‹ Le violon harmonique: étude complétée par un cours d'harmonie à l'usage des violonistesChapitre 51 sur 51 · L'IMPROVISATION ET LE POINT D'ORGUE · texte numérisé non relu

L'IMPROVISATION ET LE POINT D'ORGUE

Il faut dire que, dans ce temps-là et même longtemps après, on faisait à Fexécutant la part bien plus large qu'on ne la lui a faite depuis. Les indications étaient rares : mouvements , nuances, caractère du morceau, tout cela était du domaine de l'exécutant et laissé à son discernement musical, à son libre arbitre.

C'est ainsi que l'on comprenait autrefois le charme du quatuor, et son principal agrément tenait à cette individualité accordée à chacun des exécutants causant entre eux librement en gens instruits et délicats, reflet sonore des salons littéraires du même temps; on aurait cru en perdre tout l'esprit en l'envisageant au point de vue symphonique, soumis à un chef d'orchestre et enchaîné à sa direction.

Ici, on pense involontairement, par assimilation à l'art théâtral, à ces commedie delF arte, si célèbres en Italie au seizième siècle, qui n'étaient aussi que des canevas que les acteurs brodaient à leur volonté, le caractère de chaque rôle servant dq texte à leurs improvisations. Shakespeare et Molière en ont fait autant.

De nos jours la lettre est devenue toute-puissante, et Ton fait même souvent à l'artiste simplement exact un mérite de sa lett^'e morte, ce qu'on nomme respecter le maître, et ce qui n'est en certains cas qu'un échange bienveillant de nuUités correspondantes, comme s'il n'y avait pets un génie d'exécution aussi nécessaire à la vie de l'œuvre que le génie de composition ; comme si l'on pouvait méconnaître cette réunion de qualités qui fait l'artiste exécutant complet, à la fois virtuose, chef d'orchestre, compositeur, chanteur même. C'est lui qui, sous l'impression des émotions qu'il ressent ou qu'il fait naître, sait improviser l'exécution du morceau qu'il joue, en modifier le caractère selon sa disposition ou celle de son auditoire, se l'approprier à tel point que le plus souvent l'on ne sépare plus son nom de l'œuvre qu'il a faite célèbre et avec laquelle, désormais, il ne fera plus qu'un.

250 LE VIOLON HARMONIQUE DANS SES DIVERS EMPLOIS

C^est aussi par là que tant d'anciens morceaux oubliés ou méconnus , ont retrouvé leur première jeunesse, par une exécution jeune aussi, comme la bouche de Tenfant rajeunit la nourrice.

11 faut avouer, et à regret, que cet idéal de Texécution d'autrefois, tel que nous le racontons, trouve moins facilement à s'appliquer aujourd'hui. Le vocabulaire des sentiments a complètement changé et avec lui la manière de les exprimer ; tout ce domaine sacré et traditionnel des poètes, grandeur héroïque et calme, noblesse et sérénité, grâce et charme contenu, naïveté spirituelle et tendre dans une juste proportion de cadence et de rythme, tous ces sentiments naturels et élevés que le musicien pouvait facilement traduire dans sa langue, en les appliquant à des idées musicales correspondantes, sont aujourd'hui abandonnés comme une sorte de sanscrit musical, et ont dû céder la place à un nouveau genre , à de nouvelles idées participant du mouvement intellectuel général,^ la plupart innomées, pittoresques ou cosmopolites, et qui se généralisent dans des œuvres dites de genre où les raffinements et les complications de l'instrumentation tiennent lieu de Vidée, comme en peinture le morceau a remplacé la figure et la composition.

Joignez à cette obscurité de la pensée la difficulté d'exécution toujours croissante et Ton comprendra facilement que l'exécutant soit déjà trop heureux de faire la note écrite sans chercher à savoir ce qu'elle veut dire, ce qui amène fatalement à jouer de même sans accent, sans poésie^ la bonne et la mauvaise musique. Il faut donc, à quelques exceptions près, et Rubinstein est un des premiers à citer, remonter dans le passé pour retrouver cette école de Timagination et du libre-arbitre à laquelle appartenaient les grands exécutants , les grands improvisateurs que nous venons de rappeler.

SENTrMENTS ET SENSATIONS.

BxcelMior , Toujours plus haut.

Un esprit élevé, une âme d'élite, douée pour Fart comme pour la raison, entendant un jour discourir sur le plus ou moins de valeur d*une œuvre instrumentale , disait : « Pour moi, je juge la musique d'après les sentiments auxquels elle correspond » ; cette pensée , qu'il faut relire et méditer pour en comprendre toute l'étendue, résume à elle seule une importante question : la musique ne doit-elle être qu'un bruit plus ou moins agréable, un plaisir purement physique, ou, dans certaines conditions, peut-elle, bienfaisante ou nuisible, devenir une force, une vertu, qu'on peut craindre ou honorer?

Osons répondre, et redire, en en acceptant toute la responsabilité, que la musique ne peut avoir de valeur réelle, de sens moral, que par les sentiments auxquels elle correspond , sentiments qu'elle fait naître, pourrait-on dire; car à cette science, à cet art, plus qu'à tout autre, appartient, dans un ordre dldées

qui lui est propre, un entraînement, une prise de possession qui nulle part ailleurs n'a son équivalent, et qui s'attaque à nous par tout ce qui peut nous toucher de plus sensible et de plus érigeant.

Certainement, le domaine de la musique instrumentale embrasse tout un pays de mystères et de rêves, de créations immatérielles où vient , comme la colombe à la source , se rafraîchir et se retremper toute àme fatiguée du réel et du convenu ; mais, quelque idéale que soit cette langue^ quelque libre qu'elle soit dans ses allures et sa fantaisie , elle ne devient musique qu'à la condition, non de se borner à exciter des sensations, des impressions , mais à faire naître des sentiments.

Ce n'est ni par la seule science acquise, qui permet au compositeur de se passer d'idées, ni par la simple habileté de main de l'exécutant qu'elle saura nous toucher et répondre à ce besoin d'émotions vraies qui tout à la fois nous tourmente et nous charme.

Laissons cette insuffisante distraction aux exhibitions d'artistes excentriques , ou à ces brillantes réunions mondaines , dans lesquelles le thermomètre de l'art descend en raison du nombre et de l'élégance des auditeurs; car, dans ces deux cas, l'art vrai disparaît encore et nous revenons à dire : la musique n'estelle que bruits et sons, distraction et vanité?

Shakspeare, l'un des poètes qui, dans ses ouvrages, a le plus souvent invoqué le secours de la musique , fait dire à Lorenzo dans le Marchand de Venise : « L'homme qui n'a en lui-même aucune musique , et qui n'est pas ému par les doux accords des sons, est propre aux trahisons, aux perfidies, aux rapines; les mouvements de son &me sont mornes comme la nuit, et ses penchants ténébreux comme l'Ërèbe; ne vous fiez pas à un tel homme (1). »

(1) Traduction Guizot.

Voilà de quoi eflfcayer ou du moins faire réfléchir les indécis. Aussi, hors quelques esprits bizarres ou essentiellement négatifs, voit'On chacun, à cette demande banale, « aimez-vous la musique? » s'empresser de répondre affirmativement plutôt que de laisser croire à une incapacité, à un sens qui lui ferait défaut. Seulement, dans certaines conditions , cette honorable profession de foi n'est pas sans danger, et, malheureuse victime, cet auditeur bénévole paye souvent bien cher son imprudent acquiescement.

Depuis la passion justifiée jusqu'à l'indifférence banale , depuis l'intelligente audition jusqu'à la paresseuse ou inconsciente ignorance , que de variétés dans cette troupe mêlée à laquelle on demanderait en vain à quels sentiments correspond la musique qu'elle aime !

C^est cependant ce qu'on nomme le public, ce juge suprême, mais trop souvent incompétent, auquel devait penser le bon La Fontaine, quand il disait si sévèrement, en parlant aux Abdéritains :

Que j'ai toujours haï les peiisers du vulgaire ! Qu'il me semble profane, injuste et téméraire, Mettant de faux milieux entre la chose et lui , Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui (1) !

Quel est donc, pour nous, ce public injuste et téméraire sinon l'auditeur assidu et charmé de ce vulgaire refrain de café-concert qui, à lui seul, ferait prendre la musique en horreur, comme, à l'autre pôle, telle noble et touchante mélodie la fait aimer et respecter? Cependant quelque peu qu'ils se ressemblent, ces deux extrêmes se nomment tous deux musique comme

(1) Livre VIU, fable xxvi, Démocrite et les Abdiritaim,

leurs auditeurs ou exécutants se nomment musiciens. Hais c'est avec Cléante :

Estimer le fantôme autant que la personne , Et la fausse monnaie à Tégal de la bonne (1).

Il ne faudrait, pour combattre le mal et nous donner raison, que rappeler ici tous ces grands maîtres qui , rapprochés dans une même foi par de mutuelles et respectueuses sympathies, ont su trouver le moyen de saisir auditeurs et exécutants à la fois par le cœur et par Tesprit, Tenchanter par Tidée neuve et caractéristique , l'intéresser par des développements et des conséquences propres à charmer, dans une juste mesure, les Âmes passionnées, les esprits réfléchis et spéculatifs, et même sans qu'ils s'en rendent compte les simples et les ignorants ; œuvres écrites dans une proportion à la fois inspirée et raisonnée , œuvres qu'il faudrait, comme on le fait pour la littérature, continuer à aimer et à pratiquer non en les modernisant, mais au contraire en cherchant à rentrer dans l'esprit du maître et à en retrouver l'inspiration. Telle sonate de Haydn , sanctifiée par le Laus Deo dont il signe son œuvre , telle pièce de Bach , renferment autant de philosophie, d'ordre et de vérité que le plus beau chapitre de Platon; œuvres belles et bienfaisantes, nées heureusement pour elles (faut-il tout dire) avant l'invasion du chromatisme exagéré et de l'agitation fébrile et énervante^ avant la destruction de la puissance rythmique au profit de la syncope, et l'oubli de la pure et discrète façon d'écrire, avant l'abandon de la savante et suave palette des tons fraternels et harmonieux remplacés par l'obscurité des complications, par la superposition cacophonique de notes incohérentes et de tons ennemis qui hurlent entre eux par leur déraisonnable accouplement.

{\) Le Tartuffe, acte 1*', scène vi.

Revenons par un dernier mot à notre violon ha7*moniqiie , à son but, en appliquant à notre élève une partie de ce que nous venons de dire; car, de même que la composition, l'exécution qui n'est pas bienfaisante devient nécessairement nuisible : mêmes exagérations visant aux nerfs de l'auditeur, mêmes bizarreries d'interprétation , abus de tours d'adresse et de sons discordants en dehors de la portée naturelle de l'instrument.

Voilà le mal dont nous voudrions ne pas parler, si ce n'étaient ses dangers et ses conséquences; car tout n'est pas dit pour l'avoir signalé , et en regard de cette dangereuse et stérile obscurité , devant cet entraînement vulgaire -et mensonger, que devient cet élève pour qui nous écrivons aujourd'hui , et que nous avons autrefois guidé dans ses brillants débuts, oiseau bleu pour qui tout travail n'était que plaisirs et espérances? Trop heureuses années d'un enseignement que le maître aurait voulu prolonger! Hais de rapides progrès sont venus prouver les heureuses facultés de cet élève, et son talent une fois consacré régulièrement par les diplômes et le palmarès, il a dû nous quitter, bien jeune encore, pour entrer seul dans la vie réelle.

Cependant, si nous l'avons perdu de vue, nous ne l'avons pas oublié, et notre amitié se plaît involontairement à le suivre dans sa vie d'artiste et, rêve ou réalité, à chercher ce qu'il a pu devenir.

Le retrouverons-nous brillant virtuose ayant peut-être un peu oublié nos anciennes recommandations, mais déjà célèbre et enrichi par de fructueuses excursions? ou, plus modeste, peut-être aussi moins heureusement doué, s'est-il contenté de la vie aussi utile qu'honorable de violon d'orchestre, de professeur de collège , malgré sa fatigante monotonie et le talent si peu apprécié et récompensé? mais pour quelcjues-uns auxquels est accordé cette courageuse abnégation combien d'autres

jeunes, enthousiastes, ardents, passionnés qui avaient rêvé, juste prix de leur travail, une vie d'artiste brillante, ne supportent qu'impatiemment le fardeau de cet esclavage journalier et maudissent la chaîne qui les lie !

Peut-être aussi , touché par cette noble et charmante partie de notre art qu'on nomme musique de chambre^ par cet art réservé aux penseurs et aux délicats , aura-t-il voué son talent^ son esprit à l'interprétation de ces nombreuses œuvres qui renferment dans leur mystérieuse beauté tout ce que nos grands maîtres ont écrit de plus pur, de plus intime , de plus personnel !

Espérons-le , et s'il a devancé nos vœux, félicitons-le, car il aura trouvé là la plus complète et la plus heureuse application de ses facultés de virtuose et de musicien, réalisé ce vrai talent d'artiste qui sait, en s'inspirant du génie des maîtres, entrer dans l'esprit de chacun d'eux; talent mille fois plus étendu et intéressant que celui du simple virtuose. Qu'à l'exécution habile il ait su joindre l'intérêt d'une analyse intelligente , le charme d'une initiation convaincue et passionnée , et ce qui pour tant d'autres n'est qu'un devoir rempli se transformera pour lui en une des joies de l'art, la plus réelle et la plus durable, tout un monde d'admirations partagées que le temps et l'usage augmenteront encore.

Dans ces conditions, au lieu d'avoir à combattre l'indifférence ou l'hostilité, il verra venir à lui son véritable public, composé d'esprits intelligents, d'àmes jeunes et neuves empressées de le suivre dans ce chemin montant mais fleuri , où chaque jour la lumière se fait, public se recrutant et se renouvelant sans cesse, auprès duquel, le temps aidant, il aura réalisé l'heureuse vie d'un artiste compris, aimé et respecté.

Restant sur cette idée consolante, qui à elle seule résume la pensée intime de notre travail , il ne nous faut plus que récla-

mer, comme dans le couplet final des anciennes comédies, Tindulgence du lecteur pour un musicien défenseur du sens moral, et en prenant congé momentanément de notre élètie à lui recommander d'adopter comme suprême conseil, comme bonne et utile devise , l'épigraphe de ce dernier chapitre :

Excehior,

LK VIULUN IIAKUONIOLK.

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