RUE £T PLAGE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS
NOTICE SUR SGÂRRON.
Parmi le grand nombre d'hommes de toutes les nations qui, depuis la Renaissance, se sont produits avec éclat dans la carrière littéraire, il en est que- la nature avait doués d'une originalité et d'une puissance particulière. Ceux-là ont été poètes sans efforts, rien n'a coûté à leur veine facile ; pour produire les ouvrages qui les ont rendus célèbres , il leur a suffi de s'abandonner à leur fantaisie , Couvrir une lilH'e carrière à leur féconde imagination.
De tels esprits sont rares , même parmi les hommes de génie: Montaigne les appelle des prime-sautiers. L'originalité, cette qualité des chefs-d'œuvre, que si peu d'hommes conquièrent au prix des plus constants efforts , l'originalité ne leur fait jamais défaut ; elle est en eux , c'est leur forme habituelle; sans qu'ils cherchent à l'atteindre, sans qu'ils le sachent même , elle se manifeste. Que leur importe le travail , la science, l'inspiration ? Qu'ont-ils besoin de créer des types? Ne sont-^ils pas eux-mêmes des types pleins d'ampleur et de vérité? Ils se reproduiront dans leurs œuvres, et leur imprimeront un cachet tout spécial de naturel et de vigueur. Tel Ait chez nous Lafontaine.
Oserons-nous dire, au risque d'être accusés de paradoxe, que selon nous, l'auteur du Virgile travesti fut un de ces génies privilégiés? Notre opinion sera partagée, nous l'espérons, par tous les hommes qui connaissent la vie et
Il NOTICE
les ouvrages de Scarron. Malheureusement leur nombre n'est pas grand aujourd'hui. Cet oubli ne peut être que momentané ; mais il se conçoit très-bien dans notre temps d'anarchie littéraire, où les noms les plus vénérés n'ont pas été à l'abri de l'outrage. Tous les anciens principes étaient remis en question ; de jeunes novateurs , pleins d'enthousiasme et de talent, soumettaient à leur audacieuse analyse toutes les œuvres des siècles passés : qui pouvait rester indifférent? Dans l'enivrement de la lutte, qui pouvait garder une pensée au pauvre cul-de-jatte , et à sa joyeuse parodie du classique Virgile 7 On laissait Scarron à des hommes mûrs qui , fidèles aux souvenirs de leur jeunesse, n'avalent pas abandonné le culte du spirituel écrivain, et, pour se délasser de leurs travaux, relisaient encore ces vers sans {^rétention, pleins d'inimitables saillies.
Scarron n'a pas toigours été dans cet injuste oubli. Il est sans doute inutile de rappeler ici de quel éclat îl brilla dans son temps. Ses ouvrages faisaient les délices des plus nobles ruelles ; et , avant que parût Molière , il régnait sur la scène comique. L'apparition du Menteur n'avait pas ébranlé la réputation de ses pièces , dont plusieurs étaient encore représentées avec succès à la fin du dernier siècle ; et même au commencement de celui-ci , la renommée des œuvres de Scarron était encore assez grande pour qu'un illustre étranger, Schlegel, l'ait regardé comme un de nos écrivains les plus originaux , et lui ait consacré plusieurs pages de son cours de littérature.
Pour faire apprécier à nos lecteurs toute l'originalité de Scarron , peut-être ne serait*il pas inutile de retracer à leurs yeux la vie de cet écrivain , vie peu fertile en événements, traversée par des infortunes ordinaires, mais ^ui relève en saillie son caractère et sa physionomie propres. Lafontaine ne se peint-il pas avec tout son génie
SUR SCARRON. m
dand sa vie comme dans ses ouvrages , et son histoire ne vaut-elle pas les plus délicieux de ses niûfs écrits ?
Ne pouvant entrer dans tous les détails de la vie de Scarron , nous nous bornerons à en raconter les principaux faits.
On ne sait pas d'une manière certaine la date de la naissance de Scarron ; c'est un point sur lequel les biographes sont en désaccord. L'opinion la plus générale la place en 1610. Fils d'un conseiller au parlement de Paris , il était encore enfant 9 quand commença la longue série de ses infortunes. On sait, du reste, avec quelle patience et quelle gaieté il les supporta toujours. Il perdit sa mère quand il était encore enfant; et son père, homme d'un caractère faible , s'étant remarié, le pauvre orphelin se vit, avec ses deux sœurs, soumis aux caprices d'une bellemère acari&tre, qui lui fit subir mille tourments, et voulut môme lui ravir son héritage. Aussi vécut-il longtemps d'une manière précaire, comme la plupart des poètes de son temps. Les gratifications qu'il recevait des grands faisaient la meilleure part de son revenu. Disons à la louange de Scarron que , malgré sa pauvreté , il n'abandonna jamais ses deux sœurs. Enfin ses incessantes démarches obtinrent pour elles et pour lui la restitution de l'héritage paternel* et on le vit toujours subvenir à tous leurs besoins avec le plus généreux dévouement. Il mourut en 1660. On sait que sa veuve devint madame de Maintenon.
On le voit , cette vie n'ofifre pas d'événements bien curieux; ce qu'il faudrait raconter, et ce qui prouverait jusqu'à l'évidence toute l'originalité de Scarron, ce sont les actes de la vie ordinaire; il faudrait montrer notre Auteur chez lui, dans sa maison , avec ses amis , à la cour ; et son inépuisable gaieté luttant contre la maladie et la mauvaise fortune sans jamais s'en laisser accabler. Qui n'a entendu parler des difformités et des souffrances de Scar-