AU LECTEUR
I/habileté est de peu sans l'esprit qui l'éelafrc et la conduit.
On voit par le titre donné à cet ouvrage qu'il a pour principal intérêt Tapplication au violon des combinaisons et elSets harmoniques qu'on obtient sur les instruments à clavier et à cordes nombreuses, tels que le piano, l'orgue et la harpe.
Au premier aspect, ce sujet, si inconsciemment pratique, ne semblerait pas mériter qu'on s'y arrêtât; mais on en juge autrement quand on voit l'importance que , de tout temps , les compositeurs et les violonistes ont donné au violon harmonisé , son utilité comme élément sérieux et conservateur, sa valeur comme richesse et variété dans l'ensemble de la musique instrumentale.
C'est par là que nous avons été amenés à écrire ce qui suit, et entraînés à traiter, dans l'intérêt du sujet principal, les diverses questions qui s'y rattachent de près ou de loin.
Quelques mots sur la situation présente , sur ses complications et ses exigences, pourront aider le lecteur à comprendre et à
accepter les tendances générales de cette étude et son dessein particulier.
Comme le dit notre épigraphe, « Thabileté est de peu sans Tesprit qui Téclaire et la conduit » ; cette vérité , qui résume notre pensée, n'est que Tapplication, restreinte à ce travail, des idées générales sur Fart émises à toutes les époques par les esprits élevés et philosophiques.
Aujourd'hui encore nous répétons ces mêmes vérités ; comme eux, nous prêchons contre le danger toujours présent de laisser le côté matériel l'emporter sur l'intellectuel, chacun visant à être, non le meilleur mais le plus fort, ce qui amène fatalement à l'abaissement du niveau moral.
On ne peut nier qu'à l'heure présente des difficultés de tous genres s'imposent au jeune artiste, peut-être même à lui plus qu'à tout autre; de là, cette nécessité de tout hâter, de tout sacrifier à un résultat matériel et anticipé; certainement la cohue est grande, et pjus que jamais on sent le besoin d'être fort pour lui résister et conquérir sa place; mais est-ce tout? et dans ces conditions reste-t-il à l'élève assez de temps pour se perfectionner, élever sa pensée à tous les points de vue , et acquérir un talent solide et d'avenir?
On constate le mal, on le déplore; mais, soit difficulté d'y remédier, soit crainte de passer pour un grondeur, un esprit chagrin, le respect humain aidant, on se tait, ou du moins, si l'on parle, on ose à peine dire ce que Ton pense, ou on le dit mal ; le bien dire en musique est du reste chose si rare !
C'est cependant ce que nous tentons de faire ici , dans cette étude où se trouvent mêlés à parts égales \ idéal et le réel^ la prose et la poésie , mariage mystique qu'un penseur (1) définit ainsi : « Ne méprisons pas la matière, car elle est destinée à être éternellement glorifiée par l'esprit. » Reste pour nous à le prou- •
(l)LeP. Gratry.
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ver, et c'est là que nous avons besoin de croire à cette autre pensée, encourageante devise d'un auteur contemporain : « Fais toujours ce que tu as peur de faire (1), »> car, nous donnant ainsi corps et Ame, nous sentons bien que parmi les choses que nous allons dire il en est beaucoup plus faites pour être pensées que pour être écrites, pour être chantées que pour être parlées. Joubert a dit : « L'âme se chante en elle-même tout ce qu'il y a de beau, c'est ce que chacun éprouve sans s'en rendre compte ; » ce qui revient à dire que tout art, dans Tordre moral, a son degré voulu de spiritualisme, asile pour la pensée, refuge pour le recueillement. Que ce soit à la fois notre force et notre excuse.
Faut-il dire aussi, pour aller au devant des objections, que, mélodiste fervent, nous savons bien que rien ne peut être plus éloquent, plus sympathique qu'un beau son, seul et pur, tiré du violon et filé comme le fait un habile chanteur; et cependant, malgré cette apparente contradiction , nous ne regrettons pas d'avoir écrit ce qui suit, parce que, si la mélodie est la nature première du violon, on ne peut nier qu'il n'y ait tout avantage à lui en appliquer une seconde^ savante, multiple, augmentant ses ressources et pouvant répondre aux richesses de la science harmonique ancienne et moderne.
Tout à la fois éclectique et novateur, notre temps préfère de beaucoup les sensations fortes et compliquées aux émotions simples et mélodiques; on aime à percer l'obscurité, à lutter contre l'inconnu; compositeurs, violonistes, à quelque école qu'ils appartiennent, tendent tous au même but et cherchent leurs principaux effets, chants, ou traits, dans les passages d'harmonie les plus riches et qui trop souvent même semblent plutôt écrits pour le piano que pour le violon.
Il faut donc forcément étudier lès règles qui régissent les
(1) Vacquerie.
caccords et c'est pour répondre à cette tendance générale à harmoniser le violon que nous avons consacré notre deuxième partie à un Cours pratique d'harmonie y spécialement écrit pour le violoniste, et dont chaque exemple appliqué à Tinstrument lui fera connaître à la fois la règle et son effet.
Quant à l'ensemble de Touvrage nous savons trop qu'à la fois spécial et humoristique, didactique et de fantaisie, il s'adresse à deux genres de lecteurs qui en général s'excluent l'un l'autre. En trouvera-t-il un? dans le doute, nous engageons sincèrement notre lecteur,, s'il est homme pressé et positif, sans rêves et sans illusions , à passer résolument les premiers chapitres et à aller droit au but sans perdre le temps à Xidéal et à ce qui s'y rapporte. Si au contraire il est de ceux qui trouvent avec nous qu'il est bon pour l'artiste de s'arrêter^ parfois dans le chemin pour penser, réfléchir, rêver même, quitte à prendre le plus long pour arriver, celui-là pourra nous comprendre : voilà notre lecteur trouvé.
riDÉE ET LE BUT.
La première condition pour se faire comprendre est d*être sûr que le mot qu'on emploie veut bien dire la chose que Ton pense, aussi bien pour soi que pour celui à qui Ton parle.
Ici , les deux termes engagés sont : Idée et But.
Pour le premier, Platon dit : « Les Idées sont les archétypes, les modèles des choses terrestres; » pourTautre, Littré répond : « Le But, pour toute œuvre, est la fin qu'on se propose, le terme moral auquel on aspire. »
Ces deux mots ainsi définis , nous pouvons dire que toute question en ce monde , et à plus forte raison toute question d'art , se présente inévitablement sous ces deux aspects : l'idée et le but.
Celui-ci, côté pratique et de raisonnement, éclairé par la règle, appuyé sur Texpérrence, qui sert d'arme au génie, mais qui trop souvent aussi ne sert que d'outil à la banalité, à l'habitude du jour, perdant ainsi sa fraîche originalité.
L'autre, tout idéal et de sentiment, sur lequel on n'insistera jamais assez, qui, en pleine liberté d'action, en dehors de toute question de temps , d'école , s'adresse à l'imagination et qui a pour principal agent le retour aux éléments primitifs, à ces causes premières que rien ne peut altérer, et qu'on retrouve toujours jeunes et nouvelles, planant au-dessus de nos inventions changeantes et passagères.
Inséparables , cependant , dans toute œuvre d'art, ces deux forces doivent vivre ensemble de la même vie; réunies quoique
séparées, se recueillant quoique agissant, cédant quoique résistant, corps et âme toujours en guerre, mais ne pouvant vivre Tune sans l'autre et n'amenant Tœuvre à sa perfection que par une égale abnégation, par une entente cordiale et intelligente.
Quel vaste champ ouvert à l'imagination ! Ainsi que le dit Bossuet, (( nous n'égalons jamais nos idées, tant Dieu a pris soin d'y marquer son infinité ».
En résumé, Vidée, cause première, le but, l'emploi qu'on en fait.
C'est comme cela qu'il faut lire et comprendre les deux chapitres suivants , chacun d'eux représentant une des faces du livre, et se complétant par les contraires.