AYANT-PROPOS
Le petit roman qu'on réimprime aujourd'hui parut en 1861 dans la Presse, journal alors très répandu.
Le Violon de faïence n'amena pas de désabonnements, ce qui était déjà un résultat, à considérer les quelque quarante mille abonnés qui représentaient quarante mille « goûts » divers.
Une transformation s'opérait alors dans le journalisme et devait créer un nombre considérable de lecteurs se chiffrant par plusieurs centaines de mille estomacs plus robustes qu'intellectuels, capables de dévorer et de digérer les romans aussi noirs que l'encre avec laquelle ils étaient imprimés.
A ce moment la situation devint excellente pour tout être qui aspirait à « écrire dans les journaux ». La composition d'un roman, son développement, sa conduite, étaient devenus des détails de luxe, et j'ai conté quelque part la connaissance imprévue que je fis d'un petit marmiton qui, envoyé chez moi par un pâtissier son patron, laissa sur ma table un volumineux manuscrit : Comment finissent les bâtards. Ce petit marmiton, qui sans doute avait des loisirs, comprenait son époque, et son roman n'était pas inférieur à ceux d'autres marmitons-de-lettres qu'il est inutile de nommer.
S'il m'était permis de devenir mon propre censeur, pas trop chagrin toutefois, je reconnaîtrais volontiers que, par la nature de son sujet, le Violon de faïence dut alors passer pour quelque peu spécial, la passion de la céramique n'ayant
pas atteint en 1861 les développements qui depuis ont grossi d'année en année. On voulut bien admettre toutefois que cet amour de la faïence n'était que le décor du drame et que le dada de la collection, à un tel degré d'entraînement, méritait d'être étudié presque au même titre que la passion pour les femmes et le jeu, l'ambition ou l'avarice.
Les approbations que dicte la moindre œuvre à son auteur sont nombreuses, et il est peu d'écrivains qui, complaisamment, ne se plaisent à en faire part à leurs lecteurs. Sainte-Beuve, dans les Causeries du Lundi j parla en termes sympathiques du Violon de faïence; mais sa critique ne venait qu'à titre d'appoint dans une étude d'ensemble sur mes recherches dans le domaine des arts et de la poésie populaire.
Ce qui me toucha le plus fut l'envoi ultérieur d'une Revue de Boston où le roman était analysé et étudié avec un développement auquel nous ne sommes pas habitués en France * .
1. W. H. Bishop, The faïence violin dans the Atlantic Monthly. Boston, 1879.
— vin —
Esquisser un petit drame de province, y couler comme dans un gaufrier une matière exceptionnelle qui ne se rattache que par un léger trait d'union aux courants de la mode, être compris au delà des mers par un écrivain qui appelle l'attention de ses concitoyens sur une œuvre étrangère, voilà la plus agréable récompense que l'auteur d'un livre doit attendre, celle qui lui fait oublier les soucis de l'exécution.
Non pas que le Violon de faïence m'eût coûté beaucoup de peine ; il coula tout naturellement de ma plume comme un filet d'eau claire jaillit des fentes d'un rocher.
Depuis dix ans je parcourais la France, poussé par une idée qui devait me faire entreprendre plus tard VHistoire des faïences patriotiques sovs la Révolution. Ayant visité sur place un certain nombre de collectionneurs, je pus amasser bien des matériaux dans l'ordre céramique sur les hommes et les choses.
Doué par la nature, bien plus que par l'étude, du don d'envisager gaiement les choses sérieuses
et sérieusement les choses plaisantes, il me fut permis alors de tirer sans mal ni fatigues les faits accumulés dans mes souvenirs, et par là de communiquer au public de faciles impressions. Car le peiné et le voulu , dont voudraient faire les plus beaux fleurons de leur couronne quelques écrivains qui se battent les flancs et le proclament, ne touchent le lecteur en quoi que ce soit. Il entend que le miroir de la comédie qu'on lui montre soit bien net et clair, sans ombres ni rayures.
Le Violon de faïence^ venu sans efforts, n'appartenait en quoi que ce soit à la catégorie des œuvres pour lesquelles un auteur s'arrache les cheveux, quand il lui en reste.
Il est de mode aujourd'hui d'invoquer la réalité d'un récit. De la plupart des romans modernes l'auteur laisse entendre qu'il pourrait en donner la clef. On croit piquer la curiosité en imprimant qu'on n'a peint que des personnages très en vue sur le boulevard, au Bois ou à l'Opéra. Si la réalité intellectuelle en était réduite à ce procédé.
la Gazette des tribunaux dépasserait alors les importantes créations des maîtres.
Qu'importe au public qu'un portrait soit peint d'après nature , s'il est mal peint ! que des faits soient réels, s'ils ne sont pas logiquement agencés !
Veut-on la déclaration d'un homme qui a poursuivi d'aussi près que possible cette réalité, sur laquelle la critique a tant ergoté ? Elle est tout à la fois un choix, un arrangement, un résultat de l'imagination sans cesse en quête avec l'induction, im relief de la vérité, un timbre qui bat sur le cœur de l'écrivain et qui, s'il n'en fait vibrer aucun son, peut être traité comme une pauvre horloge à remiser au grenier.
Dans quelles antichambres de ministères, dans quels cabarets, dans quelles coulisses Lesage a-t-il rencontré ses grands seigneurs, ses aigrefins, ses laquais, ses actrices? Les commentateurs n'en savent rien ; en vain ils ont essayé de plus d'un trousseau de clefs pour ouvrir la serrure du Gil Blas. Tous les personnages agissant dans cette
admirable comédie sont restés inconnus ; ils n'en constituent pas moins les acteurs du plus beau, du plus vivant roman français qui existe.
J'éprouve quelque embarras , après un si haut exemple, à dire que je me suis servi, pour le Violon de faïence, de deux types dont l'un était très en vue dans le petit monde des amateurs de curiosités : celui-là je ne l'ai jamais connu ; l'autre, érudit modeste, vivant en province, quand je dirais son nom, intéresserais-je davantage les étrangers, les lecteurs de romans? Ils demandent que Gardilanne et Dalègre soient assez solidement constitués pour faire partie de l'état civil fictif à l'usage des romanciers.
Voilà comment fut agencé le Violon de faïence. Peut-être faut-il, dire un mot des préoccupations de l'auteur en matière de forme : elle n'est pas éclatante et ne peut servir de modèle à quiconque ; sa seule ambition est d'être décente, habillée simplement, et par là d'échapper au démodé qui trop souvent atteint les œuvres brillantes en apparence.
Malgré les fouilles intéressantes pour l'enrichissement de la langue qui se sont produites de 1820 à 1880, malgré les coulées passionnées dont l'action me paraît avoir été plus particulièrement utile à la poésie, si je me retourne vers les maîtres de la prose, je ne crois pas faire montre de classique enragé en disant que Molière, La Fontaine, Saint-Simon au dix-septième siècle, Lesage, Voltaire, Diderot au dix- huitième siècle, offrent les ressources suffisantes à la pensée moderne et que toute passion, même profonde, peut être exprimée par cette langue fixée pour longtemps.
Tel est le Panthéon des dieux que j'admire et dont j'écris les noms sans craindre d'évoquer une comparaison accablante.
A un plan moins en vue je placerai l'abbé Prévost, Bernardin de Saint-Pierre, Sedaine, Xavier de Maistre, qui heureusement ne sont pas des maîtres « impeccables », mais dont l'ingénuité des récits doit être goûtée dans leur essence intérieure plutôt qu'étudiée ; ils ont écrit poussés par le « sentiment » bien plus que par d'ambitieuses théories.
— X iri —
A ces hommes peuvent se rattacher bien des conteurs qui , ayant souci de leurs récits , ne se préoccupent de la forme qu'accidentellement. Le culte exclusif de la phrase , l'art de la rhétorique cachant trop souvent le vide de la pensée, les rendent peut-être indifférents pour les œuvres à grand fracas. Les yeux de ces « lakistes » se tournent avec plus de complaisance du côté de la maison blanche aux volets verts qui ne relève que bien incidemment des lois architecturales, et ne semble-t-il pas que c'est d'un de ces petits cottages modestes, bâti à peu de frais par son propriétaire, qu'un poète, M. Paul Arène, a voulu parler, disant avec une bienveillance tout amicale que le Violon de faïence « était écrit à la bonne franquette, ce qui, ajoutait-il, est peutêtre, ainsi que le suggère l'étymologie, la meilleure façon d'écrire le français ».
J'efface meilleure et j'accepte la définition.
Je me suis quelque peu appesanti sur un Conte, dont l'éditeur me chargeait de présenter la nouvelle édition au public; il faut ajouter un mot
touchant l'illustration de ce livre. Un habile graveur, M. J. Adeline, a bien voulu répondre à mon désir d'orner le texte seulement par des sujets de nature morte.
Ce n'est pas un caprice. Il me paraît presque impossible qu'un artiste rende avec tout leur accent extérieur, avec leur ressemblance, les personnages vus par l'écrivain et retracés par lui avec une précision parfois gênante ; peut-être le Berlinois Chodowiecki, peut-être Henry Monnier eussent-ils pu traduire la pensée de l'auteur.
L'époque actuelle, qui compte tant d'artistes de talent, ne m'a pas fait rencontrer le peintre que je souhaitais pour rendre, avec la clarté des intérieurs de ce petit drame, la mimique qui convient aux personnages; c'est pourquoi laissant au graveur l'interprétation des vieilles boutiques, des anciennes maisons de province, des objets merveilleux trouvés à la ville et à la campagne, le peintre put encore puiser dans ses souvenirs des motifs variés, dignes de sa pointe, pour servir d'entourages décoratifs aux têtes de chapitres ou les terminer par des culs-de-lampes finement travaillés.
Dans cette sorte d'illustration le curieux collabore en quelque sorte avec l'œuvre ainsi présentée. Autour du Violon de faïence ^ l'imagination du lecteur lui fera trouver les personnages agissants, leurs gestes, leurs joies, leurs convoitises, leurs déconvenues.
Ces détails, ces profds, dessinés mentalement, à l'aide du texte, ne constituent-ils pas une illustration variée, multiple et personnelle qui vaut mieux que des physionomies sans justesse, des gestes faux, des habits de convention?
GHAMPFLEURY.
Sèvres, décembre 1884.
LE
Qui n'a entendu parler, à Nevers, de Dalègre, un des types les plus accentués du tempérament nivernais, c'est-à-dire un homme petit, gai, souriant, affable, la figure fortement colorée, portant les traces du vin du pays comme un chevalier portait jadis les couleurs de sa dame?
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Dalègre fut un des meilleurs compagnons d'une ville riche en bons vivants, sains de corps et d'esprit, subtils en paroles, ne reculant pas devant un propos salé et jouissant de la vie en hommes joyeux et prudents qui ne veulent pas l'user tout d'un coup.
De vingt à trente-cinq ans Dalègre remplit le pays de son nom. Pas de bonne fête sans lui; il était beau danseur, et les mères ne manquaient pas de demander à leurs filles : « As -tu été invitée par M. Dalègre? »
Aussi, pendant quinze ans, Dalègre fut-il le roi de la ville. Avec un peu d'ambition, il eût pu faire meilleure figure encore ; mais comme les plaisirs l'entraînaient dans leur ronde, il s'y laissa aller jusqu'à ce qu'un jour cette vie perpétuelle de chasses, de dîners, de bals et de fêtes le fatiguant, il vint faire un tour à Paris.
Malheureusement pour lui, Dalègre y rencontra un ancien ami de collège, Gardilanne, qui était bien le caractère le plus opposé au sien qui pût se voir.
Gardilanne, chef de bureau au ministère des affaires étrangères, était maigre, maladif, soucieux le plus souvent, Gardilanne avait un chétif estomac ; Dalègre eût digéré du fer.
Les deux amis s'entendirent néanmoins, le Nivernais étant naturellement porté par son heureux caractère à accepter les habitudes de ceux qui l'approchaient, pourvu qu'on lui passât ses fantaisies.
Au restaurant où Gardilanne emmena Dalègre, il sortit de sa poche une petite topette qui contenait un doigt de vin, le seul qui lui convînt; il n'empêcha toutefois pas son compagnon de boire une excellente bouteille de Corton.
Dalègre alla au théâtre. Gardilanne rentra chez lui, car le chef de bureau s'était fait une loi de se coucher à neuf heures ; et il disait ne pouvoir conserver sa frêle santé qu'à force d'incessantes précautions, comme de manger à des heures régulières, de se nourrir peu à la fois et souvent, de n'avoir ni femme, ni enfants, ni passions, ni inquiétudes d'aucune sorte.
Dalègre, étonné de ce genre de vie, se demandait quelles joies pouvait goûter dans Paris un célibataire de quarante ans, dont la société consistait en une femme de ménage acariâtre, et il crut réellement que Gardilanne n'avait pas de passions. En ceci il était médiocre observateur ; la suite de son séjour à Paris le lui prouva.
Tous les matins, Gardilanne, levé à six heures, pre-
nait un modeste repas. Qu'il fît vent, grêle, neige ou pluie, le chef de bureau battait le pavé pendant trois heures, commençant par le faubourg Saint- Antoine et la rue de Lappe pour terminer par le quai Voltaire.
Gardilanne se disait sans passions ; c'était un être passionné à l'excès, inquiet comme un amant allant à son premier rendez-vous, plus tyrannisé qu'un ambitieux, fébrile autant qu'un joueur, les yeux enflammés comme un Corse qui guette son ennemi, aussi brillants que ceux d'un gourmand devant l'étalage de Chevet, les mains convulsives semblables à celles d'un homme dont la dernière carte représente la ruine ou la fortune.
Pas de passions ! Gardilanne les possédait toutes, fondues en une seule, la plus tyrannique, la passion des collections!
Gardilanne aimait les beaux meubles, les tableaux de maîtres ; de même qu'une femme il se plaisait à manier les dentelles anciennes. L'Inde et le Japon lui apparaissaient sous la forme d'éléphants sacrés ou de pieuvres fantastiques en métaux précieux; les émaux de Limoges, les premiers états d'eaux-fortes rares, les ivoires, les verreries de Venise, les bas-reliefs italiens du seizième siècle se disputaient son admiration
autant que les somptueuses étoffes du Levant, Jes faïences de Henri II, les miniatures, les armes, les tabatières, les bahuts et les crédences.
Pour satisfaire sa soif de collectionneur convoitant tout objet hors de prix, Gardilanne était d'une avarice à malmener son corps au dedans et au dehors, par la nourriture et l'habillement, afin d'économiser chaque jour quelques francs à jeter en proie au monstre du bric-à-brac.
Le chef de bureau dormait à peine la nuit, rêvant sans ^sse d'objets plus merveilleux que les trésors des Mille et une Nuits. Le tonnerre eût éclaté dans la rue que Gardilanne ne se fût pas dérangé de la vitrine d'une boutique au fond de laquelle son œil plongeait, cherchant si, dans un entassement d'objets sans valeur, il n'y avait pas quelque bon coup à faire.
Pas de passions ! Gardilanne en eût remontré à un chat guettant une souris. Quand, le masque froid comme celui d'un juge, il marchandait un lot de bouteilles de pharmacie dans l'ignoble échoppe d'un revendeur de la rue Mouffetard, qui se serait douté que le bois d'un fauteuil armorié pendu au plafond était la proie qui attirait Gardilanne, se disant marchand de verres cassés pour entrer en possession
du siège dans lequel s'était peut-être assis le grand Condé?
Pas de passions! Quetaient-ce que ces sillons verdâtres sur une peau jaune et luisante, ce parchemin collé sur des pommettes saillantes, ces yeux creux sans cesse allumés par la fièvre, ces épaules courbées avant l'âge, cette vieillesse anticipée?
Une misère profonde eût moins efflanqué le chef de bureau : âgé seulement de trois ans de plus que Dalègre, il pouvait passer pour son père, et un père avare, tant sa figure était tirée, tant ses vêtements étaient râpés.
Dalègre, qiii avait perdu Gardilanne de vue depuis le collège, trouva son ami fortement vieilh ; mais il n'en témoigna rien, de semblables observations étant d'ordinaire mal reçues. D'ailleurs il fut ébloui par les entassements d'objets de prix qui encombraient l'appartemen* de Gardilanne, tellement rempli de merveilles qu'on pouvait le prendre pour le garde-meuble de la reine de Saba.
Pas une place où mettre le pied dans ce logis! Il manquait des meubles les plus usuels; il regorgeait de cabinets à marqueteries, d'étagères à lourdes colonnes torses, de bahuts pesants qui eussent compromis la solidité d'un plancher parisien, si Gardilanne
n'avait habité le rez-de-chaussée solidement construit d'un ancien hôtel,
Une enfilade de pièces dallées solidement avait permis d'entasser dans l'appartement d'anciennes boiseries, des ouvrages en ferronnerie, de grands dessus de portes enlevés par la bande noire des auvergnats à de vieux manoirs. Le logement de Gardilanne était vaste, mais bondé. Il fallait prendre garde à ses coudes, à son chapeau, à chacun des moindres mouvements du corps. C'était un musée en désordre qui, dans son amas de choses, laissait toutefois entrevoir des richesses de toute nature.
Cependant Gardilanne n'avait pour unique revenu qu'une place de cinq mille francs ; mais il remplaçait l'argent par la patience, une activité sans bornes, un flair sans égal, une astuce profonde qui le faisait roi de l'échange parmi les collectionneurs, car sa patience, son activité, son instinct et ses cinq mille francs d'appointements, maximum qu'il n'avait conquis que depuis un an seulement, eussent été insuffisants pour lui permettre de garder cette collection incomparable.
Le secret de Gardilanne (il ne le dit pas à son ami) consistait à satisfaire les desiderata des divers amateurs de curiosités.
Levé de grand matin, Gardilanne faisait rafle chez les marchands de tout ce qu'il savait devoir convenir à celui-ci et à celui-là. A force de voir et de comparer, possédant à fond la science compliquée du bric-à-brac, il était l'homme de Paris le meilleur à consulter sur une marque, une attribution, une généalogie et les diverses pérégrinations d'un objet d'art.
Gardilanne en eût remontré aux commissairespriseurs les plus futés, et le meilleur argument, parmi les amateurs, à propos d'un objet douteux, était de citer l'opinion du célèbre collectionneur qui faisait autorité sur la place.
Un tact si fin lui fit découvrir dans la moisissure des objets précieux qu'il troqua contre peu d'argent; et comme les connaissances en toutes choses valent des capitaux, au bout d'une quinzaine d'an» nées Gardilanne put devenir lui-même propriétaire d'une certaine quantité d'objets d'art auxquels la mode n'était pas encore attachée et qu'il força plus tard à reconnaître, non seulement pour des raretés, mais encore pour des monuments d'une véritable valeur.
Alors Gardilanne fut heureux, plus heureux sans estomac que Dalègre au miheu d'un festin.
Le Nivernais admira de confiance les amas de splen-
deurs qui encombraient l'appartement ; mais il ne put deviner les secrètes joies de son ami qui, aussitôt qu'il rentrait chez lui, voyait les portes du paradis ouvertes.
Dans ces chambres froides et sans feu Gardilanne se promenait dès la pointe du jour, lançant des regards émus à chacun des objets qu'il avait sauvés de la ruine.
Qu'on s'imagine la joie d'une mère dont l'enfant a été tiré des griffes de la mort par un habile médecin! C'étaient les mêmes ravissements chez Gardilanne. La majeure partie de ses curiosités, il les avait trouvées délabrées, ébréchées, déchirées, et il leur avait rendu une seconde vie avec leur éclat primitif.
Le célibataire sans enfants s'était ainsi créé une famille. Pas un objet qui ne lui rappelât une longue recherche, des combinaisons profondes, des ruses, un drame !
Quelquefois même Gardilanne se levait la nuit et allumait une bougie pour satisfaire son ardente curiosité et se repaître de la vue d'une nouvelle acquisition.
Au réveil, c'étaient encore de nouvelles joies, des extases comparables à celle de l'avare qui compte et recompte son or, car Gardilanne joignait au goût
des arts un contentement matériel qui le faisait s'écrier à tout propos : — Ici sont entassés des millions
Peut-être Gardilanne en était -il arrivé à préciser d'une façon si positive sa collection, certain que cette manière de parler est de celles qui sonnent le mieux à l'oreille des ignorants. Il le disait aux autres sans craindre de rabâcher, se le répétait à lui-même et il n'en fit pas mystère à Dalègre, qui ouvrit de grands yeux.
Gomment un fonctionnaire aux appointements de cinq mille francs pouvait-il avoir amassé des millions? C'est ce que Dalègre ne s'expliqua pas, même quand Gardilanne l'eut invité un matin à une de ses chasses habituelles dans des impasses, des ruelles, des taudis du quartier des juifs : cette chasse ne dura pas moins de quatre heures, à la suite de laquelle Dalègre revint brisé, lui rompu à tous les exercices du corps; mais le Nivernais n'avait pas la passion du bric-à-brac.
Les courses dans Paris, d'un faubourg à l'autre, l'intéressaient médiocrement , et il ne put s'empêcher de manifester son dégoût dans une boutique de chiffonnier de la rue de l'Épée-de-Bois, oîi Gardilanne flaira des fragments d'anciennes tapisseries sous des entassements de peaux de lapin, d'os de toute sorte,
dont l'accumulation provoquait de nauséabondes odeurs.
Dalègre, s'il avait été doué de quelque observation, eût remarqué l'émotion de l'homme, la flamme de ses yeux, une tension de nerfs qui tout à coup allongeait la main de Gardilanne comme celle d'un joueur de violon : à ses doigts qui prenaient des formes judaïques il ne manquait que des ongles crochus.
Dans ces détritus du chiffon, le chef de bureau fourrageait avec l'instinct de l'avare et le sang-froid du chirurgien pressé d'abréger une opération douloureuse : des deux mains il fouillait pendant que ses yeux, comme ceux d'un agent de police, prenaient des facultés divergentes d'un ordre tout particulier, qui permettaient à Gardilanne de voir en face, de côté et presque par derrière.
Dalègre manquait de ce sens du Beau qui permet à ses servants de deviner un objet d'art pur et sans tache, caché comme l'or dans le creuset sous la crasse du métal bouillonnant; c'est pourquoi, peu soucieux de semblables découvertes et ne s'y intéressant en rien, Dalègre écœuré se tenait sur un pied, osant à peine poser l'autre sur le sale plancher de cette échoppe.
Le souvenir des plaines riantes du Nivernais lui
revenait dans la misérable rue de l'Epée-de-Bois; les lièvres sortant de leurs terriers lui apparaissaient sur la route à portée de son fusil, et il ne se disait pas que Gardilanne était atteint de la même passion que lui pour la chasse, sauf qu'elle s'appliquait à d'anciens objets.
Quand Dalègre fut sur le point de partir pour la province, Gardilanne lui dit :
— Tu connais les faïences de Nevers?
— Non, répondit Dalègre.
Gardilanne haussa les épaules.
— Gomment! s'écriat-il, tu habites un pays où ont été fabriquées les plus belles faïences françaises,
et tu ne sais pas seulement qu'elles existent! Je te plains 1
Dalègre sourit.
— Demain matin, reprit Gardilanne, viens de bonne heure, tu prendras une première leçon ; il faut absolument qu'un homme comme toi se connaisse en faïences. C'est le meilleur titre de gloire de ta province.
— A quoi me servira de devenir connaisseur ? dit Dalègre qui avait la bosse de l'enthousiasme local médiocrement développée.
— A ne pas passer pour un ignorant.
— Penh ! fit Dalègre.
Mais Gardilanne revint à la charge et fit promettre à son ami qu'il essayerait de s'instruire; en même temps il lui révélait son idée.
— Nous manquons à Paris, dit-il, de beaux spécimens des fabriques de Nevers, par la raison que la porcelaine l'a emporté jusqu'ici sur la faïence ; mais il viendra un jour où celle-ci triomphera et prendra le pas sur sa rivale. Une révolution se produira en céramique comme elle a éclaté en 89. La faïence, c'est la bourgeoisie qui demande à faire reconnaître ses droits, et le sort de la noblesse est réservé à la porcelaine. On ne la persécutera pas ; mais elle tombera dans l'oubli, et seulement les parvenus, pour se
donner des airs de grands seigneurs, rechercheront cette froide et vaniteuse fabrication.
Dalègre ne comprit pas la leçon ; il se souciait médiocrement de la déclaration du Tiers, et le petit livre de l'abbé Sieyès ne l'avait jamais fait rêver. C'était avant tout un homme de plaisir, ami dévoué d'ailleurs, et il le prouva dans cette circonstance.
Voyant que Gardilanne désirait vivement des faïences de Nevers, il s'efforça de comprendre les leçons de son ami, quoiqu'il eût de la peine à se loger dans l'esprit les jaunes j les bleus et les verts qui faisaient la base des décors nivernais.
Il écouta vaguement l'historique des fabriques de sa province, à savoir que des artistes italiens étaient venus s'établir à Nevers à la fin du seizième siècle, attirés par les ducs, et qu'ils avaient modelé et peint des vases d'une certaine dimension.
En même temps Gardilanne plaçait sous ses yeux un échantillon précieux, une sorte d'aiguière aux anses en forme de cordes roulées. Mais ce que le chef de bureau désirait par-dessus tout était des échantillons de blanc sur bleu, dont le seul type dans le cabinet du collectionneur consistait en un carreau émaillé provenant du palais des ducs de Nevers.
— Une merveille d'ornementation qui rivalise avec le sopra hianco des écoles italiennes! s'écriait-il.
Gardilanne mit la merveille dans la main de Dalègre, qui la considéra avec autant de stupéfaction qu'une chauve-souris regarde un feu d'artifice.
— Mon cher Dalègre, disait le chef de bureau, les potiers de ta province ont presque égalé ce jour-là les admirables ouvriers de la Perse.
Dalègre ne répondait pas, tenant la brique émaillée et la trouvant lourde.
— Regarde donc la qualité de ce carreau ! reprenait Gardilanne offusqué de l'indifférence de son ami. L'émail est profond et transparent à la fois, n'est-ce pas? Quelle harmonie pour les yeux que ces oiseaux et ces fleurs en blanc empâté !
Il s'empara de la main de Dalègre et la serrant avec étreinte pour lui communiquer ses convictions :
— Eh bien, mon cher ami, il existe dans le Nivernais de grands bassins décorés d'un semblable blanc sur bleu.
Un petit paysan qui a passé son enfance à chercher des nids, si on lui mettait en main un livre de géométrie, ne serait pas plus décontenancé que Dalègre en entendant parler de couverte, à' émail craquelé, de manganèse, àHnfluence japonaise^ de style franco-
italien. C'était pour lui une langue tout à fait nouvelle, et, malgré ses efforts pour saisir le sens de cette technologie, il n'arriva qu'à gagner un violent mal de tête, car il s'était seulement appliqué jusque-là aux jouissances de la vie et en avait éloigné prudemment toute étude, toute réflexion.
Gardilanne jugea que son ami n'était pas apte à mordre tout d'un coup aux fruits de la céramique.
— Il n'est pas nécessaire que tu saches tous ces détails, lui dit-il; j'ai tort de t'en embarhouiller l'esprit. Seulement regarde avec attention les pièces que je fais passer devant tes yeux, et tâche de t'en rappeler les formes et les colorations.
Alors il apporta une à une diverses faïences, en appuyant sur leur dimension.
— Une poterie véritablement belle, disait-il, est déjà d'un caractère indéniable, même pour les ignorants, quand elle affecte une certaine taille. Tu recueilleras au besoin les petites pièces; mais attache-toi particulièrement aux grands plats : il s'en trouve certainement dans le nombre que les caprices du feu n'auront pas déshonorés par des fentes, des gondolements, ce que les potiers appellent du gauche.
Dalègre comprit à peu près cette nouvelle leçon, promit de battre les campagnes du Nivernais pendant
les chasses de l'automne, et il quitta bientôt Gardilanne, laissant le collectionneur heureux d'avoir posé une sentinelle attentive au centre d'un des plus importants foyers de céramique ancienne.
Un mois après, en effet, Gardilanne reçut une caisse qu'il décloua avec un battement de cœur.
Dalègre s'était souvenu de lui et envoyait au collectionneur diverses faïences, dont deux étaient surtout remarquables par leur irréprochable conservation.
Le soir même, Dalègre fut payé par un brevet de connaisseur que lui délivra avec enthousiasme Gardilanne; sans perdre une seconde, il répondit par une lettre pleine d'effusion, où écla-
taient à chaque ligne des traces non équivoques de reconnaissance.
Gomme Dalègre avait manié ces objets, le chef de bureau était certain que leur forme resterait gravée dans l'esprit de son ami ; toutefois Gardilanne jugea à propos de joindre à ses remerciements quelques mots d'explication sur ces faïences, leur date approximative, les marques peintes au revers et certains détails précis qui devaient s'accrocher à la pensée de Dalègre.
Sans doute, écrivait Gardilanne, on naît amateur, mais on devient collectionneur. L'aiguière que tu m'as envoyée rendrait jaloux monsieur de Rothschild ; également le paroissien de faïence joint à ton envoi est une pièce unique. Il me donnerait des envies d'aller à la messe, si j'en avais le temps. C'est un chauffoir de dévotes : elles se rendaient jadis aux offices, tenant sous le bras ce gros livre plein d'eau bouillante : une mode qui date du seizième siècle, avec la différence qu'à cette époque les moines, à ce que prétend Rabelais, l'employaient comme chauffoir d'estomac, c'està-dire en qualité de gourde. Je ne mettrai, mon cher ami, dans ce paroissien ni bon vin ni eau bouillante. La seule vue de l'émail réchauffe mon vieux sang. Ah ! Dalègre ! le beau cadeau que tu m'as fait là !
Je l'ai placé à côté d'une petite châsse byzantine, comme digne de faire pendant à un merveilleux objet de piété. Pendant que je suis sur ce sujet, je te recommande de visiter les sacristies des églises de village ; les curés de campagne n'entendent rien à l'archéologie , heureusement ' Regarde bien dans l'ombre ; que mon regard, s'il se peut, passe dans tes yeux! De vieilles statues , d'anciennes tapisseries , des bois sculptés sont jetés là
au 7'ancart. Je ferai volontiers cadeau d'une station de croix à la fabrique qui consentirait à échanger ces objets délabrés contre douze tableaux bibliques en chromolithographie. N'oublie pas ce détail , douze beaux tableaux en couleur, encadrés et dorés tout neufs ! Ce don te sera certainement utile à l'occasion auprès des prêtres : on a toujours besoin du clergé, cher ami.
Si par hasard il n'y avait rien de curieux dans les églises, mais je suis certain du contraire, fais un tour dans les hôpitaux. Là, mon cher Dalègre, est une ample moisson à recueillir. La droguerie, les Italiens la considéraient sans doute comme la reine des arts, à s'en rapporter aux somptueuses compositions qui décorent leurs vases de pharmacies. On m'a dit que des sœurs supérieures d'hôpitaux avaient leur portrait sur des bocaux de thériaque ; je n'ai pas été jusqu'ici à même de constater le fait, et pourtant j'en suis sûr. Les potiers français ont suivi la mode italienne. Les ateliers de Lunéville, d'Haguenau, de Nidervil- 1er ont décoré des laboratoires tout entiers, et je ne manque jamais, chaque semaine, d'aller faire ma provision de magnésie dans une petite pharmacie de la rue du Pas-de-la-Mule , qui a conservé toute sa série de poteries décorées de charmants nœuds roses s'enroulant autour du cou de serpents symboliques... Le croirais-tu, l'égoïste qui tient cette boutique m'a refusé, à moi, fidèle client de la maison, un de ces pots dont je ne demandais qu'un spécimen.... Il est des gens assez durs pour ne pas compatir aux désirs des connaisseurs !
Les sœurs de charité sont de meilleure composition. Echa[)pant par leur profession aux vanités de ce monde, elles ignorent les tortures des damnés qu'on appelle des collectionneurs ; en auraientelles connaissance qu'elles s'empresseraient de les adoucir. Il est mieux toutefois de pénétrer par hasard dans leurs laboratoires; tu peux t'être blessé à la chasse, avoir attrapé un tour de rein, t'être foulé le pied... Une écorchure t'ouvre les portes de l'hôpital; une
douleur de reins, une entorse se commandent au besoin. Tu sonnes à la porte en te traînant; on te conduit à la pharmacie. Les sœurs de charité ont toutes des remèdes pour guérir ces misères.... Te voilà au cœur de la place. . . . Attention ! S'il n'y a pas de faïences, ta foulure disparaît à l'instant.... Le dressoir est-il chargé de bocaux décorés, ton entorse redouble. Tu t'installes à la pharmacie; on te soigne, et avec le remède u emportes le bocal qui le contient...
Tel est, mon cher Dalègre, le plan d'une campagne pleine de péripéties... Ah! si mon bureau ne me retenait à Paris, je voudrais me faire dorloter dans tous les hôpitaux du Nivernais, certain d'emporter une charretée de curieuses faïences.
Je me laisse aller, mon cher ami, mais tu me comprends. J'en ai pour preuve la svelte aiguière qui se profde sur mon mur et l'inappréciable paroissien de faïence d'un émail pur comme le cristal. A bientôt, merci. Merci encore, à bientôt. Ton reconnaissant
Gardilanne.
Un an se passa de Ja sorte pendant lequel Dalègre, qui avait pris goût k cette chasse nouvelle, fit quatre envois successifs à Gardilanne, qui ne manqua pas de lui témoigner sa reconnaissance et paya son ami en science céramique.
Fait particulier dans l'existence d'un chasseur ! Dalègre, malgré l'ardeur qu'il mettait à poursuivre les lièvres et les chevreuils, n'oubhait pas Gardilanne et fouillait chaque village avec l'audace d'un soudard à qui le pillage est permis.
Ce fut une occupation nouvelle pour Dalègre. Naturellement obligeant, il était heureux des petits bonheurs du chef de bureau et montrait ses lettres dans la ville, y mettant, sans s'en douter, un grain d'amour-propre; car Gardilanne, le maître en objets d'art, le traitait en élève dévoué, l'accablait de compliments sur ses heureuses découvertes et le sacrait connaisseur émérite.
Il en est des passions innocentes comme des frêles plantes qui s'accrochent à un chêne, entourent le tronc, se développent, grimpent aux branches, y attirent de nombreux animalcules et finissent par vaincre le géant superbe, roi de la forêt.
Dalègre ne remarqua pas tout d'abord que la poursuite des cerfs et du menu gibier l'enthousiasmait moins que jadis, et que petit à petit ses yeux s'habituaient à réfléchir intérieurement des faïences aux couleurs réjouissantes.
Maintenant il trouvait un intérêt suprême à jeter un coup d'œil dans chaque chaumière, du côté du dressoir, pour s'assurer que quelque pièce importante, provenant peut-être du pillage d'un château pendant la Révolution, n'était pas accrochée au-dessus de la cheminée : ainsi il avait envoyé à Gardilanne, sans y prêter attention, un pot sur lequel étaient gra-
vées des armoiries qui firent écrire au collectionneur deux pages enthousiastes, et, depuis, Dalègre était à la poursuite de la vaisselle blasonnée, d'autant plu vivement que ces sortes de marchés avec les paysans exigent une diplomatie dans laquelle l'habitant des villes a besoin de déployer toute sa finesse.
Petit à petit, Dalègre fut atteint de la maladie parisienne du bric-à-brac. Gardilanne avait jeté une graine de sa propre passion dans l'esprit de son ami, où jusqu'alors s'agitaient d'autres passions : la graine avait germé, commençait à poindre et devait donner de larges feuilles qui étoufferaient les passions voisines.
Il y avait alors à Nevers deux frères qui recueillaient de côté et d'autre les Yieilleries qui leur tombaient sous la main; non pas précisément au point de vue de l'art (ils ne connaissaient pas le mot).
Ils avaient la manie de l'entassement.
Admis à fureter dans
les maisons de leurs connaissances, ils en sortaient rarement sans emporter quelque objet ancien et délabré.
Les messieurs Matra tenaient de la pie pour la passion qu'ils avaient de remplir leur grenier de toute chose hors de service : paravents crevés, boiseries vermoulues, vieilles mouchettes, livres dépareillés, portraits de famille rongés par les rats et autres objets de même valeur.
Poussés par un âpre instinct, ils étaient gens à ramasser des coquilles de noix, s'ils s'étaient doutés que le bois offre aux êtres patients une surface pour la sculpture. Malgré la casse, l'égueulement et la moisissure, la qualification à'ancien pour les frères Matra commandait le respect, la conservation.
La majeure partie de leurs trouvailles consistait naturellement en tessons de faïences nivernaises. Dalègre alla les visiter et fit montre de connaissances si variées en cette matière, qu'il étonna les deux frères qui n'avaient jamais vu en lui qu'un homme de plaisir.
Dalègre ne cacha pas l'origine de sa science et en rapporta tout l'honneur à Gardilanne, qui, à mesure qu'il lui expédiait quelques pièces, lui en donnait
l'origine et lui faisait remarquer divers détails auxquels un ignorant ne s'attache pas.
Les Matra firent la grimace, troublés par cette science.
— Me tromperais-je dans mes attributions? demanda Dalègre qui ne demandait pas mieux que de reconnaître ses erreurs.
— Non, cependant. . . .
— Quoi?
— Combien vendez-vous ces faïences à monsieur Gardilanne?
— Vendre! s'écria Dalègre surpris; je lui en fais cadeau. N'est-il pas mon ami?
— Oui, mais...
— Je crois faire plaisir à Gardilanne.
— Certainement, vous lui faites plaisir, reprirent les Matra ; il n'y a pas à en douter. Mais défiez-vous des Parisiens : ce sont des gens d'une ingratitude sans pareille!
— On voit, dit Dalègre, que vous n'avez pas lu les lettres de Gardilanne.
— Votre ami le collectionneur vous paye en compliments, et il se rit de vous en arrière, monsieur Dalègre; car on n'a jamais vu ruiner sa province pour faire plaisir à un Parisien.
— Ruiner sa province ! s'écria Dalègre.
— Alors vous ignorez ce qui se dit dans la ville, et il est bon de vous en avertir, monsieur Dalègre. Monsieur Boscus, l'honorable président du tribunal, qui, lui aussi, recherche les belles pièces de faïence, vous traitait de ravageur, l'autre soir, k la soirée du préfet.
— Ravageur! répliqua Dalègre.
— Le mot est dur mais juste, et comme tous les coups de monsieur le président Boscus portent, seriezvous content, dans une ville trop facile à accepter les surnoms dérisoires, de rester désigné à jamais sous le titre de Dalègre-le-Ravageur?
— Quelle plaisanterie! dit Dalègre inquiet, car il était voisin d'une vieille demoiselle nommée Hermine, mauvaise langue d'ailleurs, qui, s'étant permis quelques propos sur le compte du président Boscus, avait été affublée par le vindicatif magistrat du sobriquet de Vermine.
Aucune amabilité de la part de la vieille demoiselle ne put enlever ce surnom. Hermine elle était née. Vermine elle mourrait.
Les frères Matra, voyant que Dalègre se grattait l'oreille à l'endroit où une puce invisible le piquait, continuèrent :
— Monsieur Boscus disait encore : Si monsieur Dalègre collectionnait pour lui, il serait dans son droit; mais dépouiller sa ville natale de ses richesses pour les envoyer à un Parisien qui les revendra n'est pas le fait d'un bon concitoyen.
— Gardilanne vendre ses faïences ! Jamais !
— Les Parisiens n'ont pas l'amour de la conservation. Monsieur le président Boscus faisait remarquer, à ce propos, qu'ils changent de rois comme de chemises. Les gens qui ne témoignent pas d'attachement à leurs souverains ne sont guère plus empressés de conserver des faïences.
Cette conversation avec les messieurs Matra porta coup et laissa Dalègre indécis sur la conduite à suivre dès lors avec Gardilanne, à qui il avait annoncé de futurs envois plus importants encore que les précédents.
Dalègre, maintenant, connaissant les bons coins, avait déniché de nouvelles faïences et se préparait à les obtenir par toutes sortes de diplomaties ; mais comme il craignait l'opinion publique, qui l'avait traité, jusque-là, en enfant gâté, il alla rendre visite au président Boscus.
Le magistrat ne parla au collectionneur ni de faïences ni de Gardilanne, et Dalègre, en homme bien
appris, attendit une accusation plus en règle avant de se défendre.
Il cherchait du coin de l'œil les fameuses pièces dont s'entourait le magistrat, espérant en quelques mots manifester ses regrets d'avoir trop sacrifié li l'amitié; mais la collection du président Boscus n'était pas étalée sur les murs.
Au moment de sortir :
— Vous ne vous mariez pas, monsieur Dalègre? lui demanda le juge.
— Je n'y ai pas encore songé, monsieur le président.
— Vous faites, cependant, bien des ravages dans les cœurs de nos jolies femmes.
Ce mot de ravages frappa Dalègre, qui crut à une allusion.
— Je m'occupe actuellement de faïences, dit-il, espérant que l'hameçon ferait parler le juge.
— Oui, oui, dit le président Boscus d'un ton qui indiquait une sorte de réserve.
— Et je vais faire disposer ma maison pour aménager ma collection.
— Très bien, monsieur Dalègre.
— Un peu inoccupé jusqu'ici, j'ai un but désormais.
— Je vous en féhcite, monsieur.
Dalègre trouva le président poli mais froid.
— Monsieur Boscus est trop bien élevé pour m'accabler de reproches, pensa-t-il ; au fond il me garde rancune.
L'idée d'être en butte aux hostilités d'un personnage si considérable tracassa Dalègre jusqu'à ce qu'il eût trouvé un palliatif. Dès lors il suivit assidûment les audiences de police correctionnelle pour se faire remarquer du président Boscus.
Pendant que les avocats plaidaient, Dalègre faisait mine de sommeiller; mais c'étaient les yeux grands ouverts, la physionomie attentive, le nez aux aguets, que Dalègre recueillait comme la manne les résumés du verbeux président.
Comédie pénible, que l'exemple d'Hermine-Vermine semblait rendre nécessaire; elle était toutefois fatigante pour un homme qui aimait l'indépendance, le plein air, et en qui la passion de la chasse avait développé le goût des longues marches dans la campagne.
Sous les fenêtres du tribunal donne une esplanade ombragée de beaux arbres. Dalègre y faisait de longues factions, espérant que le président Boscus viendrait s'y délasser des fatigues de l'audience.
Avec adresse, Dalègre, rencontrant le magistrat « par
hasard », pousserait la conversation sur le terrain de la faïence. Monsieur Boscus n'avait pas rendu à Dalègre sa dernière visite ! Evénement qui, dans les petites villes, équivaut à une déclaration de guerre et donne naissance à des rancunes acharnées.
L'esprit de Dalègre n'avait jamais autant travaillé. L'homme se sentait devenir retors comme un procureur; peut-être les causes qu'il entendait plaider depuis trois mois poussaient-elles Dalègre dans la voie ambiguë où le sens droit des choses se perd. Toutefois, fatigué d'assister à de fastidieuses audiences de poHce correctionnelle, Dalègre jugea bon de se retremper au sein de la nature et il partit, heureux de se débarrasser de la nauséabonde odeur de tribunal attachée à ses habits.
Le souvenir de Gardilanne, qui se présenta tout à coup à son esprit, lui porta bonheur. S'étant reposé un jour dans une auberge d'une longue course matinale, Dalègre aperçut, sur le manteau de la cheminée, une ancienne gourde de faïence d'une couleur réjouissante. Les bleus, les jaunes et les verts formaient un mariage de colorations, gai comme le trio d'un ancien menuet.
Sur la panse de la gourde étaient représentées deux femmes du peuple qui se prenaient aux cheveux et se
gourmaient violemment, comme pour le plaisir d'un chasseur en habit vert-pomme qui, accompagné de son chien jaune, regardait la scène.
La science épigraphique avait prêté son concours à l'ornementation de la gourde : — Gare à ta tignasse! — Tiens, voilà pour toi, morue! était l'aimable conversation à laquelle se livraient les deux commères sans écouter le — Paix donc, mesdames ! que faisait entendre le pacifique chasseur coiffé d'une casquette bleue à soufflets.
En d'autres circonstances Dalègre n'eût prêté qu'une médiocre attention à cette peinture de mœurs populaires; mais, chose bizarre, l'image de Gardilanne, profilée dans son cerveau, se fondit graduellement, et à la place des contours affaiblis du collectionneur parisien apparut le président Boscus.
La vue de la gourde, amenant dans la pensée le souvenir du magistrat par un trait d'union mystérieux, était un avertissement presque aussi précis qu'une trace de pattes de chevreuil sur la terre humide.
Dalègre suivit la piste.
Arbitre suprême dans les querelles féminines qui aboutissaient à sa juridiction, le président ne devait-il pas, mieux qu'un autre, comprendre le symbolisme de cette gourde et reconnaître l'hommage délicat d'un de
ses concitoyens qui lui en ferait don pour joindre à sa collection de faïences?
Dès le même soir Dalègre fit porter au magistrat la faïence par sa servante, sans y joindre un mot.
— Je verrai à la prochaine audience , se dit- il, l'effet qu'aura produit mon cadeau.
Le lendemain, le président Boscus monta sur son siège et rendit un arrêt juste, mais que Dalègre trouva sévère. L'envoi de la gourde ne semblait pas avoir humanisé le magistrat.
Bien certainement le juge n'était pas sans remarquer Dalègre, assis à l'une des places les plus visibles du prétoire; aucun coup d'œil particulier ne témoigna que M. Boscus était reconnaissant du don fait à la justice dans la personne de son chef.
Dalègre, inquiet, ne savait comment rattacher un maillon à la chaîne rompue de ses relations avec le magistrat.
Heureusement, à quelque temps de là, un de ses fermiers, en retard pour ses payements, le trouva dans un état d'irritation qui fait que les meilleurs naturels deviennent acerbes. Dalègre s'emporta. Le paysan traita son propriétaire avec si peu de respect que l'autre lui intenta une action judiciaire. Occasion toute naturelle de se trouver en rapports avec le président.
Dalègre alla lui rendre visite et s'excusa d'avoir envoyé un souvenir au chef du parquet appelé à devenir arbitre suprême dans sa cause.
— C'est vous, demanda le président, qui m'avez envoyé cette bouteille?... Dans quel but?
Dalègre dit qu'il avait voulu augmenter la collection d'un homme pour lequel il éprouvait une estime particuhère.
— Mais je n'ai pas de collection ! s'écria M. Boscus. Dalègre s'aperçut alors qu'il était victime des frères
Matra, qui lui avaient tendu un piège pour l'empêcher k l'avenir de recueillir des objets curieux et de leur faire concurrence.
Mais il était difficile de s'opposer à cette passion envahissante. A cette heure, Dalègre, devenu collectionneur fanatique, entendait sans cesse une voix qui lui commandait de sacrifier Gardilanne. Le Parisien apparaissait dans une sorte de miroir magique grossissant les mauvais instincts des gens de la capitale.
D'un autre côté, Dalègre sentait des bouffées d'amour-propre l'envelopper. Ses connaissances, tournant au profit d'un cabinet, attireraient les touristes et sans doute lui vaudraient l'honneur d'être mentionné dans l'Annuaire du département. Les hommes ont à
leur service mille raisons captieuses pour colorer leurs passions, retirer leur parole donnée, rompre une liaison et sacrifier leurs meilleurs amis.
Trois mois s'écoulèrent, pendant lesquels Gardilanne, étonné de ne plus recevoir d'envois de Dalègre, écrivit lettres sur lettres pour réveiller le zèle de son ami. Le pays était-il tout à fait épuisé ?
Cette dernière raison frappa particulièrement Dalègre et le poussa à une de ces ruses communes entre collectionneurs.
Non seulement la faïence n'était pas épuisée ; au
contraire, elle semblait sortir à profusion de dessous terre. L'éveil étant donné sur tous les points par Dalègre, il n'était pas de jour où un paysan ne lui apportât quelque pièce rare que le nouveau collectionneur payait généreusement, avec l'arrière-idée, familière à certains amateurs , de placer ainsi son argent à de gros intérêts.
Dans le nombre se trouvaient des faïences sans importance, des poteries populaires d'un vil prix. Dalègre les tria, en fit deux lots et expédia le plus mauvais à Gardilanne.
Gardilanne décloua la caisse avec une impatience fébrile, prit d'infinies précautions en dépaquetant les objets et fit la grimace en présence de semblables misères. A peine un grossier bouilli à ce gourmet qui se faisait fête de déguster de délicats morceaux ! Cependant il fallait payer de mine et ne pas faire le dégoûté.
En remerciant son ami d'avoir pensé à lui, Gardilanne ne pouvait s'empêcher de lui marquer quelque désillusion ; toutefois il espérait encore que le hasard ferait découvrir dans l'avenir quelque objet curieux, et il priait Dalègre de ne pas l'oublier au cas échéant.
M. Sauvageot me signale, ajoutait Gardilanne, l'existence d'un violon de faïence qu'un vieillard prétend avoir vu jadis
dans le Nivernais. Ce serait une pièce unique en céramique. Auraistu entendu parler de la singularité? Inquiète-t'en, je t'en prie, par amour de l'art. J'avoue que la révélation d'un violon de faïence m'a empêché de dormir; j'entendais Paganini en tirer des sons aussi clairs que l'émail lui-même. Parle en tout lieu, cher ami, du violon de faïence ; vois les gens âgés du pays, réveille leur mémoire. Si cet instrument merveilleux existe, tu dois le trouver, tu le trouveras.
— Je te jouerai un air de violon de faïence, s écria Dalègre qui devenait plus perfide qu'Iago.
Et il répondit aussitôt une lettre hypocrite, dans laquelle il déplorait le peu de valeur des objets de la dernière expédition, ayant voulu seulement faire preuve de bonne volonté.
Quant au violon de faïence, Dalègre n'en avait jamais entendu parler ; mais il existait chez un amateur, lui avait-on dit dans la ville, des assiettes de la fin du dix-septième siècle, où, sous des brunettes à Philis, était notée une sorte de plainchant. Malheureusement ce collectionneur, d'une humeur de dogue, ne laissait pénétrer personne chez lui.
Dalègre parlait savamment de ces assiettes, car il en avait acquis récemment deux, dont l'une était consacrée à une chanson à boire, l'autre à une pastorale avec musique de Mondonville.
Tout en les regardant, le Nivernais riait sournoisement du bon tour qu'il venait de jouer à Gardilanne; l'élève était d'autant plus fier qu'il avait trompé le maître.
A cette heure, Dalègre se frottait les mains, en se promenant dans son cabinet qui s'enrichissait tous les jours de faïences rares, et il se regardait comme un être naïf d'en avoir tant expédié à Paris ; mais toute science se paye par des sacrifices.
C'était poussé par Gardilanne qu'il avait fait son éducation, et Dalègre n'eût pas compris le charme de ces pièces s'il ne les eût pourchassées, marchandées, maniées.
Cependant il s'inquiétait actuellement du violon de faïence dont Gardilanne lui avait communiqué l'idée fixe ; il se passait rarement un jour sans qu'il demandât aux gens de Nevers et des environs s'ils avaient jamais eu connaissance d'un si rare instrument.
Quelques-uns regardaient Dalègre comme un mauvais plaisant ; d'autres le plaignaient de se repaître de telles chimères.
Mais comme Dalègre se jetait dans la manie de la collection avec l'ardeur d'un homme de trentecinq ans qui se cramponne à une réalité après avoir
usé (le plaisirs factices, le Nivernais, sans se soucier de ses déconvenues , poursuivait patiemment ses perquisitions, continuait ses demandes incessantes et ne s'inquiétait guère de l'opinion qu'on professait sur son compte.
Il finit par rencontrer un des plus anciens patouilloux du pays, qui avait longtemps exercé la profession d'ouvrier faïencier.
— Quoique je n'aie point connaissance d'un violon de faïence, dit le vieux potier, il ne serait pas impossible qu'il ait existé....
Le brave homme réfléchissait.
— Ce doit être probablement une pièce de maîtrise que les ouvriers habiles fabriquaient pour prouver leur savoir.
— Ah! dit Dalègre mordant à l'hameçon.
— Mais vous aurez de la veine, monsieur, si vous trouvez une pareille pièce.
Dalègre fut ravi du renseignement. Enfin il avait mis la main sur un être qui ne mettait pas absolument en doute l'existence du violon de faïence !
Pour s'en décharger l'esprit, il fit connaître à Gardilanne le résultat de sa conversation avec le vieil ouvrier. Continuant son système machiavélique, Dalègre envoya au chef de bureau un second tas de poteries
médiocres, fêlées, raccommodées, des tessons pour tout dire, certain que cette vile terraille empêcherait désormais son ami de le poursuivre de ses indiscrètes demandes.
Quoiqu'il ne fût pas méchant, Dalègre riait dans sa barbe de la déconvenue de Gardilanne en ouvrant la caisse; car la manie de la collection rend égoïste , et l'heureux naturel de Dalègre se teintait peu à peu de ce vice.
Huit jours après, Dalègre en avait du regret, ne recevant pas de réponse de Gardilanne,
si poli d'habitude. Le chef de bureau avait-il compris la ruse d'un rival ? N'était-il pas blessé du procédé ?
L'envoi de ces mauvais tessons, cousus les uns aux autres par de grossières attaches de fil de fer, avait peut-être fait perdre à Dalègre une de ces anciennes affections que, malgré tout, il en coûte de briser. Quoi que fît le Nivernais pour oublier cette rupture, un remords pesait sur sa conscience. Toutefois il n'en continuait pas moins ses recherches et courait la campagne des environs, méritant désormais le surnom de Dalègre-aux-Faïences, que les gens de la ville lui avaient appliqué, aussi bien par malice que pour le distinguer des autres Dalègre du pays.
Un soir qu'il revenait d'une de ses chasses, le carnier chargé de faïences, la vieille Marguerite, sa servante, lui dit :
— Monsieur, j'oubliais de vous remettre une lettre arrivée ce matin.
— Tout à l'heure , répondit Dalègre fort occupé à ranger sur une étagère les objets qu'il rapportait, et dont il voulait se donner le spectacle pendant son souper.
— Très bien ! s'écria-t-il après avoir accroché ses richesses à la muraille, très bien !
Se reculant pour jouir de l'effet produit par les faïences :
— Marguerite, comment trouves-tu ces admirables pièces?
— Monsieur, je ne m'y connais pas.
— Tu es jalouse, Marguerite, tu voudrais avoir de pareilles assiettes dans ta cuisine.
La vieille haussait les épaules en souriant.
— Peut -on dépenser son argent à de pareilles choses !
— Sotte!
— Monsieur sait bien que je n'ai pas d'éducation.
Dalègre se promenait de long en large dans la chambre, pendant que la domestique disposait le souper sur la table.
— Appeler choses un art princier !
— Que voulez-vous, monsieur, les gens de chez nous aiment mieux la porcelaine blanche.
— Tes paysans sont des ignorants; mais ils ne m'en font pas moins aujourd'hui payer leurs faïences fort cher.
Pendant que Dalègre mangeait avec un vif appétit, aiguisé autant par les courses dans la campagne que par la joie de ses trouvailles :
— Et la lettre, monsieur?
— Je l'oubliais, en effet : donne-la-moi. Enfin, Gardilanne veut bien me répondre... Il me fait des reproches, j'en suis certain.
Dalègre tournait la lettre dans les mains sans l'ouvrir, regardant l'écriture et l'adresse comme si les caractères devaient lui révéler les phrases intérieures.
— Voilà, dit-il, des récriminations qui vont gâter mon souper. Certainement Gardilanne m'accable de son mépris.
— Eh bien, monsieur, vous ne lisez pas la lettre de monsieur Gardilanne? dit la vieille servante, qui se mêlait volontiers des affaires de son maître pour l'avoir servi depuis son enfance.
— Tout à l'heure, Marguerite; j'ai peur....
— Est-ce qu'il serait arrivé malheur à ce bon monsieur Gardilanne ?
Tout en dévorant une tranche de pâté :
— Pourquoi ne sais-tu pas lire, Marguerite? disait Dalègre.
— C'est de la faute de mes parents, monsieur; j'en ai honte tous les jours.
— Tu aurais lu d'abord la lettre.
— Moi ! s'écria Marguerite touchée de cette preuve de confiance.
— Et s'il y avait quelque parole qui dût me peiner, lu me l'annoncerais avec précaution.
— Monsieur est impatientant ; à sa place, je n'en ferais ni une ni deux, je voudrais savoir tout de suite s'il y a du bon ou du mauvais. Tenez, monsieur, lisez vite, dit Marguerite, qui, outrepassant ses pouvoirs, avait déchiré l'enveloppe et présentait la lettre à son maître.
La fourchette d'une main, la lettre de l'autre, Dalègre engouffrait un énorme morceau de pâté, pendant que ses yeux indécis suivaient les caractères de l'écriture.
— Ah! s'écrie-t-il tout à coup, poussant un grand cri et laissant tomber sa fourchette.
— Qu'y a-t-il, monsieur?
Dalègre se lève de table.
— Marguerite, je suis perdu !
Il court au dressoir, enlève les faïences précipitamment.
— Vite, Marguerite, cache cela !
Il arrache en même temps les clous qui servaient à accrocher les objets.
— Que faire? s'écrie Dalègre, que faire?
Il prend un flambeau et grimpe l'escalier en disant :
— La chambre bleue en est pleine.
La vieille servante le suit tout ébahie. Tous deux arrivent à l'appartement. Dalègre pousse un profond soupir :
— Jamais je ne pourrai faire disparaître la trace de ces faïences. Marguerite, quelle heure est-il ?
— Dix heures viennent de sonner au coucou de la cuisine, monsieur.
— C'est impossible, il n'y faut pas songer, s'écrie Dalègre hors de lui, courant de la chambre bleue au salon, du salon à son cabinet, jetant partout des regards effarés.
— Mais, monsieur?... demande la vieille sans pouvoir obtenir d'explications.
Tout à coup Dalègre s'arrête.
— Marguerite, Gardilanne vient à Ne vers.
— Et voilà ce qui met monsieur à l'envers? Ah! que je suis contente de voir l'ami de monsieur!
— Je suis perdu, Marguerite !
— On dirait que monsieur a commis un crime.
— Pourquoi ne m'as-tu pas remis la lettre ce matin ? demande Dalègre.
— Monsieur était parti à la chasse aux tessons.
— Ah ! ces faïences ! ces faïences ! s'écrie Dalègre; il ne faut pas que Gardilanne les soupçonne ici ; jamais il ne me pardonnerait.
— Pourquoi monsieur veut-il les cacher à son ami? demande Marguerite.
— Je n'ai pas d'explication à te donner, reprend Dalègre agacé. Avant peu Gardilanne sera ici.... Il faut que tout soit déménagé.
— Tous les pots ? Il y a de quoi en emplir deux charrettes.
— Qu'il n'en reste pas trace quand Gardilanne arrivera.
— Mais, monsieur, la diligence sera sur la place dans une heure.
— Dépêche-toi.
— Seigneur! si je sais par où commencer! soupire Marguerite.
— Déménage la chambre bleue, où doit coucher Gardilanne; vite, nous n'avons pas une seconde à perdre.
— Où logera- 1- on les faïences ?
— Où tu voudras.
Cependant Dalègre reprenait son sang- froid, mettait en ordre la chambre bleue et ordonnait à sa servante de déposer les faïences dans le salon; sous aucun prétexte Gardilanne n'y devait entrer le soir de son arrivée, non plus que dans les autres pièces contenant des objets de curiosité accrochés aux murs.
La nuit, pendant que Gardilanne, fatigué de la route, prendrait du repos, Dalègre aiderait Marguerite à ranger toutes ses richesses dans le cellier, et il lui faisait jurer, sous peine d'être chassée immédiatement, de ne pas révéler le mystère à Gardilanne.
— Bien sûr, monsieur, j'en ferai une maladie, s'écria la vieille servante, qui réellement, depuis l'invasion de la faïence, succombait sous la besogne.
A l'heure précise, la sonnette se fit entendre, et Gardilanne sautait au cou de Dalègre qui se laissait embrasser en détournant la tête, ayant la pudeur de ne pas rendre un baiser de Judas.
— Tu es étonné de me voir, n'est-ce pas, cher ami?
— J'ai reçu ta lettre seulement tout à l'heure.
As-tu besoin de souper?
— Je mangerai volontiers un morceau.
Pendant le repas, Garclilanne disait :
— J'ai obtenu enfin un congé de six semaines chaque année, grâce à ma collection que mon ministre est venu visiter.... Avec mon congé, il m'a donné la mission de visiter les différents pays qui ont été le siège d'industries artistiques. Je débute par Nevers, et je veux te remercier d'abord, mon cher ami, des richesses que tu as ajoutées à mon cabinet.
— Le dernier envoi était quelque peu mesquin, dit en balbutiant Dalègre qui ne cherchait qu'à se justifier.
— Très important, au contraire, c'est ce qui m'a poussé à venir. Tu m'as envoyé un bijou sans le savoir.
— Un bijou ! dit Dalègre inquiet.
— Un fragment merveilleux , daté et signé d'un Italien, le chef sans doute des ouvriers attirés ici par le duc de Nevers.
— Ah! reprit Dalègre soucieux.
■ — Une admirable découverte ! Donne-moi ta main que je la serre encore.
Dalègre osait à peine confier sa main moite.
— Ce fragment, dont tu ne pouvais deviner l'im-
portance, a fait sensation à Paris parmi les amateurs... C'est évidemment la plus belle pièce de ma collection.... Si le reste de l'envoi était sans importance, un tel morceau te classe désormais parmi les gens de tact.
— Au diable le tact ! pensait Dalègre.
— Mais je ne suis pas un ingrat, et quand tu viendras k Paris, tu verras, au-dessous de ce ravissant spécimen, une petite pancarte sur laquelle est écrit : Donné par mon excellent ami Dalègre, de Nevers.
— Gomme j'ai prudemment agi, se disait Dalègre, de mettre mes faïences à l'abri des regards de cet accapareur !
Le souper terminé :
— Demain, dit Gardilanne, nous ferons une battue dans la ville.
Dalègre frissonna.
— Il n'y a rien à trouver à Nevers, dit-il.
— Et les marchands?
— A l'exception du chapelier Bara, qui joint à son commerce des panas sans intérêt, nous n'avons pas de magasin régulier de curiosités.
— Et les amateurs?
— Nous manquons de collectionneurs ici.
— Je croyais que tu m'avais parlé, dans une de tes dernières lettres, d'un certain possesseur d'assiettes à musique.
— Oui... j'oubliais.... Cet amateur est mort, dit Dalègre entrant dans la voie du mensonge.
— Bon ! s'écria Gardilanne, sa collection sera vendue.
— Je ne le pense pas.... La collection est échue naturellement aux héritiers.
— Ils s'en déferont volontiers.... Quels sont ces héritiers ?
Dalègre eiit cherché un alibi pour détourner une accusation de meurtre suspendue sur sa tête, qu'il n'eût pas été en proie à une plus vive anxiété.
— Je ne connais pas les héritiers, dit-il ; je sais seulement qu'ils ont tout emporté.
— On peut se procurer leur adresse?... Ils ont chargé de leurs intérêts un notaire?
— Sans doute ; mais, n'étant pas du pays, ils sont partis sitôt la succession réglée.... Ils habitent, m'at-on dit, un petit village dans les montagnes des Pyrénées.
— Et tu as laissé partir, chargés de faïences précieuses, des montagnards ignorants!... Quelle faute, si tu étais collectionneur !
Dalègre respira. Il n'inspirait aucun doute à son ami.
— ■ Demain, reprit Gardilanne, tu pourras sans doute disposer de quelques instants pour me conduire au musée?
— Peuh! un bien chétif musée.
— On m'avait dit qu'il était curieux.
— Vous êtes des enthousiastes, à Paris. Mais tu dois être fatigué?
— Je causerais faïence toute la nuit.
— Je vais te conduire à ta chambre, dit Dalègre en se levant pour donner à son ami le signal de la retraite.
Arrivé à la chambre bleue :
— Bonsoir, cher ami, dit Dalègre, dors bien.
— Je suis donc à Nevers ! s'écrie Gardilanne en se laissant tomber dans un fauteuil.
— Bonne nuit.
— Assieds -toi un moment.... Voit-on le palais ducal d'ici? demande Gardilanne.
— Non, ma maison est à l'opposé.
— Tant pis, j'aurais voulu qu'en ouvrant la fenêtre, le matin, ma première pensée fût dirigée vers la demeure des Gonzague, qui dotèrent la France de l'admirable industrie de la faïence. ... Ta servante a l'air bonne personne....
Dalègre s'efforçait de saisir quel enchaînement pouvait exister entre le duc de Nevers et la vieille Marguerite.
^. — Je n'ai pas a me plaindre de son service, dit î)alègTe.
r— Marguerite est du pays ? reprend Gardilanne.
— Elle est née à Ligny-le-Châtel,
Ah ! mon ami, quelle bonne fortune m'a décidé à venir ! Rencontrer aussitôt a mon arrivée quelqu'un né à Ligny-le-Châtel.... L'endroit est pointé sur ma carte.,.. Je veux te la montrer.
Quoique Dalègre assurât qu'il était très tard, Gardilanne débouclait sa malle et en tirait une carte de géographie qu'il étalait sur la table.
— Tous ces points rouges indiquent le siège d'industries céramiques.... Voilà Ligny-le-Châtel. En 1760 une fabrique de faïences y était établie. On doit certainement trouver des pièces curieuses dans les maisons du pays Si tu faisais monter Marguerite!
— Marguerite est couchée.
— Vous ne pensez donc dans ce pays qu'à dormir, disait Gardilanne en se levant de son fauteuil.
Comme il arpentait la chambre :
— Demain, ajouta-t-il, envoie-moi Marguerite à la première heure.... J'ai à lui parle]'....
— Elle est incapable de te répondre, dit Dalègre frissonnant d'inquiétude.... Tu n'as pas remarqué que Marguerite est sourde ?
— Sourde ! Sa physionomie n'annonce pas une pareille infirmité...
— Je n'aurais pas gardé la pauvre femme, si je n'étais guidé par un sentiment d'humanité.... De plus, ajoute Dalègre, ma servante est bornée et ne comprend
rien à la céramique Si tu voyais le mépris avec lequel
Marguerite regarde les faïences que je rapporte.... Ah!
Dalègre pousse un cri. lia dévoilé son secret! Gardilanne, étonné, le regarde.
— J'entends les faïences que je rapporte pour toi, dit Dalègre avec une bouche tordue par le mensonge.
— Ceci ne m'empêchera pas de retourner à Paris par Ligny-le-Châtel.
— Mon cher ami, décidément bonsoir, dit Dalègre en ouvrant la porte.
Il reste un instant sur le palier, écoute les allées et venues de Gardilanne dans la chambre et ne se retire que quand le filet de lumière a cessé de passer sous la porte du fâcheux.
Cependant le danger devenait imminent. Il fallait prendre un parti.
— Demain, au petit jour, dit Dalègre à sa servante. Gardilanne t'appellera.
— Qu'est-ce que l'ami de monsieur prend le matin?
— Il prendra l'air.
— Comment, pas seulement une tasse de café au lait?
~ Je m'occuperai plus tard de ce détail. . . . J'entends que tu ne répondes pas à Gardilanne quand il t'appellera....
La vieille servante écoutait avec des marques d'ahurissement.
— Si Gardilanne te fait des signes, tu le serviras. S'il te parle, tu n'entendras pas.
— Mieux vaudrait être sourde, monsieur.
— Tu l'es, tu es sourde !
Marguerite regardait son maître avec les yeux égarés d'un malheureux qui voit un sorcier le cribler de sorts. Instinctivement elle portait la main à ses oreilles.
— Tu aimes à parler, je le sais.... Eh bien, le soir, nous causerons tant qu'il te plaira, mais seulement le soir... Dans le jour, je te charge de la surveillance de Gardilanne.... Fais attention à ses actes, a ses gestes, à ses mains, à ses poches.... Mais ne parle pas,
prends une mine indifférente.... Que Gardillanne ne se doute pas qu'il est observe.
Jamais tant de points d'interrogation n'étaient entrés dans l'entendement de la vieille servante.
Dalègre fut heureux de cette stupéfaction et se plut à l'augmenter.
— Un être, disait-il, qui en veut a mon repos, à mon bien! Qui paye son hospitalité en remplissant d'inquiétudes un intérieur où je vivais si tranquille avec ma brave gouvernante ! Un personnage avide, qui entend dépouiller à son profit les Nivernais et
les Bourguignons Mais nous sommes bons, n'est-ce
pas, Marguerite?
La vieille servante commençait à prendre Gardilanne en exécration.
— Demain, mon enfant, dit Dalègre flattant Marguerite, réveille-toi avec la pensée que tu es absolument sourde; de là dépend dans l'avenir la santé de ton maître.
Alors Dalègre fit signe à sa bonne de le suivre dans le salon, où étaient empilées les faïences enlevées précipitamment de la salle k manger. Chacun, un grand panier à la main, le remplissait des principales pièces qu'il s'agissait de déposer dans le cellier, à l'abri des yeux de Gardilanne.
— Surtout, qu'il ne se doute de rien! s'écriait Dalègre à voix basse.
Avec mille précautions le maître et la servante descendaient et remontaient l'escalier, comme des voleurs s'introduisant la nuit dans une maison.
Une tension de nerfs particulière s'était emparée de Dalègre qui, descendant prudemment sur la pointe des pieds, sentait ses muscles se révolter contre les agissements d'un maître qui jusqu'alors ne les avait pas rendus complices de pareilles ruses ; ils semblaient refuser leur concours habituel aux jambes devenues molles et cotonneuses.
Dalègre, la conscience aux abois, craignait que la Providence ne le châtiât en le faisant rouler du haut en bas de l'escalier avec les grands plats qu'il avait eu tant de peine déjà à sauver de la casse en voyage ; mais il ne pouvait étouffer ce cliquetis particulier de la faïence qui eût réveillé Gardilanne mieux qu'un coup de tonnerre, car les collectionneurs ont, comme les avares, le sommeil léger.
Alors Dalègre allait coller son oreille à la porte de la chambre bleue, écoutant si son ami dormait, honteux du spectacle qu'il donnait à la vieille Marguerite qui jusque-là avait regardé son maître comme le plus loyal des hommes.
Le déménagement avait dm^é jusqu'à trois heures du matin.
Dalègre alla se jeter sur son lit, brisé par des émotions qu'il ne soupçonnait pas jusque-là.
L'amour de la propriété s'était éveillé en lui, depuis l'arrivée de Gardilanne, avec une force qui tenait de l'obsession.
Le provincial se sentait à la fois blessé dans son amour-propre et mordu par la jalousie : jaloux des richesses de Gardilanne, honteux de lui avoir envoyé, au milieu de tessons sans valeur, le précieux échantillon de faïence dont son ami faisait tant de cas, et que lui, Dalègre, n'avait pas compris.
Des questions sans nombre se pressaient dans son esprit.
Quelle durée de séjour prétendait faire Gardilanne à Nevers ?
Et dans quelle série de situations critiques il mettait Dalègre !
Chaque tournée que ferait Gardilanne dans la ville pouvait lui apprendre la vérité, à savoir que Dalègre possédait une importante collection. Il fallait donc suivre son hôte pas à pas, ne point le quitter plus que son ombre, détourner mille révélations indiscrètes pour lui cacher le mystère.
Plus Dalègre pensait à ces ruses, plus il ciaignait que sa passion de faïences ne fût dévoilée. Si Gardilanne demandait à les voir, était-il possible de lui refuser quelques pièces curieuses ?
demain matin il alla frapper à la porte de Gardilanne, ce fut avec un visage composé que Dalègre se présenta, se demandant si de subtils soupçons n'emplissaient pas la chambre bleue.
— Entre, cher ami, lui cria Gardilanne qui, enveloppé dans sa robe de chambre, avait ouvert toute grande la fenêtre et regardait les vieilles maisons de la ville.
— Comment ! déjà levé !
— Je sens la faïence, dit Gardilanne d'un ton qui fit blêmir Dalègre.
Il eut l'idée de se jeter aux pieds de son ami et de lui avouer qu'il le trompait ; mais Gardilanne avait ses moments plaisants qui lui permettaient de se railler lui-même et le je sens la faïence n'était qu'un propos en l'air.
— En regardant ton vieux quartier, continua Gardilanne, ces anciens hôtels, ces maisons à pignons, j'enviais le diable boiteux qui, soulevant les toits, pouvait voir ce que recèlent les greniers. Que de peintures, de tapisseries, de meubles anciens, de gaies faïences y sont entassés, dont on ignore la valeur et qui feraient ma joie !
— Ne t'illusionne pas, cher ami, dit Dalègre ; les marchands de Paris ont passé par Nevers et ont tout butiné.
— Bah! l'appâl du gain conduit seul les chineurs, qui sans doute sont des gens futés ; mais le but du véritable collectionneur étant plus noble, la Providence le récompense de ne pas faire servir ses facultés à de vils trafics. Là où le roi des chineurs a passé, je garantis que je trouverai encore à glaner, non pas seulement quelque objet sans importance, mais une merveilleuse pièce.
Dalègre secouait la tête d'un air de doute,
— Heureux homme ! tu ne t'occupes pas de curiosités, dit Gardilanne. Sais-tu ce que c'est que l'idée fixe? Rêves-tu faïence?
— Je n'ai jamais rêvé faïence, répondit Dalègre. Je pose ma tête sur l'oreiller et ne fais qu'un somme du soir au matin.
Gardilanne fut tenté de traiter son hôte de provincial.
— Tant pis, ajouta-t-il, si cette noble passion te manque... Oh! se réveiller avec l'idée de découverte en tête, se coucher les yeux égayés par les rayonnements d'une faïence invisible!... As-tu jamais fatigué ceux qui t'entourent, les inconnus que tu rencontres, en leur parlant faïence ?
Gardilanne s'animait et la figure de Dalègre reprenait des lignes plus tranquilles. Les paroles de son ami venaient de lui fournir une sorte d'alibi.