L'IDÉE
Qu*ellc est belle cette perle précieuse cachée au plus grand nombre, cette chose rare, dégagée de tout ce qui change, passe et disparaît!
C'est donc sur ce mot l'idée , tel que nous venons de le définir, que nous voudrions , avant d'aborder la question pratique et ses résultats, fixer un instant la pensée de notre élève , lui en faire apprécier la beauté intérieure, l'arrêter sur le seuil comme on se recueille avant que de partir, lui faire comprendre et aimer tout ce qui se peut dégager d'immatériel des faits et de leur réalité, tout ce qui en est l'âme et l'esprit; tout ce qui tient au sentiment , à l'émotion vraie , à ces jouissances idéales qui ne sont accordées qu'à l'innocente ignorance , à la foi naïve , ou à la science profonde et éclairée.
Tout se détruit, tout passe et disparaît dans ce monde agité et changeant où les goûts et les idées se succèdent sans cesse ,
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dans lequel les adorés du jour deviennent si vite les méprisés du lendemain, la question restant ainsi toujours pendante, à savoir si le beau d'autrefois peut encore être le beau d'aujourd'hui.
Combien de chefs-d'œuvre, même parmi nos grands immortels, n'ont disparu que parce que le goût et la mode ont changé et qui n'en restent pas moins des chefs-d'œuvre! '
Maîtres favoris qui par vos audacieuses nouveautés avez étonné et charmé la jeunesse de votre temps, poètes qui avez servi de type à tout un siècle, artistes idoles du jour, dont le nom a rempli le monde, qu'ètes-vous aujourd'hui, pour la plupart, qu'une ombre effacée , reflet de l'ombre qui vous avait précédés ?
Tout se détruit, tout passe et disparaît. Seules , dans cette confusion des langues, dans ce renouvellement incessant des idées contemporaines, les causes premières, les sources restent calmes et pures , plus ou moins abondantes selon certaines conditions auxquelles elles sont le plus souvent étrangères, troubles quand on s'éloigne de leur origine , plus limpides quand on s'en rapproche, mais jamais taries. Le mal n'est donc qu'à la surface ; mais faute de creuser, et se contentant de cette vide et superficielle banalité qui consiste à s'imiter l'un l'autre au jour le jour, on oublie trop facilement qu'on ne peut se passer de Vidée personnelle, originale; que Vidée est l'âme du fait et n'a sa valeur que puisée par chacun à la source même, dans sa pureté première.
N'est-ce pas Vidée , si nous l'envisageons comme synonyme d'invention^ qui soutient l'œuvre à son niveau et qui empêche qu'elle ne passe et disparaisse?
C'est donc à notre épigraphe , à ce qu'elle renferme de calme et de sérénité, de simplicité et d'élévation qu'il faut se reporter pour comprendre ce que nous entendons dire par Vidée.
A l'origine, ce livre ne devait être qu'un simple manuel pratique d'harmonie appliqué au violon d'accompagnement; il eût dû en rester là , mais quelque sujet qu'on traite , on sent
bien vite que, malgré sa destination première, son utilité réelle et positive, toute œuvre renferme sa poésie, son idéale qu on ne peut, sous peine de n'en faire qpi'une lettre morte, ni nier ni omettre.
Comment ne pas obéir à une pensée qu'on croit être un devoir? comment ne pas répondre à cet impérieux besoin d'interroger jusque dans son sanctuaire cette muse antique, gardienne fidèle de \ idéal y « des souffrances de l'art la cause et le témoin », ou d'invoquer, « quand au sortir de la forêt obscure on a perdu le droit chemin », cette noble Béatrice dont le regard tourné vers le ciel nous montre les sphères supérieures, foyer d'harmonie, où la vérité rayonne avec sa raison d'être, vainement cherchée ailleurs?
C'est là dans ce ciel de Dante qu'apparaissent, étoiles harmonieuses, ces éléments primitifs, ces causes premières que nous signalions tout à l'heure et que le poète personnifie dans ces chœurs idéalisés :
Perb che tutte quelle vive luci
Vie piu lucendo, cominciaron canH
Da mia memoria laUli e caduci,
Dante, il Paradiso (1).
Aristote définît Vidéal ; « Ce qui doit être mis à la place de ce qui est, » et quel art, plus que la musique, a le besoin de cet idéal pour se soutenir à la hauteur de sa mission dans l'ordre de sentiment qui élève et moralise! ne peut-on pas dire de la musique que tous les moyens d'exécution qui la représentent, pensée, forme, intention , son , mécanisme même n'ont de valeur et de portée qu'à la condition d'être idéalisés!
Mais , pour en arriver là , il faut forcément dégager l'art de tout ce qui le banalise et l'obscurcit, nettoyer les abords du
(1) Car, toules ces tîtcs clartés devenant toujours plus brillantes, commencèrent des chants qui se sont éteints et effacés de ma mémoire. (Paradis, ch. xx.)
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temple pour en retrouver la véritable entrée , afin de mettre l'élève à même de découvrir à leur origine les richesses naturelles du trésor harmonique, et de s'en approprier les secrets.
Nous voulons que, remontant aux sources y il ait le culte des consonances, Tamour de la tierce, le respect de la quinte, complétés par Tattrait raisonné de la dissonance , et que pénétrant ainsi jusqu'au fond du sanctuaire, il puisse admirer dans leurs mystérieuses générations, dans leurs affinités attractives, les accords naissants l'un de l'autre, comme un prisme musical, arc-en-ciel de l'harmonie.
11 peut sembler téméraire et à la fois puéril de remonter ainsi jusqu'à l'élémentaire, en sens inverse du mouvement général, et de revenir seul au passé quand tout va à l'avenir.
Mais peut-on s'étonner qu'un musicien de la vieille roche, accoutumé dès l'enfance à toutes Içs jouissances de la vraie musique, à la mélodie rythmée, à une harmonie profonde et sage, réunion de tout ce que l'expérience et le génie de nos grands maîtres a fixé comme lois de la beauté, recule à la pensée de voir, un jour, tout ce bel ordre de choses remplacé par la complication des effets dissonants, des incohérences mélodiques, par tout ce qui peut être à la fois hostile au sens commun et aux facultés naturelles de l'audition? Peut-on s'étonner (pie, poussé à bout, ce musicien désolé cherche un dernier refuge dans le retour aux éléments primitifs, s'efforçant , comme le vieillard des tombeaux (1), de retrouver, parmi les ruines, le chemin perdu, les traces effacées de ce symbole du beau et du bien , de cette personnification du bonheur que l'on a nommé si longtemps V accord parfait!
Nous l'avons dit en commençant : « Qu'elle est belle , qu'elle est rare et précieuse cette chose qu'on peut détacher de tout ce qui passe et disparaît! »
(1) Old mortaUiy de Walter Scott.
12 EXPOSÉ DE PRrNClPES.
Pour nous, ici, la chose rare est cette tierce immaculée, cette reine des intervalles naturels qui , à quelque usage qu*on Tait abaissée, quelque crime que Ton ait commis en son nom, reparait toujours à Fappel du génie , éclatante et pure , comme le croissant sort du nuage qui le voilait, comme la fleur renaît de sa tige.
Malheureusement pour nous, le temps présent n'est pas à la rêverie ; entraînés par la vie d'action qui nous domine , le sentiment contemplatif n est plus pour nous qu'un rêve d'antan , et malgré le désir que nous aurions qu'il en fût autrement, nous devons constater qu'il est aujourd'hui peu de vrais amateurs de l'églantier.
Aussi bien ; est-il temps de quitter les hauteurs et de redescendre aux idées pratiques en abordant l'autre côté de la question, le côté réel, par l'emploi raisonné de nos éléments primitifs; la pensée appliquée au travail et à ses résultats a bien aussi sa valeur et sa poésie.