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— On m'appelle dans la ville, dit-il, Dalègre-aux- Faïenccs; c'est toi qui m'as valu ce sobriquet.... J'ai tellement obéi à ton programme, que chacun me croit moi-même un ardent collectionneur.
Gardilanne haussa les épaules, croyant à la naïveté des provinciaux.
— Je demandais aux gens de la ville comme aux paysans tant de renseignements, reprit Dalègre, qu'on s'est imaginé que les pièces achetées pour toi seul s'enfouissaient dans ma maison et que, dans un coin, étaient entassées toutes sortes de faïences hors de prix.
— Mon pauvre ami, que de mal je t'ai donné !
■— Ne me remercie pas.... J'ai fouillé la ville et les faubourgs, ainsi que la campagne ; actuellement il n'y a plus rien.
— Rien, tu crois?
— Rien, rien, rien.
— C'est fâcheux, dit Gardilanne d'un ton en apparence indifférent.... Ainsi, il ne faut pas songer à se procurer le plus petit spécimen ?
— Quelque pièce médiocre, peut-être. Si tu le désires, je te mènerai dans les villages des alentours; nous ferons une battue.
Dalègre se dit qu'il conduirait Gardilanne dans les
endroits qu'il avait récemment mis à sec, afin que cette déconvenue fatiguât son ami.
— Quel jour se tient le marché à Nevers? demanda Gardilanne.
— Le mercredi et le samedi.
— Bon! j'ai mon plan.... Tu es chasseur, tu as dû prendre des alouettes au miroir ?
— Quelquefois, dit Dalègre.
— Eh bien, en route, j'ai imaginé un miroir pour prendre les faïences.
— Tu dis?...
— Il ne s'agit que de se procurer quelques plats, quelques assiettes d'ancien Nevers. Je les étale en plein marché sur une table ; à côté, le crieur public, tous les quarts d'heure, fait un roulement de tambour, amasse les paysans et annonce qu'ils peuvent apporter au prochain marché les anciennes faïences de leurs dressoirs, qu'on changera pour de bon argent.
— Oh! s'écria Dalègre épouvanté.
— Tu ne semblés pas approuver mon projet?
— C'est une plaisanterie, n'est-ce pas?
— Non, rien de plus sérieux.
— Mon cher Gardilanne, abandonne ce projet, je t'en prie.
— Pourquoi?
— Tu me perdrais de réputation à jamais dans Nevers.
— Quelle crainte bizarre !
— A Paris tu vis libre et indépendant, agissant à ta guise, sans que ton voisin s'inquiète de tes actions ; en province, cher Gardilanne, une pareille excentricité d'un homme qui est mon hôte retomberait sur ma tête...
— Je crois que tu t'exagères la portée de mon idée...
— Sans doute elle est piquante; mais toi parti, les mauvais plaisants me feraient amplement payer cette singularité; je supporterais mille sarcasmes pendant des années.... Dis-moi que tu ne le feras pas, par amitié pour moi.
Gardilanne renonça à son projet, qui n'était d'ailleurs qu'une boutade, et demanda à visiter le musée d'antiquités.
— Plus tard, dit Dalègre ; il est neuf heures seulement. Le musée n'ouvre qu'à midi.
— Comment se fait-il qu'un habitant de la ville aussi connu que toi ne puisse se faire donner les clefs?
— Non, et même, j'y pense, nous ne pourrons y pénétrer avant jeudi prochain.
— Trois jours a attendre! reprit Gardilanne; mais je serai sans doute reparti.
— Ah ! ah ! s'écria Dalègre, qui parla trop vite et ne prit pas garde de masquer sa voix.
Les collectionneurs sont de fins observateurs. Cet ah! ah! échappé à Dalègre contenait une sorte de ravissement qui fit que Gardilanne jeta un regard de côté sur la figure de son hôte; il vit des traits tirés, une bouche inquiète, des yeux qui n'osaient regarder en face, sur toute la personne un embarras communiqué par une conscience perplexe.
Les yeux de Gardilanne tenaient de la vrille; la poursuite des objets d'art leur avait communiqué cette faculté. Aussi bien Dalègre n'offrait pas un cas nouveau. Les collectionneurs se trompent volontiers entre eux.
Au début de sa vie de chercheur, Gardilanne avait été plus d'une fois lancé sur de fausses pistes par des amateurs, ses rivaux, qui, loin de lui faire connaître les bons endroits, n'avaient à cœur que de l'en éloigner.
Gardilanne, marié, se fût défié de sa femme.
Le ah ! de Dalègre fut recueilli aussi précieusement qu'une parcelle d'arsenic trouvée par un chimiste dans le cadavre d'un homme dont la mort subite a éveillé
les soupçons de la justice. Mais comme cette première constatation avait été muette, Dalègre ne se douta pas que son exclamation était entrée dans une cornue pour y subir diverses analyses.
A partir de ce moment, le Parisien, voulant connaître les secrètes intentions du provincial, joua une comédie serrée.
— Certainement, je ne m'attarderai pas à Nevers si je ne trouve rien.
— J'aurais pourtant voulu te garder quelque temps, dit Dalègre ; mais chasse toute espérance relative à la faïence. . . .
— Après tout! fit Gardilanne jouant l'indifférence...
— Reste ici avec moi, dit Dalègre s'efforçant de montrer quelque chaleur; tu sais quel plaisir j'ai à te recevoir. Si le séjour de la ville ne te convient pas, nous irons à quelques lieues dans une propriété tenue par un de mes fermiers, où tu respireras un excellent air dont tu as besoin, toi qui as passé toute ta vie enfermé dans un bureau.
— Je me trouve à merveille à Nevers, dit Gardilanne, qui craignait d'être interné à la campagne où il ne pourrait continuer ses recherches.
Son séjour étant désormais fixé à la ville, ce fut dès
lors entre les deux collectionneurs un combat sourd dans lequel furent déployées de nombreuses ruses.
On eût dit que Dalègre ouvrait sans cesse une série de trappes avec la coupable intention d'y faire tomber le chef de bureau.
Gardilanne cherchait à échapper à son ami, qui s'était pour ainsi dire vissé à lui. Ils ne formaient qu'un corps, mais avec des volontés contraires. Deux forçats traînant la même chaîne et méditant des moyens différents d'évasion n'eussent pas été plus hostiles. Et il fallait se complimenter, se serrer la main chaque matin, quand Dalègre avait passé la nuit à rôder dans les corridors, de crainte que son ami ne tentât de s'échapper !
Cette maison, que Gardilanne avait jugée si hospitalière à son entrée, lui semblait maintenant une prison. Il n'avait plus la liberté de ses mouvements : quand il se levait Dalègre se levait, ou se rasseyait quand Gardilanne s'asseyait.
C'étaient deux ombres que Gardilanne possédait. S'il se regardait dans un miroir, la figure de Dalègre venait s'y réfléchir. Un policier aux aguets n'eût pas imaginé de surveillance plus tyrannique. En venant à Nevers, Gardilanne semblait avoir rompu son ban.
En geôlier qui ne veut pas abandonner une seconde
le prisonnier confié à ses soins, Dalègre apportait l'eau chaude qui servait à la barbe de son ami. Se défiant de Marguerite, il la remplaçait dans les soins les plus minutieux et oubliait qu'il avait dit à Gardilanne qu'il se couchait tôt.
Chaque soir, c'étaient maintenant de longues conversations au chevet du lit de Gardilanne, qui se retenait pour ne pas crier :
— Va-t'en ! Laisse-moi tranquille !
Tous deux souffraient de cette contrainte, des masques qu'ils attachaient à leurs sentiments, à leur figure. L'hospitalité cordiale dont Dalègre était obligé de faire parade était aiguë et prenait un caractère de cihce.
Un incident qui survint prouva à Gardilanne que ses soupçons ne l'avaient pas trompé.
Ayant demandé de la moutarde k son déjeuner, la vieille servante courut à la cuisine et revint avec un petit pot de Nevers décoré de jolies peintures. Gardilanne poussa un cri d'admiration, Dalègre se laissa aller à un cri de colère, et Marguerite, effrayée des conséquences de sa maladresse, poussa un cri d'effroi.
Un moment les trois acteurs de cette scène, honteux de s'être laissé emporter par l'expression de leurs
sentiments intimes, restèrent interdits ; mais Gardilanne reprit le dessus.
— Voilà, dit-il, en avançant la main, un moutardier d'une élégance sans pareille.
— Penh ! fit Dalègre, dont le bras s'allongeait pour protéger l'objet.
— Charmant, fin et d'une conservation!...
— Il n'est pas mal, reprit Dalègre.
— Tu disais qu'on ne trouvait rien ici !
— Un hasard ! . . .
— Mais quand je n'emporterais de Ne vers qu'un tel moutardier, je ne regarderais pas mon voyage comme perdu.
Gardilanne maniait l'objet, le retournait, en faisait miroiter l'émail, poussait des exclamations, se taisait, fermait les yeux, les rouvrait en faisant claquer la langue comme s'il eût goûté un vin généreux.
En ce moment Dalègre osait regarder en face son hôte et suivait de l'œil chacun de ses gestes, comme s'il eût craint que Gardilanne ne mît le moutardier dans sa poche.
— C'est une petite pièce à laquelle j'ai la faiblesse de tenir, dit-il; elle me vient démon arrière-grand-père.
— Ah! dit froidement Gardilanne en reposant le moutardier sur la table.
— Vraiment, ajouta Dalègre en s'adressant à sa servante, cette femme ne sait ce qu'elle fait d'employer à un usage journalier une faïence si fragile.
Marguerite, les mains en avant, regardait son maître avec les yeux suppliants d'un chien qui craint une correction.
— Allons, reportez à la cuisine le moutardier, vieille folle! Lavez -le avec soin et rangez -le dans l'armoire de mon cabinet de crainte qu'il ne se casse. Je vous chasse s'il lui arrive le moindre accident.
— Comme tu traites cette pauvre Marguerite!... Heureusement, elle ne t'entend pas, dit Gardilanne qui s'étonnait qu'un simple moutardier pût apporter autant d'irritation chez son ami, d'humeur égale habituellement.
Dalègre en revint à l'attachement qu'il avait pour un objet qu'il tenait de ses grands parents, et Gardilanne, qui connaissait ce genre de raisonnement employé par les paysans quand ils traitent d'un marché, dit :
— Il a feint cette colère pour ne pas me donner son pot de faïence.
Cependant Gardilanne fit contre fortune bon cœur, et ayant serré le moutardier dans l'armoire aux soupçons, le chef de bureau éprouva une sorte de satisfac-
tion semblable à celle des juges d'instruction qui mettent la main sur une importante pièce à conviction.
Le moutardier était logé dans les yeux de Gardilanne, s'il n'entrait pas dans son cabinet. Il avait été enveloppé par un regard de collectionneur qui dépasse la vivacité de celui du lynx, car il est doué d'inductions refusées à l'entendement des animaux.
Ce petit pot, le seul objet d'art qu'il avait été donné à Gardilanne d'apercevoir jusque-là dans la maison de son hôte, prenait un rayonnement particulier dû à son isolement. Il devenait une rareté inappréciable, un monument dans ce logis de province, froid et abandonné en apparence.
Les fauteuils en velours d'Utrecht, les portraits de famille au pastel, le mobilier en acajou datant de l'Empire, ne pouvaient intéresser Gardilanne.
La grande cour attenant à la maison, l'écurie, la volière, le jardin faisant suite à la cour, la tranquillité absolue qui régnait à l'intérieur, semblaient mortels a l'homme qui, de grand matin, se livrait à Paris à la chasse des objets d'art au miheu d'une foule active.
Le malheureux, quand il ouvrait ses fenêtres, ne goûtait pas les senteurs matinales s'échappant du jardin,
la verdure des arbres, le pépiement des volatiles auxquels Marguerite portait du grain.
On servait à Gardilanne pour son déjeuner des œufs pondus cinq minutes auparavant, du beurre enveloppé dans des feuilles encore humides de rosée, des légumes qui avaient un arôme particulier; ces jouissances, exquises pour tout autre Parisien, n'éveillaient pas de saveurs particulières dans le palais d'un être dont les uniques sensations étaient tournées vers des choses purement archaïques.
Un matin, pendant le déjeuner, Dalègre fut appelé dans son cabinet.
— Cinq minutes, n'est-ce pas, cher ami, dit-il à Gardilanne. Je suis à toi aussitôt.
Marguerite, qui servait, regardait avec commisération le chef de bureau toujours méditatif, trempant machinalement une mince mouillette dans son œuf à la coque.
— Vous n'avez pas un fameux appétit, monsieur, dit la servante oubliant les recommandations de son maître.
— Non, ma pauvre Marguerite, répondit Gardilanne absorbé par ses pensées.
— Vous ne ressemblez pas a monsieur, continua la servante.... Je vous assure que ses mâchoires travaillent quand il est à table.
Gardilanne se frappa le front, indiquant que là était le siège de son grand travail.
— Dormez-vous bien, au moins, monsieur? demanda Marguerite.
— Je me repose à peu près, dit Gardilanne.
— C'est que, si le lit n'était pas fait à votre fantaisie, il ne faudrait pas vous gêner pour le dire.
Gardilanne secouait la tête.
— Vous aimeriez peut-être que je borde votre lit le soir?
Un éclair traversa alors la pensée de Gardilanne.
' — Tu n'es donc plus sourde? s'écria-t-il.
Marguerite poussa un cri de terreur. En même temps, par un mouvement instinctif, elle porta les mains à ses oreilles.
— Si ! si ! dit-elle avec une physionomie empreinte d'effroi.
Et s'approchant de Gardilanne, elle lui cria avec un éclat de voix à le renverser :
— Je suis sourde! je suis sourde!
La serviette de Gardilanne en était tombée sur le plancher.
Rappelant son sang-froid, il regarda attentivement la vieille servante qui restait clouée au parquet, les mains serrées avec force contre les oreilles.
— Décidément, pensa le chef de bureau, quelque chose de bizarre se passe dans cette maison.
En ce moment Dalègre rentrait et Marguerite, confuse, en profitait pour s'échapper.
Ne voulant rien témoigner de la révélation qui venait de lui être faite et appelant à lui les cordes les plus naturelles de sa voix :
— Mon cher ami, dit Gardilanne, sans doute le temps se passe agréablement près de toi ; mais je ne dois pas perdre ma mission de vue. Je désire commencer mes recherches.... Il le faut.
— Eh bien, demain, nous parcourrons la ville, dit Dalègre.
Une journée se passa à courir les différents fripiers de la ville, qui, en effet, n'avaient que de misérables meubles, des dessus de portes peints par des vitriers et autres objets de même valeur.
Dalègre menait son ami dans les endroits où il avait passé lui-même, cherchant à dérouter l'ardente envie d'acheter du Parisien.
Il lui fit dépenser ainsi trois jours inutilement dans les faubourgs et la
banlieue, sans lui montrer autre chose que de la vaisselle populaire de Nevers qui ne valait pas raisonnablement plus de quatre sous l'assiette.
Gardilanne, désespéré, maudissait intérieurement son voyage; mais un fait nouveau redoubla ses soupçons.
Ayant demandé à Dalègre de quoi écrire une lettre, celui-ci le conduisit dans son cabinet qu'il croyait avoir débarrassé de toute pièce accusatrice; il ne s'était pas rappelé que, sur la table, était resté un petit pupitre de faïence qui fit jeter à Gardilanne un cri d'enthousiasme.
— Peste ! dit-il... Ah ! je voudrais bien écrire sur un pareil meuble.
Dalègre, quoique se contenant, frappait du pied; ses muscles exaspérés se tordaient dans ses bottines. D'un air anxieux, il regardait tour à tour son juge et la significative pièce de conviction.
C'était le plus coquet pupitre que l'on pût voir, d'un émail blanc presqu'aussi pur qu'une pâte tendre de Sèvres.
Sur cette douce blancheur couraient de capricieuses arabesques, au milieu desquelles se jouaient des fantoches à la manière de Callot, pendant qu'à côté de galants bossus contaient leurs peines à de belles
dames dont la svelte attitude faisait penser aux figures de la Renaissance.
Tout le pupitre était couvert de caprices jaunes et verts accrochés à d'élégants lambrequins qui se détachaient sur le délicat émail laiteux du fond.
Gardilanne, sans mot dire, souleva lentement le couvercle du pupitre : un peintre ingénieux avait semé à profusion d'amusantes bamboches sur les faces extérieures et intérieures du meuble.
— C'est une pièce vraiment royale, dit Gardilanne qui eût été homme à vivre enfermé dans le pupitre pour mieux en jouir.
Dalègre, blême, s'écria :
— Il me vient également....
— De ta grand'mère, reprit ironiquement Gardilanne. Un froid glacial succéda à ce premier engagement.
Les deux adversaires se recueillaient, comme pour chercher la meilleure pose de combat. Gardilanne rompit le silence le premier.
— Gomment un tel chef-d'œuvre se trouve-t-il à Nevers? C'est une des plus belles pièces de la fabrique de Moustiers.
— Les faïenciers nivernais, dit Dalègre, voulaient avoir sous leurs yeux certains échantillons des produits des fabriques rivales....
— Tu crois? dit Gardilanne,
— Il n'y a pas à s'y tromper. J'ai bien trouvé deux très curieuses soupières de Niderviller.
— Où sont-elles ?
Dalègre fut terrifié; il avait parlé trop vite.
— Je... les ai... données.
— A qui ? demanda le chef de bureau d'un ton autoritaire qui laissait clairement entendre qu'il ne permettait pas à son ami de faire des cadeaux à personne autre qu'à lui, Gardilanne, l'amateur émérite, le collectionneur par excellence.
— Il existe donc des amateurs à Nevers? reprit-
Dalègre, sous le coup de ces questions impératives, se trouvait à bout d'astuces.
— Je m'étonne, dit Gardilanne en adoucissant son verbe, que tu sois devenu si savant; tu parles de faïences en vrai connaisseur, et je ne croyais pas avoir à m'honorer un jour d'un tel élève.
Dalègre balbutia, invoquant son ignorance.
— Non pas, tu t'y connais autant que moi ; un homme qui possède la pièce que voici est un amateur des plus fins.... Maintenant, parlons franchement; ce pupitre est adorable, je le dis sans ambages.... Veux tu me le céder pour cinq cents francs?
Gardilannc ouvrit sa redingote et en tira un portefeuille.
La main de Dalègre s'avança en signe de refus.
— Voyons, fit le tentateur, cinq jolis billets de banque!... Tu me feras plaisir et je te devrai encore des remerciements.
— C'est presque une relique de famille, cher ami ; il m'en coûterait trop de m'en séparer.
— Bien... n'en parlons plus, dit sèchement Gardilannc.
— Je te l'aurais donné volontiers s'il ne me rappelait ma pauvre grand'mère.
— Gela suffit, fit Gardilanne d'une voix altérée.
— Cinq cents francs sont un gros prix, reprit Dalègre; mais l'argent ne me tente pas et je voudrais pouvoir t'offrir le pupitre.
— Je comprends tes motifs, dit Gardilanne d'un ton qui laissait percer un profond dépit.
— Nous autres provinciaux, nous ne vivons que par le souvenir de la famille, s'écria Dalègre en poussant un soupir qui cherchait à se teinter d'émotion.
Il résulta de cette conversation entre les deux amis comme un souffle humide sur l'acier de leurs sentiments ; la rouille semblait en déshonorer la surface polie.
Pour être sourde et contenue, une jalousie aiguë n'en couvait pas moins entre les deux collectionneurs; actuellement ils constataient que l'amitié et la passion du bric-a-brac ne peuvent vivre en parfaite union.
Cependant Dalègre, en sa qualité de maître de maison, essaya de faire oublier k son hôte cette déconvenue en lui offrant, au déjeuner, un certain vin de Bourgogne qui avait vingt ans de bouteille ; mais les collectionneurs se soucient médiocrement des plaisirs de la table !
Gardilanne eût jeûné huit jours pour entrer en possession de l'élégant pupitre de Moustiers.
— Je partirai demain, dit-il à Dalègre.
— Si tôt?
— Que ferais-je plus longtemps dans ce pays ? ajouta Gardilanne avec amertume.
Le déjeuner se ressentit de la dureté du mot. Dalègre avait certains remords ; mais il ne pouvait se résoudre, malgré tout, à céder le fameux pupitre de faïence.
Après le repas, Gardilanne manifesta le désir de faire un dernier tour dans la ville, à l'aventure. Il désirait même que Dalègre ne le suivît pas ; mais celui-ci se garda bien de lui obéir, s'étant promis de ne pas quitter le Parisien d'un pas. Quoique Gardilanne parût
contrarié de cette ténacité à l'accompagner, Dalègro tint bon.
Habituellement les deux amis sortaient en se donnant le bras.
Ce jour-là, Gardilanne, pour bien montrer qu'il entendait recouvrer son indépendance, affecta de s'éloigner de quelques pas de Dalègre; comme il avait de longues jambes sèches et nerveuses, il se lança dans la ville avec une ardeur désagréable pour le Nivernais, qui était de complexion replète, plus favorisé du buste que des jambes.
Les rues hautes, Gardilanne les montait comme un soldat escaladant une barricade; les basses, il les descendait en cheval emporté. Il traversait les grandes places pleines de soleil sans sourciller.
Dalègre soufflait; de grosses gouttes de sueur tombaient de son front.
Malgré cette course ardente, Gardilanne n'en scrutait pas moins l'intérieur des maisons et flairait chaque vieille bâtisse avec des mouvements de narines qui inquiétaient son ami.
Ils arrivèrent ainsi aux quais, près du grand pont, à l'endroit qu'ont choisi les faïenciers pour peindre la Nièvre, ses bateaux, et le soleil ardent si cher aux vignerons.
Les bords de la rivière sont habités par des ouvriers, des bateliers.
A cet endroit, Gardilanne ralentit sa marche pour donner un vif coup d'œil à chaque maison ouverte, sur les murs desquelles étaient généralement accrochées quelques faïences vulgaires : assiettes avec de grands coqs, plats à barbe rehaussés de facéties gauloises, saladiers où les aïeux des mariniers sont représentés avec la figuration des saints, leurs patrons.
Ce n'était pas là ce que cherchait Gardilanne.
— Tu vois ! disait Dalègre, rien que des bricoles. Gardilanne continuait sa course et ne lui répondait
pas.
A l'extrémité du quai s'ouvre un hangar bourré d'objets de démolitions : vieilles portes, débris de fenêtres, meubles vermoulus, loques entassées destinées aux fabricants de papier, volumes dépareillés comme il s'en voit chez tous les fripiers.
Au fond se dressait jusqu'aux poutres une immense ai'moire de paysan, dont un battant ouvert laissait entrevoir un entassement de chiffons divers.
Gardilanne s'arrêta tout à coup, comme pour reprendre haleine, et clignant de l'œil :
— Voilà un fameux bahut, dit-il à l'homme qui,
penché sur un étabU devant sa maison, rabotait une planche.
Dalègre regarda le meuble et fut surpris de l'exclamation de son ami.
— Trop grand malheureusement, dit Gardilanne au brocanteur, sans quoi je l'emporterais volontiers.
— Monsieur est de Paris? demanda le fripier.
— Voulez-vous me permettre de mesurer la hauteur de ce bahut, afin que je voie s'il peut entrer dans mon appartement ? Si vous êtes raisonnable, nous nous arrangerons peut-être.
Gardilanne ayant toisé le meuble :
— Combien votre armoire?
— Monsieur, un meuble pareil vaut cinquante francs comme un liard.
— Cinquante francs!... Vous badinez.
— Pensez, monsieur, que le meuble est établi en chêne plein avec des ferrures comme on n'en fait plus aujourd'hui.
— Je le prendrais volontiers à quarante francs.
— Es-tu fou ? souffla Dalègre à l'oreille de Gardilanne, je t'en aurai de meilleurs à moitié prix tant que tu en voudras.
— Ah ! les Parisiens s'y connaissent ! s'écria le brocanteur. Ce sont des mahns ; ils achètent cinquante
francs ce qui vaut cent écus. Monsieur, regardez seulement les moulures de la plinthe, et dites si un ouvrier serait capable aujourd'hui de travailler ainsi le bois.
En parlant de la sorte le fripier laissa sa besogne, prit deux chaises, les offrit à ses visiteurs et, en Bourguignon sceptique :
— Ce n'est pas comme à l'égHse, dit-il ; ici on ne paye pas pour s'asseoir.
— Ne vous dérangez pas, dit Gardilanne, je vois a merveille ; je ne donnerai pas de ce meuble plus de quarante francs.
— Il m'en coûte quarante-et-un, sans les frais de transport.... Monsieur est assez juste pour savoir qu'il faut que chacun vive.
— A vingt-cinq francs le meuble serait déjà bien payé, reprit Dalègre.
— Oh ! monsieur, peut-on dire ! s'écria le marchand mécontent qu'un de ses compatriotes l'empêchât de conclure une affaire.
— Quarante francs et le port, disait Gardilanne, me feront un meuble de soixante francs.
Et il sortait peu à peu de la boutique.
— Allons, monsieur, reprit le marchand, partageons la poire en deux ; vous me donnerez quarantecinq francs.
— Je réfléchirai, dit Gardilanne.
Les deux collectionneurs reprirent le chemin de la maison de Dalègre.
— Sérieusement, est-ce que tu veux te mettre sur les bras cet affreux meuble? dit en chemin Dalègre.
— J'ai besoin d'une armoire pour ranger mes gravures, répondit Gardilanne; celle-ci me sera fort utile.
— Si tu restais à Nevers deux jours de plus, je me charge de t'en trouver à la campagne de plus curieuses.
Tout en discutant de la sorte, ils étaient arrivés à la porte de Dalègre, lorsque Gardilanne, prenant tout à coup ses jambes à son cou, s'échappa et cria a son ami :
— Décidément je vais chercher l'armoire.
Et il s'enfuit, avec l'intention sans doute d'une course endiablée, car d'un coup de main il assujettit son chapeau sur la tête.
— Gardilanne, attends-moi ! s'écria Dalègre, aussi stupéfait qu'un gendarme qui voit s'élancer par la portière d'un wagon un malfaiteur confié à sa garde.
Gardilanne, sans répondre, soulevait des flots de poussière et peu à peu prenait les proportions d'un point à l'horizon.
Dalègre regarda quelque temps ce point mouvant et haussa les épaules.
— Comme Gardilanne n'a rien trouvé à emporter de Nevers, pensa-t-il, sa manie d'acheter fait qu'il va s'embarrasser de cette méchante armoire.
Qui eût vu le collectionneur traverser Nevers d'un trait, comme une jument emportée, eût été effrayé de cette ardeur inconnue aux provinciaux.
La grande redingote voltigeant au vent, les longues jambes fendues comme un compas, les cheveux gris flottant sous les larges ailes du chapeau, ne semblaient pas d'accord avec la nature correcte du chef de bureau; mais Gardilanne se sou-
ciait peu de ce que les gens pouvaient penser de sa course.
En moins de dix minutes il arrive au quai, chez l'étalagiste.
— Je pars ce soir, dit Gardilanne, il est possible que j'achète votre armoire; voyons d'abord l'intérieur.
— Solide comme une porte de prison, monsieur.
— Eh bien, débarrassez l'armoire de ces fouilHs. C'étaient, dans le bas, des ferrailles, des ustensiles
de cuisine, et, sur les rayons supérieurs, un amas d'objets sans valeur.
Dans le coin du dernier rayon brillait un morceau de faïence contourné bizarrement, peut-être un tesson sans importance.
Le fripier, tout en déballant son armoire, disait :
— Monsieur n'est pas musicien, par hasard?
— Pourquoi ?
— C'est qu'il y a dans l'armoire un joujou , une bêtise, un violon de faïence.
Gardilanne sentit son cœur éclater. Pourtant sa figure ne sourcilla point.
— Un violon d'enfant, sans doute ? dit-il en affectant de sourire avec indifférence.
— Que non ; je ne laisserais pas les mioches toucher
à un violon si fragile, qui vaut encore un écu de six livres.
Le marchand haussa son bras et tendit l'instrument à Gardilanne, qui le prit sans le regarder. Sentant ses yeux se convulser, il détourna la tête dans la crainte que le fripier ne remarquât l'altération de ses traits. Il eut encore assez de force pour se contraindre, fit un peuh ! de dédain et alla ouvrir de nouveau les battants de l'armoire, comme pour s'assurer de leur solidité. Mais c'était trop d'émotions !
Une étrange sensation avait passé dans le cerveau de Gardilanne. Au coup qu'il ressentit, il jugea prudent de s'asseoir.
Six francs le merveilleux violon, qui valait peutêtre six mille francs ! Ce sont de ces coups qui abrègent la vie des collectionneurs, leur moelle épinière étant exposée k trop d'assauts.
— Voyons, dit Gardilanne, je prends l'armoire à quarante-cinq francs, à condition que vous me donnerez le jouet de faïence par -dessus le marché. J'ai un petit neveu à qui je serais bien aise de faire ce cadeau.
— Va pour quarante-cinq francs, dit le marchand ; mais vous avez là une fameuse armoire, monsieur.
Tout en tremblant, car son système nerveux était
exalté outre mesure, Gardilanne compta l'argent d'une main fébrile et emporta le violon sous son bras.
— Monsieur! lui cria le fripier, je vais vous l'envelopper dans du papier.
— Ne prenez pas cette peine, dit Gardilanne qui fit lui-même cette opération, craignant que le marchand ne reprît le violon.
— Vous ne me dites pas où il faut envoyer l'armoire ?
— Au fond de la rivière! cria Gardilanne, sitôt qu'il eut passé le seuil de la boutique.
En revenant chez Dalègre, le chef de bureau se demanda quelle conduite il devait tenir à son égard. Fallait-il lui montrer le précieux violon et se venger de la mauvaise grâce avec laquelle le Nivernais avait refusé de lui céder le pupitre de faïence? Mais Gardilanne satisfait perdait tout sentiment de rancune. Trop heureux de sa trouvaille, il attendit que sa rencontre avec son hôte amenât une tournure quelconque propre à expliquer l'incident.
Justement Dalègre était à une fenêtre donnant sur la rue par où arrivait Gardilanne. Du plus loin , celui-ci cria :
— Y a-t-il un emballeur dans les environs?
— Voudrait-il faire emballer l'armoire? se de-
manda Dalègre, inquiet d'ailleurs du petit paquet que son ami portait sous le bras.
— Ah ! cher Dalègre, s'écria Gardilanne d'une voix pleine d'émotion, laisse-moi t'embrasser!
En même temps, le chef de bureau tomba dans les bras de Dalègre.
— Explique-moi au moins. . . .
Gardilanne développa fébrilement l'enveloppe qui cachait son trésor.
— J'ai trouvé le violon !
— Quel violon?
— Tiens, vois !
Alors apparut un merveilleux instrument, d'une ondulation à rendre jaloux Stradivarius lui-même. L'émail était d'une pureté incomparable, et le bleu profond des dessins faisait penser aux ciels d'Espagne. Jamais l'art du faïencier ne fut porté plus loin. Pas une fissure, pas un craquelé, même dans l'enroulement délicat du manche.
Dalègre était devenu vert ; mais quand Gardilanne retourna le violon pour montrer la table de dessous, un voile passa sur les yeux du Nivernais qui crut qu'il ne pourrait supporter la vue des peintures du chefd'œuvre.
Des anges dans les nuages jouaient de la viole, fai-
sant flotter une banderole sur laquelle se lisait : Musica et gloria in aer; au-dessous, des personnages habillés en costume d'apparat entouraient une jolie femme au clavecin.
— Est-il assez splendide? s'écria Gardilanne qui aurait voulu posséder autant d'yeux qu'Argus pour contempler son acquisition.
Dalègre ne put maîtriser son émotion. Une sueur froide perlait sur son front. Il voulait parler; les paroles s'arrêtaient dans sa gorge. Gardilanne lui eût donné un coup du violon de faïence sur le crâne qu'il eût préféré ce choc à la blessure morale qui le paralysait tout entier. Anéanti, il se laissa tomber sur une chaise.
— Quelle entrée après-demain dans Paris ! disait Gardilanne, plus fier en ce moment qu'un général victorieux reçu par un peuple qui le couvre de fleurs.
— Où... as-tu... trouvé.., le violon? demanda Dalègre quand il fut un peu revenu à lui.
— Chez le brocanteur du quai, où j'ai acheté l'armoire.
— Est-ce possible? s'écria Dalègre, dont tous les membres tremblaient.
— Gomment, tu n'avais pas vu le violon? Il m'éborgnait les yeux dans la boutique.
— Pendant que j'y étais avec toi?
— Oui, cher ami. Ah ! tu n'as pas encore l'œil américain! Quand j'ai marchandé cette abominable armoire, n'as-tu donc pas compris qu'il y avait caché dans le bocage un merveilleux oiseau que je tâchais de séduire par de douces paroles... Je t'avais pourtant donné quelques leçons à Paris.... Dis-moi où se trouve le meilleur emballeur de la ville.
— Pour le violon?
— Oui; je veux m'entendre avec un ouvrier tout de suite pour envelopper l'instrument dans de la ouate d'abord, du crin et du son.
— Es- tu si pressé?
— Sans doute; je veux partir demain.
Autant Dalègre avait été ravi, la veille, de l'annonce du départ de Gardilanne, autant à cette heure il en souffrait. Le violon découvert sous ses yeux lui crevait le cœur; mais ce qui devait séparer à jamais les deux collectionneurs ramena au contraire une sorte de concorde.
Quoique ulcéré profondément, Dalègre était redevenu tout miel pour son hôte; à table, il le choya comme un oncle millionnaire et se montra presque offensé du court séjour de Gardilanne à Nevers. Il n'avait rien vu, il ne s'était même pas reposé. Pourquoi ne retarderait-il pas son départ?
Gardilanne ne mordit pas à ces amabilités tardives. S'il eût pu prendre le soir même la diligence, il serait parti, ne rêvant que de mettre en lumière, à l'endroit le plus apparent de son musée, un monument inappréciable.
Un mois après le départ de Gardilanne, Dalègre n'était plus reconnaissable. Le gai Nivernais, aux joues roses et pleines, avait fait place à un être soucieux dont la figure prenait de jour en jour la bilieuse livrée de l'envie.
Dalègre, miné par la jalousie, mangeait à peine; toujours des songes le poursuivaient, ayant trait au violon de faïence.
On eût dit qu'un démon vengeur envoyait chaque nuit des cauchemars
d'autant plus effroyables qu'ils s'annonçaient par de douces illusions.
A peine Dalègre fermait-il les yeux qu'il entendait une musique séraphique : des anges chantaient et accompagnaient sainte Cécile, qui tirait du violon de faïence des vibrations plus douces que celles du cristal.
Le cœur ému, Dalègre se laissait aller à un doux épanouissement, lorsque tout a coup les nuages bleus s'évanouissaient pour faire place à des flammes empestées; en même temps un horrible gnome, accroupi sur la poitrine du dormeur et étouffant son corps, arrachait a l'âme de l'instrument des mélodies épileptiques.
Dalègre se réveillait effaré. Pour ne pas voir se renouveler ce douloureux cauchemar, il se levait, ouvrait la fenêtre et n'osait rentrer dans son lit que quand il croyait les visions diaboliques envolées.
Le jour, si les cauchemars disparaissaient, l'idée fixe du violon se représentait sans répit.
— Il aurait été si bien accroché à ce placard ! se disait Dalègre en regardant une boiserie vide.
Ou bien il pensait que sa réputation eût été consacrée à jamais s'il avait pu entrer en possession de l'inappréciable faïence.
Un jour, rangeant des assiettes empilées, il tomba justement sur les hrunettes de Mondonville, qui l'avaient tant réjoui jadis et qui maintenant le faisaient presque pleurer. L'une de ces chansons, avec son plain-chant solennel, n'était-elle pas en harmonie avec son gai caractère d'autrefois, celle qui débutait ainsi :
Povr passer dovcement ma vie Avec mon petit revenu, Amis, je fonde vne abbaye, Et je la consacre à Bacchvs !
Combien il eût été doux de déchiffrer avec le violon cette mélodie gravée sous émail!
L'égalité de caractère qui faisait le fonds de la nature de Dalègre avait disparu.
Autant il était fier jadis d'ajouter une pièce à sa collection de faïences, autant l'occasion manquée d'un chef-d'œuvre enlevé à sa barbe semblait faire trou dans cet amas d'objets précieux, regardés maintenant avec plus que de l'indifférence par leur possesseur.
Ce dégoût de la seule passion qui tînt au cœur de Dalègre changea complètement sa manière
d'être. L'âme perdant son ressort, la physionomie prit un aspect morose et le corps s'affaissa tout à coup.
Aussi dans Nevers on s'inquiéta de l'abattement singulier d'un homme qui avait tenu si longtemps la ville en fête; les mères des jeunes filles à marier s'étonnaient surtout de la subite hypocondrie du célibataire jadis si gai, que chaque famille eût ambitionné de l'avoir pour gendre.
Mais combien Dalègre était loin du mariage ! Il n'y avait jamais songé que par échappées : le plaisir de la chasse s'empara d'abord de lui, et la faïence survint, qui était une maîtresse bien autrement exigeante. Sa collection fut une sorte d'union comme en contractent souvent les gens qui, ayant côtoyé les rives du mariage, en ont reconnu les brisants et n'osent plus tard se hasarder dans ce port à l'abri des passions.
Dalègre vivait avec la faïence; il crut trouver la tranquillité dans cette union. On a vu quels orages l'y guettaient.
Jadis pourtant un projet d'union s'était présenté, qui était loin de déplaire à une johe cousine que Dalègre avait dans la ville; ils s'étaient connus enfants, avaient joué ensemble au petit mari, à la petite
femme. La jeunesse était vite arrivée, qui laissa flotter ces nœuds de l'enfance sans les resserrer, mais sans les couper.
Dalègre voyait de temps en temps sa cousine chez sa mère qui ne le pressait pas, la tante jugeant avec son bon sens provincial que l'homme devait user toutes ses folles passions avant d'entrer en ménage; mais depuis qu'il était absorbé dans ses collections, Dalègre faisait de moins fréquentes visites à ses parentes.
Ayant négligé de s'y présenter pendant trois mois, il craignit des reproches et finit par ne plus oser aller voir sa tante. Gela se passait déjà avant l'arrivée de Gardilanne à Nevers.
Quand l'incident du violon de faïence détermina chez Dalègre cette jalousie morbide qui le minait, un jour qu'il avait recouvré un peu de calme, la raison prenant momentanément le dessus le fit souvenir que dans la ville deux parentes étaient en droit de se plaindre de son manque de savoir-vivre, et il s'y présenta avec l'espoir de trouver quelque soulagement dans un intérieur tranquille où toutes passions étaient rigoureusement consignées.
Les dames reçurent affectueusement leur parent, comme de coutume ; mais elles témoignèrent une si
■vive inquiétude du changement subit qui s'était opéré dans sa physionomie, que Dalègre eut peur lui-même de sa situation, en sonda le creux et jugea prudent d'y apporter un remède immédiat.
Deux jours après Dalègre était en route pour Paris. Sa première visite fut pour Gardilanne; il voulait le surprendre entre six et sept heures du soir, au moment où le collectionneur, assis dans son fauteuil à oreillettes, ayant achevé un modeste repas, contemplait avec béatitude ses objets d'art rangés autour de lui.
Dalègre savait que la vue du violon de faïence lui donnerait un coup de poignard au cœur ; mais il s'était préparé à cette cruelle blessure pendant le voyage, et, pour s'en garantir, il portait une sorte de cotte de mailles, qui était d'avoir une dernière explication avec son ancien ami.
Dalègre venait à Paris se faire voir à Gardilanne, comme un malade vient consulter un célèbre praticien; il montrerait le ravage qui s'était opéré en lui et dirait à son ami :
— Je ne peux plus vivre sans le violon de faïence ; si je ne l'ai pas, j'en mourrai !
Ces sortes de déterminations sont de celles qui engourdissent les chagrins des natures timides et solitaires : sans cesse elles bâtissent de pareils échafaudages, qui semblent simples en théorie quoique compKqués a la pratique.
Dalègre s'était, tout le long de la route, tourmenté l'esprit de la supplique à adresser à Gardilanne; sa démarche lui paraissait la chose la plus naturelle.
Quand il se trouva en face de son ami, il ne sut que dire. Sa langue devint paralysée, et Dalègre comprit qu'une telle demande était interdite à celui qui avait refusé si nettement de céder le pupitre de faïence au collectionneur.
— Cher ami, tu arrives à propos, lui dit Gardi- Janne; le violon est monté. Dans trois jours tu assisteras k un spectacle curieux ; le Faïence-club donne un repas pendant lequel un musicien de l'Opéra doit jouer un air sur mon violon.
Dalègre baissait la tête sans souffler mot.
— Demain je te présenterai au Faïence-club et tu me remercieras, j'en suis certain, car nous sommes difficiles sur le choix des invités.... Il faut, pour être admis à notre cercle, justifier d'une collection curieuse et de certaines connaissances en matières céramiques.
Dalègre ne répondait guère par la mine aux qualités que demandait son ami.
— Tu sais, continua Gardilanne, que la faïence est la question à l'ordre du jour. On ne vit à Paris que pour la faïence; de toutes les parties de l'Europe arrivent des étrangers de distinction qui sollicitent la faveur d'être reçus dans notre club.
A grands pas Gardilanne se promenait dans son appartement, la tête inclinée, la main droite en avant, comme si réellement il eût reçu la visite d'un prince.
— Nous avons, reprit-il, chaque premier vendredi du mois un repas de corps, servi dans les plus belles
faïences qui se puissent voir ; un prix est décerné dans le courant de la soirée à l'amateur qui produit une pièce inconnue.... Pour t'en donner une idée, le dernier mois nous avons eu tout un service de légumes, de fleurs et de fruits en faïence. C'est un médecin du boulevard Beaumarchais qui a passé sa vie à recueillir ces beaux produits, asperges, poires, noix, pêches, etc.; l'illusion est poussée si loin, que nous nous sommes aperçus, seulement au moment de les manger, que ces fruits étaient émaillés. Nous avons donné, comme tu penses, une médaille à ce médecin pour le récompenser de ses travaux et de ses recherches.
— Je ferai bien de consulter un tel praticien, se dit Dalègre atteint de la maladie de la faïence.
Gardilanne fut frappé de la mine de son ami et lui en demanda la cause.
— Je ne suis pas bien portant, depuis longtemps... depuis ton départ, dit Dalègre qui commençait à poser ses pions.
Mais Gardilanne ne paraissait pas disposé à accepter cette partie.
— Il faut venir au club, dit-il, tu y verras un service complet de Rouen à la corne ; il nous est échu à bas prix à la suite d'une séparation de corps et de biens
prononcée par le tribunal au profit de la femme d'un collectionneur, un peu trop négligée par son mari poursuivant la faïence. S'imaginant que la corne lui avait porté malheur, cet homme, qui manquait de philosophie, s'est défait de son service du jour au lendemain ; le club en a profité.
Dalègre ne songeait guère à la corne de Rouen et suivait à peine les dissertations de Gardilanne, qui s'échauffait sans se douter que son ami ne l'écoutait guères.
— Si tu as quelques jours à passer, je te présenterai, dit-il, a un amateur qui a la plus baroque collection qui se puisse imaginer. Il ne recherche que les faïences de la Révolution de 1789 ; assiettes de la Fédération, brocs en mémoire des prêtres constitutionnels, saucières chantant les vertus de M. Necker, soupières représentant la prise de la Rastille. Cet être bizarre a rempli sa maison, du haut en bas, de pièces séditieuses couvertes de cris incendiaires, de chansons brutales qui ont abaissé la noblesse et le clergé, en même temps qu'elles conduisaient le roi à sa perte. Ne me demande pas comment on peut collectionner de viles poteries qui rappellent à la mémoire une époque ensanglantée? Cet amateur est mal vu de nous tous, car une si odieuse réunion de faïences révolutionnaires
fait penser à la destruction et au pillage des objets d'art de toute sorte.
Véritablement, pendant ce discours, la physionomie mobile de Gardilanne indiquait une haine profondément sentie pour les excès de la Terreur ; pour effacer cette fâcheuse impression, un sourire se posa tout-àcoup sur les lèvres du collectionneur.
— Le Sociétaire de notre club, monsieur de Baudricourt, d'un goût plus délicat, ne recherche que les fleurs de lis appHquées aux assiettes, aux cadrans d'horloge, aux fontaines, aux gîtes à lièvre et même aux bassinoires. Voilà une collection intéressante qui ne peut que gagner dans l'avenir.... Situ le préfères, jeté conduirai rue de Vendôme, chez un comédien qui s'est voué aux coqs au fond des assiettes.... Il en possède dix-sept mille. Ce n'est pas une idée politique qui le guide, mais la variété de poses, de plumages, de coloration qui se remarque dans de telles décorations; on dit que ces dix-sept mille coqs peints sur faïence lui coûtent déjà une somme considérable.
De tels détails, qui autrefois eussent peut-être intéressé Dalègre, ne le détournèrent pas de son idée fixe ; ni le Faïence-club, ni le Rouen à la corne, ni la saucière en mémoire du désintéressement de M. Necker, ni les
fleurs de lis, ni les coqs, ne pouvaient l'empêcher de penser au violon de faïence.
Gardilanne le mena chez les messieurs Grauk frères. Atteints de l'épidémie, ces riches banquiers se faisaient un plaisir de montrer aux amateurs un dé à coudre de l'époque de Henri II, qui avait coûté trente-sept mille francs, à la vente de feu Rattier; cette pièce, qui mettait en danger les jours des messieurs Grauk, car ils avaient des envieux, laissa Dalègre froid.
Toujours le son cristallin du violon résonnait à ses oreilles.
— Veux-tu voir le carrosse en faïence qui a appartenu à madame Dubarry? demanda Gardilanne.
Mais Dalègre ne trouva pas un compliment pour ces plaques couvertes de dessins galants de la fabrique du marquis de Gustine.
Il vit aussi, sans les regarder, les faïences des bords du Rhin, d'un pink-colour carminé à rendre joyeux un hypocondriaque, sans que les colorations de Strasbourg et de Niderviller pussent changer le cours de ses idées empoisonnées par le violon.
Gardilanne obtint pour son ami la permission de pénétrer dans une ménagerie, appartenant à un collectionneur de l'île Saint-Louis.
La cour et le jardin étaient rempHs d'animaux de
faïence de grandeur naturelle, lions, chiens, dragons aux regards furieux, qui semblaient vouloir dévorer ceux qui se présentaient.
Dalègre entra dans cette ménagerie comme Orphée aux enfers, tenant le violon, hélas absent, de Gardilanne sous le bras et défiant la colère de ces monstres de faïence.
Aux environs du palais du Luxembourg habitait un spécialiste qui recherchait uniquement les chaises percées de faïence. Cet ingénieux amateur en possédait seulement trente-sept ; mais c'étaient des morceaux de rois.
En les voyant, on ne rêvait qu'à passer philosophiquement ses loisirs sur ces vases sortis des fabriques de Rouen, à l'époque où l'art normand était un rayonnement pour la vue.
Dalègre préférait encore le violon aux somptueuses garde-robes.
Il assista à de violents débats entre les amateurs de faïences et les amateurs de porcelaines. Partout il n'entendit qu'un cri de dédain contre l'ancien Chine, le Japon et le Saxe : même la pâte si tendre de Sèvres ne pouvait obtenir grâce devant les collectionneurs de faïences.
Ces discussions ne faisaient pas oublier à Dalègre le but de son voyage.
Tous les jours il se disait qu'il avouerait à Gardilanne la cause de sa tristesse, quoiqu'il sentît que jamais son ami ne se dessaisirait en sa faveur du fameux violon qui faisait l'envie de tout Paris; car il n'y avait pas un collectionneur qui, aussitôt l'arrivée de Gardilanne, ne lui demandât des nouvelles de l'extraordinaire instrument.
Dalègre partit pour Nevers sans avoir révélé le secret qui lentement le conduisait au tombeau; mais une idée nouvelle s'empara de lui, qui était d'avouer par lettre à Gardilanne la cause de son mal, et d'y mettre une telle sincérité qu'à moins d'avoir un cœur de roche son ami devait en être touché.
En effet la lettre de Dalègre, qui fut lue dans le Faïence -club, car elle constatait trop la valeur du violon pour que Gardilanne en fît un mystère, était réellement navrante. Le Nivernais y dépeignait la secousse qu'il avait reçue lors de la découverte du violon par son rival, l'importance qu'il attachait à sa possession et les tourments affreux qui lui avaient enlevé la gaieté, l'appétit, le sommeil, l'amour de la vie.
Le club plaignit modérément Dalègre. Chacun des membres était atteint de maladies semblables à différents degrés, et les malades s'intéressent médiocre-
ment à l'être souffrant des mêmes maux; mais ce n'en était pas moins un cas curieux, et si le Faïenceclub avait possédé un Bulletin, nul doute que Dalègre n'y eût été imprimé vif.
La gloire de Gardilanne en fut rehaussée d'autant, comme celle d'une jolie femme pour l'amour de qui un certain nombre d'adorateurs se font sauter la cervelle.
•— Que répondrez- vous à ce provincial? demandèrent à Gardilanne les collectionneurs sans pitié pour Dalègre.
Gardilanne haussa les épaules, tant le desiderata de son ami était hors de toute proportion et impossible à satisfaire ; cependant comme le collectionneur conservait un bon souvenir de Nevers, qu'en somme c'était grâce à l'hospitalité de Dalègre que Gardilanne avait découvert le violon, il lui répondit qu'il s'engageait k lui laisser l'instrument après sa mort. Sa lettre, disait-il, l'avait fait penser à la nécessité d'un testament, et Dalègre était mentionné comme devant hériter du violon, s'il survivait à son ami.
Quelle joie, quels transports de la part du Nivernais! Il y avait si longtemps que son cœur ne s'était ouvert à l 'épanouissement 1
Il se voit déjà en possession du violon et voudrait
rannoncer à chacun. Il court chez sa cousine, la surprend par ce regain de bonne humeur. Dalègre est redevenu l'ancien Dalègre d'autrefois, vif, gai, l'esprit tourné aux choses plaisantes : lui-même jouit du retour imprévu de cette heureuse sérénité si prisée dans la vie. Il parle, il conte, il rit et chacun de ses propres rires réconforte son esprit privé depuis longtemps d'agréables pensées.
Dalègre se sentait devenir vieux avant l'âge ; les parfums d'une seconde jeunesse emplissent son cerveau.
Il descend à son jardin qu'il n'entretenait plus et qui serait devenu inaccessible si la vieille Marguerite ne veillait à la taille des arbres. Dalègre s'étonne de la tendre couleur des roses, de leur doux parfum. L'air vif qui vient de la Nièvre rafraîchit sa tête.
Dalègre pense aux fleurs, à l'eau, aux arbres. Si la chasse était ouverte, il courrait encore les bois; si les soirées d'hiver n'étaient pas terminées, il s'y montrerait infatigable danseur.
Le Nivernais se regarde par hasard ; tout honteux de ses habits, que depuis longtemps il ne changeait plus, Dalègre court à son armoire, en tire un élégant gilet, un pantalon printanier, un habit de fantaisie et pique une rose à sa boutonnière. C'est ainsi qu'il traverse la ville.
Cette révolution subite est produite par la promesse de Gardilanne.
— J'aurai le violon ! s'écrie Dalègre qui prend pour confidente la vieille Marguerite, heureuse de cette transformation, car elle supportait difficilement les acrimonies de son maître depuis la fatale manie de la collection.
Un tel enthousiasme ne pouvait durer.
Au bout d'une huitaine la ^ griserie avait quitté Dalègre qui, maintenant, ne rêvait plus qu'à la succession de Gardilanne, à sa mort par conséquent.
Gardilanne était de complcxion sèche, avec des jambes de cerf, fines et maigres; sa passion l'entraînait à l'exercice, la meilleure des hygiènes. Il n'était pas homme à s'engourdir dans un fauteuil, à s'atrophier les membres dans une contemplation a la turque.
Qui pouvait pronostiquer la fm d'un collectionneur dans toute la force de l'âge, assez sage d'ailleurs pour se sevrer des jouissances dévorantes de la vie parisienne ?
La vie de province s'écoule doucement. Mais combien elle peut devenir pesante quand un être passionné vit attaché à l'idée d'une succession lointaine !
Gardilanne, eût-il agi méchamment, n'aurait pu inventer de plus cruel supplice pour châtier un rival. Le violon s'était changé en boulet attaché à la jambe de Dalègre.
Dans le premier moment d'espoir, il avait renversé l'ordre de sa collection et gardé une place pour y placer le violon. Ce vide, il fut obligé de le combler, tant il lui serrait le cœur quand ses regards s'y arrêtaient.
Jadis Dalègre recueillait l'encens des visiteurs à la vue de sa collection ; elle lui pesait actuellement, car
combien n'était-elle pas inférieure aux trésors accumulés des divers spécialistes parisiens dont il avait pu manier les faïences de choix.
Dalègre cherchait bien encore quelques pièces rares et parfois en trouvait; mais la province la plus féconde en objets d'art ne peut rivaliser avec les arrivages de l'Hôtel des commissaires-priseurs qui, pendant huit mois de l'année, font sortir des points les plus éloignés de toute l'Europe des montagnes de curiosités à nulles autres pareilles.
Pour ne pas perdre le courant, Dalègre allait quelquefois dîner à l'hôtel des Voyageurs, certain de s'y aboucher avec quelque marchand chineur, de ceux qui vont en province, s'introduisent résolument dans les maisons, sont mis à la porte par les bourgeoises défiantes, mais rentrent par la fenêtre et fouillent alors la maison de la cave au grenier pour y trouver d'anciens objets.
Quand il rencontrait un de ces marchands, Dalègre échappait à l'ennui, car l'homme apportait, pour ainsi dire, de la poussière et des odeurs de Paris.
Dalègre l'invitait à venir visiter sa collection, causait céramique, et s'entretenait la main en mettant sur le tapis son cher violon de faïence.
L'instrument avait conquis une réelle popularité en
Europe, et un jour Dalègre reçut de Gardilanne un Mémoire imprimé à l'occasion du précieux objet.
Un Hollandais, membre de la société Amicitia, d'Amsterdam, était venu pour se rendre compte de la célèbre pièce, et comme il avait l'esprit national développé au plus haut point, il eut l'audace d'attribuer l'origine du violon aux fabriques de Delft.
Le Faïence-club fut vivement ému de cette affirmation, basée seulement sur deux petits crochets croisés, qu'on entrevoyait par l'ouverture des //", marque du célèbre potier Bisbroock à en croire le Hollandais.
Le club souscrivit immédiatement pour l'impression d'un Mémoire qui devait rabattre le caquet du Hollandais, et les adversaires qui, chaque jour, se disputaient avec passion pour Rouen, pour Niderviller, pour Nevers, pour Marseille, pour les Ilettes ou pour Sinceny, oublièrent leurs rancunes et se réunirent contre leur rival, car il s'agissait avant tout de défendre la France céramique contre une nation orgueilleuse qui, pour s'être inspirée de la Chine et du Japon, prétendait imposer la supériorité de ses fabriques à toute l'Europe.
La ruine de Delft fut décrétée, et une plume habile
se chargea de tailler de rudes croupières à la vaniteuse Hollande.
Un dessin exact du violon de faïence était joint à cette brochure, avec les différentes coupes et élévations, afin que les connaisseurs pussent examiner si ces dessins élégants et ces personnages finement dessinés offraient quelque parenté avec les motifs habituels des peintres de Delft.
Le Mémoire contenait en outre une consultation d'un savant chimiste de la Manufacture de Sèvres qui avait étudié a la loupe le caractère de la pâte, à l'endroit où cette pâte ne se trouvait pas recouverte d'émail.
L'auteur du Mémoire n'hésitait pas à placer le berceau du violon à Nevers; mais c'était surtout dans la partie polémique qu'il triomphait. Combien fournissaient matière à ses railleries des plaques en faïence de Delft si nombreuses que les Hollandais, n'en sachant que faire, avaient imaginé d'accrocher jusque dans les étables pour distraire les animaux, croyant meubler leur cerveau d'images plaisantes, et intéresser par des représentations des princes de la famille d'Orange ou des légendes patriotiques les gros yeux des bœufs accroupis sur la litière.
Dalègre fut ravi et contristé en lisant ce Mémoire
qui devait vivement populariser le violon de faïence et soulever l'Europe entière par d'ardentes polémiques.
Un objet si merveilleux entrerait -il jamais dans son cabinet? Gardilanne n'oublierait -il pas ses promesses? Avait-il réellement testé en faveur de Dalègre? Il se pouvait qu'un jour quelque caprice le poussât à déchirer ce testament pour le remplacer par un autre d'une teneur contraire à ses premières intentions !
La vie du Nivernais se teintait plus que jamais de gris . Les sons du violon , qu'il entendait constamment si doux et si cristallins, loin d'opérer le charme attribué à la musique, creusaient sur son visage mille rides où se logeaient la perplexité, l'inquiétude, la jalousie et jusqu'à la haine.
Dalègre se surprenait à souhaiter la mort de Gardilanne, et son âme s'épanouissait à cette idée.
Les collectionneurs n'ont pas d'entrailles !
Mais ces mauvais sentiments étaient punis aussitôt par les propres souffrances que se créait Dalègre.
Un an après la publication du Mémoire contre Delft, Dalègre reçut, en lisant son journal, un coup aussi violent qu'un bœuf dans l'abattoir du boucher.
Ce n'étaient que deux lignes dans les Faits divers,
mais deux lignes dont ciiaque lettre était empoisonnée.
Gardilanne offrait sa collection au musée de Gluny. Le ministère acceptait ce don et décrétait l'ouverture d'une salle particulière qui porterait le nom de Collection Gardilanne. En récompense de ce sacrifice, l'ex-chef de bureau était nommé conservateur de ses propres richesses.
Un vaisseau se serait rompu dans la poitrine de Dalègre qu'il n'eût pas plus souffert. Tout de suite lui vint à l'esprit l'idée du violon, la pièce rarissime du cabinet de Gardilanne. Était-il probable qu'il l'en distrairait pour en faire cadeau à un simple collectionneur de province? 11 semblait délicat d'en écrire à Gardilanne et de lui rappeler sa promesse; cependant ne fallait-il pas s'en assurer avant l'installation de la collection au musée de Gluny?
Dalègre trouva un biais ; ce fut d'envoyer à son ami quelques chaudes paroles d'assentiment sur sa générosité. Dalègre offrait même de grossir le don de Gardilanne par quelques pièces rares qu'il avait découvertes récemment, disait-il.
La vérité est que Dalègre eût donné volontiers à cette heure toutes ses faïences en échange du violon qui lui échappait.
Ainsi que la plupart des collectionneurs, il s'était rassasié la vue de ses richesses pour en avoir trop regardé les principales pièces ; elles lui étaient devenues indifférentes.
Contre toute attente, Gardilanne ne répondit pas aux offres amicales de Dalègre, dont les soucis augmentèrent d'autant. Pas un remerciement pour son désintéressement ! C'était le plus grand déboire qu'un homme délicat pût subir.
Dalègre en souffrit considérablement, car il se disait que ne pas répondre à sa lettre était une rupture de la part de Gardilanne ; peu soucieux d'accomplir ses promesses, il indiquait ouvertement par ce procédé un changement dans ses anciens projets .
Dalègre eut l'idée de partir pour Paris, de reprocher à son ami la perte des illusions qui l'avaient soutenu depuis quelques années, de l'apitoyer et de lui faire toucher du doigt les plaies saignantes causées par le violon; mais, jugeant des autres collectionneurs par lui-même, Dalègre leur trouva le cœur sec, dur, recouvert d'un émail plus froid que celui de la porcelaine; sur cet émail devaient glisser les reproches et les récriminations.
Enfermé dans une petite ville sans horizons, n'y pouvant trouver l'isolement, craignant d'être plaint.
souffrant de questions indiscrètes, Dalègre devint un véritable martyr de la faïence. Il passait de longues nuits sans sommeil et suppliait la mort de le délivrer de ses maux.
La mort ne vint pas dans la maison du Nivernais.
Gomme elle n'entendait parler que de faïences, peutêtre se trompa-t-elle de porte : car elle saisit brusquement Gardilanne et l'enleva avant qu'il eût installé sa collection au musée de Gluny.
On trouva un matin le célèbre amateur inanimé dans son fauteuil, entouré des riches objets au milieu desquels il s'était éteint subitement.
Le même jour une dépêche, envoyée par un notaire, apprenait à Dalègre cet événement et la mention d'un don particuher dans l'héritage de Gardilanne.
Dalègre, hors de lui, partit aussitôt pour Paris afin d'assister à l'enterrement de son ami; mais à peine descendu de diligence, il alla rendre visite au notaire afin de bien s'assurer que le violon de faïence était l'objet mentionné dans les dernières volontés du testateur.
Gardilanne avait tenu parole. Désormais le fameux instrument allait passer aux mains de Ih'omme dont il avait troublé l'existence.
Pendant le convoi, Dalègre sentit couler une larme. Il eût fallu l'étudier pour connaître de quels sentiments divers elle était composée; mais ce sont des substances particulières que la chimie est incapable d'analyser.
Non seulement le violon était une pièce unique ; il possédait en outre une qualité particulière en céramique, c'est-à-dire une régularité bien rare de forme et de colorations.
Pas un coup de feu, pas de gondolements, point de couleurs bavocheuses se jetant hors du contour qui leur avait été tracé.
C'était une pièce intacte, d'une valeur inapprécia - }3le, car les attaches, les repeints, le vernis substitué à l'émail, le plâtre k la terre cuite, sont choses trop fréquentes dans les cabinets de certains amateurs, qui s'inquiètent plus de l'apparence que de la réalité.
A part le chevalet et les clefs pour monter les cordes, l'instrument tout entier était en faïence. Dalègre se rappela l'excessive prudence qu'avait apportée jadis Gardilanne à son emballement, et le violon, mollement étendu dans sa boîte, fit le trajet de Paris à Nevers sur les genoux de son nouveau propriétaire «
Les compatriotes de Dalègre reconnurent à sa mine qu'enfin les soucis s'étaient envolés pour faire place à une physionomie plus rassérénée.
La mort de Gardilanne assurait dix années de plus à Dalègre. Ce n'était plus le même homme; son voyage l'avait rajeuni, sa figure faisait plaisir à voir.
A peine descendu de diligence, après avoir jeté un coup d'œil de mère sur l'objet précieux chaudement blotti dans son lit de coton, il courut la ville pour annoncer la bonne nouvelle et inviter tous ceux qu'il rencontrait à venir le lendemain voir le violon réinstallé à jamais dans le lieu où il avait pris naissance.
Justement c'était le jour où paraissait la Feuille
d'Avis de Danel. Dalègre alla trouver l'imprimeur et lui conta le retour à Nevers du violon de faïence, dont les journaux parisiens déploraient la perte.
Danel écouta attentivement le récit pour s'en bien pénétrer, promit un article en tête des Nouvelles locales de sa feuille, alla au café faire sa partie de piquet habituelle et se plaignit de l'absorbant métier de journaliste dont l'imagination est sans cesse en éveil.
Dalègre rentra chez lui vers les quatre heures, afin d'avoir le temps d'accrocher triomphalement son violon et d'en jouir pendant le dîner.
Ceux qui n'ont pas étudié un collectionneur à certaines heures ne peuvent savoir ce qui se passe dans son esprit. Rien dans un cabinet de curiosités n'étant sacrifié au hasard, ce sont de profondes méditations qui déterminent si une pipe chinoise doit être accrochée au-dessus d'un crapaud desséché du Malabar, ou si une dalmatique avec son tissu d'or ne forme pas un fond trop riche pour les colorations à demi effacées d'une boîte de momie.
Dalègre était plein de tact en pareille matière. Il fallait prendre garde d'étouffer le violon par un entourage de faïences disparates. Gomme l'instrument était décoré en monochrome, le goût commandait
d'éloigner de son voisinage les poteries h peintures éclatantes.
Tout dans l'appartement devait être sacrifié au violon; même Dalègre pensait avec raison qu'il serait prudent de changer la tapisserie de la chambre pour faire ressortir le violon de faïence par une tenture d'un ton neutre ; comme aussi la merveille devait se trouver accrochée assez haut pour que les profanes ne pussent y porter la main, assez bas toutefois afin que, monté sur un escabeau, le propriétaire pût faire admirer sous ses diverses faces cette pièce tout-à-fait admirable.
A six heures, la vieille Marguerite était déjà venue deux fois annoncer le dîner et n'osait plus reparaître, car d'un geste bref Dalègre l'avait éloignée comme si le collectionneur eût été dérangé au moment de changer la face de l'Europe.
Il changeait ses faïences de place !
Les cheveux en arrière, l'œil allumé, la rougeur du teint, témoignaient quelle importance Dalègre apportait à son aménagement.
Il venait de disposer en triangle, au-dessous de l'espace vide réservé au violon, les trois curieuses assiettes à musique, et Dalègre ne pouvait s'empêcher d'admirer son invention pour avoir rapproché de Fin-
strument les « canons » du sieur de Mondonville ; il se demandait toutefois si les dames qui visiteraient son cabinet ne seraient pas choquées des paroles un peu salées de la brunette qui commence gaillardement :
Croyez-vovs qu'Amovr m'attrape De m'avoir osté Catin ?
Mais les collectionneurs ne jouissent-ils pas de licences particulières ?
Cette brunette était réellement si gaie, que Dalègre, qui avait quelque teinture de musique, n'y put tenir et se mit en devoir de jouer l'air immédiatement sur le merveilleux violon dont il n'avait jamais entendu le son qu'en rêve.
Le jour commençait à baisser. Dalègre appela sa servante qui accourut, croyant qu'il fallait servir le dîner. Il n'était guère question de repas. Dalègre voulait seulement se régaler de musique; un peu de lumière pour l'instant était sa seule préoccupation.
Tout en grommelant contre la faïence, Marguerite apporta une lampe et sortit en annonçant que le dîner ne serait pas mangeable.
Dalègre avait autre chose à penser. Il lui fallait monter le violon dont, par précaution, il avait desserré les clefs pour ne pas tendre inutilement les
cordes pendant le voyage, et il se mit en mesure de l'accorder comme un instrument ordinaire.
Les cordes à peu près tendues, Dalègre prend un archet et veut tirer des accords ; mais les sons cotonneux montrent que le chevalet est mal ajusté. Pour y remédier, Dalègre est obligé de forcer de nouveau les chevilles du violon.
Tout à coup un sinistre craquement se fait entendre. La table de faïence éclate, tombe, se brise en vingt morceaux, et Dalègre effaré reste avec le manche de l'instrument dans la main !
Une seconde il devint muet.
La fureur s'empare de Dalègre. Il pousse un effroyable cri, jette avec rage l'unique tronçon qui reste de la merveille, et, plein de fureur, se rue contre les faïences accrochées aux murs.
La servante accourt en entendant ce bruit, trouve son maître hors de lui, les yeux injectés de sang, convulsionné, frappant de tous côtés à coups redoublés et amenant à chaque coup un nouveau désastre.
Marguerite veut s'emparer de lui. Dalègre ne la reconnaît plus, se collète avec elle, rencontre un bahut chargé de poteries rares, accule la servante contre le meuble qui tombe avec un épouvantable bruit.
Le cabinet donnait sur la rue. Aux cris de Marguerite les voisins accourent en foule, achèvent d'écraser sous leurs pieds les morceaux épars d'une collection si précieuse; et quand, après de nombreux efforts, on parvient à s'emparer de Dalègre, il ne reste plus traces de ce qui fit sa joie, son unique pensée depuis cinq ans.
On pense quelle rumeur cet événement occasionne dans la ville. L'alarme est donnée. Les pompiers accourent. Il s'en faut peu que le tocsin ne sonne.
Les détails de ce désastre ont été consignés dans la Feuille d'Avis de Danel^ où les historiens des arts céramiques trouveront de précieux renseignements ^
Danel s'était mis en frais d'imagination pour suppléer aux connaissances techniques dont il n'avait aucune teinture.
Dalègre y était traité « d'un de nos plus estimables concitoyens, » attaqué subitement d'une fièvre chaude qui avait donné des inquiétudes d'abord, mais (( qu'un habile praticien de la cité » répondait de dissiper.
* Année 1860, 15 mars, n° 29, première page, seconde colonne.
Quoique Dalègre eût renoncé, depuis près de cinq ans, au monde et aux plaisirs de la société, les gens de la ville le plaignirent, à l'exception toutefois de l'avocat Balandrau, qui, ne sachant résister au plaisir de faire une plaisanterie, lança le soir au café un mot sur l'accident :
— Dalègre, dit-il, est tombé en défaïence.
Les gens d'esprit sont sans pitié.
Au bout d'un mois, Dalègre pâle, amaigri, se réveilla comme d'un rêve affreux pendant lequel étaient venus se représenter, en une suite de tableaux bizarres, les pensées et les faits qui, durant cinq ans, absorbèrent son esprit.
La faïence lui apparaissait sous la forme d'une
horrible mandragore, planant au-dessus de la France, ayant les pattes appuyées à la fois sur Rouen , Strasbourg, Moustiers et Nevers, qu'elle tenait sous sa domination.
Les habitants de ces villes étaient eux-mêmes des êtres en faïence, brillants et polis, mais qui, pour ne pas gâter leur émail, étaient obligés de n'avoir aucun rapport entre eux. C'étaient des êtres froids, condamnés à l'égoïsme, ne parlant pas, vivant dans une absolue immobilité et craignant la mandragore.
Par suite de difficultés qui se présentent journellement entre les empires les plus liés en apparence, les diverses villes se battaient entre elles et une rivale jalouse, Delft, en profitait pour imposer ses lois.
Mille tableaux baroques se déroulaient ainsi dans l'esprit de Dalègre, jusqu'au jour où succédèrent à ces cauchemars des soins de toute espèce, un renouvellement de santé, un rappel à la vie, l'assistance de deux femmes pleines de dévouement, dont la plus jeune ne cachait pas le tendre intérêt qu'elle portait à son eher malade.
La tante de Dalègre et sa cousine furent les premières à s'installer près de son lit, pendant le long espace de temps que durèrent les troubles d'un cerveau qu'on craignait de voir éclater.
Six mois après, Dalègre, complètement rétabli, épousait sa cousine et devenait le modèle des époux.
Les enfants ne manquèrent pas à cette union, et Dalègre, attendri en regardant la transparence de leur teint, les gaies couleurs de leurs joues, disait à sa femme chérie quelles illusions de bonheur cherchent au milieu de vieilleries du passé les collectionneurs qui, privés des tendresses domestiques, sentent tous les jours leur âme se racornir, leurs meilleurs sentiments s'ossifier.
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