LA COUPE SOMBRE ET LE DÉSIR DU TRAITRE BIGLE
L'inspecteur de la forêt de Grateloup n'avait pas été sans remarquer les nombreuses attaques dont il était l'objet : mandé plus d'une fois au ministère, il reçut des reproches du chef du cabinet. Ce n'étaient pas les réprimandes qui le blessaient le plus, mais cette sorte d'observation envenimée qui s'attachait à tous les aménagements de la forêt. Il soupçonna ses inférieurs d'envoyer des rapports contre lui et les traita avec une extrême sévérité. L'administration tout entière fut encore sur les dents, sans se douter que M. Gorenflot était l'auteur de ce redoublement de travail. Plus tard seulement, en voyant la biographie de Y Amant de la forêt, les ovations dont il était l'objet, les banquets donnés et rendus, l'inspecteur commença à comprendre quel ennemi dangereux il avait dans la personne de M. Gorenilot.
En effet, le mercier était devenu plus qu'un adver-
saire redoutable, une sorte de rival qui puisait ses moyens d'attaque aux sources mêmes de la science forestière. Avec ridée que Grateloup lui serait acquis par la suite avec toutes ses dépendances, M. Gorenflot, d'après les conseils de Godard, s'était monté une bibliothèque qui traitait exclusivement de matières relatives aux forêts. Abonné aux journaux spéciaux, le nez toujours fourré dans les livres quand il ne visitait pas les travaux de Grateloup, M. Gorenflot avait embarbouillé son esprit de faits, d'observations, de mille opinions diverses que le bon sens ne cimentait pas merveilleusement, mais qui, aux yeux des ignorants, pouvaient le faire passer pour un homme des plus compétents.
Il attendait l'inspecteur à la prochaine coupe qui ne tarda pas à arriver. On se rendra compte difficilement aujourd'hui de l'effet désastreux que produisit cette coupe dans Paris; les victimes de la première révolution n'inspirèrent pas plus de regrets que les arbres de Grateloup. De jour en jour cette coupe fut exploitée graduellement par Godard, jusqu'à ce qu'elle arrivât à tout son développement de coupe sombre. Encore une coupe sombre! tel était le titre du dernier article de Godard, qui fit explosion dans Paris. Les faiseurs de mélodrames ne trouvent pas de titre plus heureux. Cette coupe sombre avait tout l'attrait d'un roman de miss Anne Radclifle. La coupe sombre fit oublier un
instant la question des jésuites. Les politiques d'estaminet discutaient gravement sur la coupe sombre, sans savoir au fond ce dont il était question. Chacun parlait avec une sorte de terreur de cette coupe sombre, comme 'si la tranquillité de l'État était menacée. On en fit même une question de cabinet, et on disait à la Bourse :
— Après cette coupe sombre, les ministres seront obligés de donner leur démission.
A la suite des articles de journaux et des bruits publics, un membre de l'opposition de la chambre des députés fit des interpellations directes au ministre et le somma de donner des explications sur la fameuse coupe sombre qui troublait les esprits. Le ministre annonça qu'il répondrait le lendemain, et trois orateurs s'inscrivirent pour parler contre la coupe sombre. Leurs discours produisirent une véritable sensation dans le public : à les entendre, l'administration des eaux et forêts avait juré la destruction complète de Grateloup, car elle pouvait se contenter de coupes par éclaircie, mais la liste civile voulait se faire des revenus immenses en détruisant la forêt de Grateloup, et l'orateur appelait l'attention la plus sévère de la chambre sur cette usurpation de pouvoirs. Un avocat bilieux envisagea la question à un autre point de vue. Cette coupe sombre devait, dit-il, amener quelque épidémie sur Paris. Les forêts étant faites pour aspirer
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l'humidité de l'atmosphère, l'humidité malsaine qui ne trouverait plus à se loger retomberait nécessairement sur la capitale. 11 parla fort éloquemment de la chevelure des arbres qui pompe avec avidité des vapeurs dangereuses, et il obtint un succès d'autant plus grand que les Parisiens furent heureux d'apprendre quelques détails relatifs à la nature. Il n'y a pas d'étonnement plus vif que celui d'un homme occupé d'affaires de bourse, de théâtre, de femmes, de tableaux et de brimborions, quand on lui soumet les faits naturels les plus simples. C'est ce qui faisait le succès de Sylvain, qui se serait brisé tout de suite contre la première curiosité venue, si la fameuse coupe sombre n'eût réveillé des esprits blasés.
Ce fut alors que Sylvain fut plaint pour ses tribulations de police correctionnelle et ses débats avec l'administration des eaux et forêts. Le raisonnement suivant, lancé par Godard dans les colonnes de son journal, trouvait de nombreux approbateurs. Un simple particulier ne pouvait tracer dans une forêt royale le plus étroit des sentiers sans être condamné à la prison, et un inspecteur avait le droit, pour satisfaire des intérêts privés, d'ordonner une coupe sombre. L'opposition eut beau jeu en cette matière, et le ministre fut battu complètement. Sa colère retomba nécessairement sur l'inspecteur général de Grateloup,
qui ne sut quel parti prendre désormais vis-à-vis de la forêt. Il n'osait plus ordonner de déplanter un baliveau, car il croyait M. Gorenflot aux aguets pour saisir toutes les occasions de récriminer contre l'administra tion. C'était un ennemi redoutable que le mercier, à la tête des Amis de la Nature et de trois journaux. L'inspecteur général se dit qu'il valait mieux donner sa démission que d'être houspillé tous les matins dans les gazettes et réprimandé dans les bureaux du ministère.
Lutter avec M. Gorenflot, il n'y fallait pas songer : l'opinion publique s'était prononcée trop ouvertement en faveur de Sylvain. D'ailleurs, depuis sa condamnation, le mercier ne cherchait plus à embellir son amante. On l'empêchait de la posséder, et à son tour il empêchait les autres de l'approcher. Cette lutte entre un simple particulier et une administration toute-puissante est peut-être le seul fait significatif de la présente narration. Rien de plus simple en apparence, rien de plus compliqué au fond. M. Gorenflot ne se mettait plus en contravention avec la loi : il usait de son droit de citoyen en critiquant les actes de l'administration des eaux et forêts ; sans doute, il les exagérait, et à sa suite les membres de l'opposition, mais il n'y avait pas là matière à poursuite, quoique les articles de journaux fussent violents et mensongers.
L'inspecteur résolut d'aller trouver M. Gorenflot et de s'expliquer nettement avec lui. Il trouva le mercier étonné lui-même du bruit qui se faisait dans les journaux. Au fond c'était un honnête homme, qui ne voulait troubler le repos de personne, et qui s'était laissé entraîner à sa manie sans se douter qu'elle mettrait à l'envers l'esprit des journalistes et des orateurs.
— Je suis innocent, monsieur Cornulier, dit-il à l'inspecteur; c'est ce Godard qui a tout fait.
— Qu'est-ce que Godard! demanda l'inspecteur.
— Eh ! monsieur, c'est un petit journaliste qui se disait Ami de la Nature, et qui, à ce titre, s'est installé chez moi plus souvent que je ne l'aurais voulu, m'a emprunté de l'argent et m'a fait causer tant et plus sur Grateloup. Je croyais qu'il aimait la forêt pour elle-même; c'était pour la traîner dans ses journaux et s'en faire un revenu. Il s'est vanté dernièrement devant moi d'avoir gagné plus de 3,000 francs avec la coupe sombre dans sa gazette, et il ne m'a pas rendu mon argent. Dites-moi ce qu'il faut faire, monsieur Cornulier, pour remédier à ce dommage, et je suis tout à votre disposition.
— La seule chose est de ne plus fréquenter ce Godard.
— C'est fait; ma femme Ta déjà congédié!
L'inspecteur, trouvant le mercier plus sage qu'il ne le croyait, lui permit de continuer certains embellissements dans la forêt, à la condition de ne pas employer plus de deux hommes par journée. M. Gorenflot se réservait de poursuivre l'exécution de quelques sentiers aboutissant à divers points de vue dont il réclamait d'être le parrain. Les flèches bleu de ciel seraient conservées pour indiquer aux curieux ces nouveaux sentiers, car M. Gorenflot obtint le droit de publier un plan de la forêt où la création de ces sentiers et leur dénomination était inscrite. L'inspecteur s'engageait à fermer les yeux sur ces travaux et promettait même plus tard de leur donner un caractère officiel. Ce fut ainsi que M. Gorenflot, poussé par les Amis de la Nature, dont le démagogisme était flagrant, donna à un carrefour le titre de carrefour des Principes de 89 ; il y eut également la clairière des Droits de l'Homme. Madame de Staël fut dotée d'une gorge, car on appela à jouir de la forêt les philosophes anciens et modernes, les Conventionnels, les peintres, les poètes et les romanciers.
Un grand plan existe qui constate ces baptêmes et ces donations. L'inspecteur alla même jusqu'à donner le nom de Gorenflot à une des principales routes de la forêt. Le sceptique Bigle parvint seul à esquiver ces
honneurs. Pressé par le mercier d'accepter un arbre, un buisson ou un rocher :
— Monsieur Gorenflot, dit Bigle, donnez-moi le nuage qui passe !
Paris, hiver de 1858.