-moi encore quelques jours; notre réunion n'en sera que plus affectueuse. »

M me Turck répondit à son mari qu'elle lui accordait quelques semaines; il avait seulement demandé quelques jours. Quoique la lettre ne contînt ni récrimination ni reproches, un autre qu'un savant se fût inquiété du parti subit que semblait prendre une femme si aimante jusque-là; mais M. Turck, tout occupé de ses recherches de génération spontanée, n'y prit pas garde.

Il en était de même chez tous les savants que le professeur fréquentait; peu d'entre eux purent s'initier au mariage. Ceux qui avaient pris femme les avaient quittées peu après le mariage. Il y a entre les femmes et la science des séparations aussi marquées qu'entre le feu et l'eau. M. Turck passa quelques mois à Paris sans découvrir des faits de génération spontanée plus satisfaisants que ceux du début. Un jour,

cependant, il revint à Strasbourg et fut tout étonné de trouver sa maison remplie de fleurs de bas en haut. L'escalier était garni de caisses d'oranger, et chaque pièce ornée de jardinières d'une rare beauté.

— Que de fleurs! s'écria-t-il en embrassant sa femme.

— J'y ai pris goût pendant votre absence, dit-elle, et pour me distraire, M. Puppenstil a bien voulu me donner des leçons de botanique.

— A la bonne heure, madame la savante, dit M. ïurck qui pinça les joues de sa femme d'un air joyeux, car il voyait dans ce goût une occupation à la faveur de laquelle il lui serait permis de rester désormais dans son cabinet sans fen sortir.

Pendant les quelques mois d'absence du professeur, la beauté de M me Turck s'était complètement épanouie : l'inquiétude mêlée de résignation qui avait paru sur sa physionomie pendant les premiers mois de son mariage, s'était changée en une sorte d'humeur de satisfaction dont un teint brillant portait la trace. La vivacité du regard, l'éclat du coloris, la fraîcheur ne laissaient rien à désirer. La poitrine s'était développée d'une façon imposante, et les épaules blanches et majestueuses eussent tenté tout autre qu'un savant ; car chacun en parla au bal du doyen de la Faculté qui eut lieu quelque temps après le retour de M. Turck, Certainement , le professeur eût pu se

mettre d'accord avec les doctrines d'Aristote et goûter à ce friand morceau; mais la vue d'une beauté si triomphante lui fit penser à l'énorme disproportion d'âge qui le séparait de sa femme.

— N'est-il pas trop tard? se demanda l'anthropologiste, qui, affaissé sur lui-même, chétif et frileux, craignait de faire cadeau de trop d'hérédité paternelle au rejeton futur. Ce furent encore de nouvelles recherches dans les livres pour trouver quel résultat pouvait amener une telle union. — Si M me Turck savait se contenter de son amour pour les fleurs! pensa Tanthropologiste, qui ne négligeait rien pour entretenir ce goût et engageait fréquemment M. Puppenstil à dîner.

Ce jardinier n'engendrait pas la mélancolie. Vivant à l'air tout le jour, étudiant les plantes plutôt que les livres, il n'avait pas contracté ces habitudes de corps qui font d'un savant une sorte de momie anticipée, Vif, alerte, joyeux, M. Puppenstil plaisait généralement par son air ouvert, la pureté de son sang et le brillant de ses yeux. Il avait de bonnes manières, quoique vivant en pleine nature, et sa place était marquée dans les fêtes et festins des membres de la Faculté. M. Turck en fit l'intime de sa maison; et dès lors le jardinier eut une grande influence dans le ménage du savant.

Enfin, le mariage de M. Turck fut consacré par

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la venue de deux jumeaux qui donnèrent pleinement raison aux paroles sacramentelles que prononçait régulièrement à chaque cours le professeur d'anthropologie. La nature et la science se trouvèrent une fois d'accord, quoiqu'on trouvât plus tard dans la ville que les deux enfants de M. Turck, quand ils eurent pris quelque développement, avaient un faux air de M. Puppenstil.

M. Turck, en sa qualité de savant, ne s'aperçut pas de ce détail; mais plus d'une fois, penché sur ses livres, il cherchait à se rappeler quel mois, quel jour, quelle occasion l'avaient poussé à cette entreprise dont les deux jumeaux ne permettaient pas de douter.

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