LIVRE II
Je vis le cruel Neptolème
De rage le visage blême ,
Et les Atrîdes carnassiers ,
Ensanglantant leurs bras d'acier ^
Et y ce que je n'approuve guères,
Je vis donner les étrivières
À Priam-par Agamemnon !
On a voulu dire que non ,
Mais c'est une chose certaine
Qu'il en eut une cinquantaine.
Et qui pis est» à tour de bras.
Ce bon vieillard grand, gros, gris, gras.
Eut par ces coups de discipline,
Peau de taffetas de la Chine.
Il porta le tout constamment ,
Et plus que laconiquement.
Certes, le Grec eut peu de gloire
De faire une action si noire ;
Mais son frère ne fit pas mieux,
Je le vis de mes propres yeux
Qui traîna par ses blanches tresses
Héeube , et sur ses pauvres fesses
Donna force coups d'éperon ^
Et puis , par ce même larron ,
Je vis , de grands coups d'écourgées ,
Les cent brus de Priam chargées»
Et dessus le dos et partout ;
C'était trop les pousser à bout,
Et trop peu respecter les dames ;
Mais les Grecs sont de vrais infâmes.
De Priam les lits nuptiaux ,
Cinquante en nombre, et tous fort beaux ;
Car ils étaient tous d'étamine ,
Lustifés, et d'étoffe bien fine;
Et la crépine et le moUet MoUié soie et moitié filet »
Et de plus, brodés à raiguille, Furent grippés par le soudrille.
Tout fut par le Grec dissolu , Pillé, brisé, brùié, poilu.
Peut-être vous êtes en peine , 0 grande et charitable Reine» De savoir après tout cela Comme du vieux prince il alla?
En voici la fin véritable.
Ce bon Priam si vénérable , , Se voyant ainsi fustigé , Ses enfants morts, son bien manféi Sa pauvre femme êperonnée , Enfin sa maison ruinée Par les soldais qui sont dedans; Il alla s'armer jusqu'aux denu, Mit à son côté la rapière , Rondache devant et derrière ♦ Prit en ses mains un grand épien, Et revint ainsi dans ce lieu Rejoindre les dames troublées, Lesquelles s'étaient assemblées A Teniour d'un autel couvert D'un laurier au feuillage vert.
Là, se faisaient lessaiTifices, Afin de se rendre propices , Les Dieux Lares, ou protecteurs, Ou plutôt lâche* déserteurs* Ainsi des colombes tremblantèSLé , Quand après des flammes volanM^ Une grande tempête suit ; Avec grand désordre et grand brott
LrtRE II. 191
ÏÂi troupeau tolont w rastemMe-, Et n'est pas une qui ne trembie lie voir coups de foudre sî drdis.
La Reine de même et ses brus Se tapirept Tune dans Tautre , Disant tout bas leur patendtre $ Car elles craignaient de mourir.
Or, la dame voyant courir, Non pas aussi vite qa*un Basqoe, Son vieux mari chargé d'un casque Et de tout le harnais complet , S'appliquant de rage un soufflet »
Elle osa brusquement lui dire: ^ « Vous voulez donc nous foire rire, « Lorsqu'il faut songer à la mort?
« Àh! vraiment vous me plaiiea fort, « Retranché dans irne cuirasse, « Comme un capitaine Fracaase* « Eh ! mon bonhomme , de par Dieo^ ' « Quittez la rapière et l'ëpieu.
9 Que votre Majesté rengaine , « Puisqu'il fout mourir de la gaine « Quand on a frappé du couteau* « Notre Hector qui gît au tombeau»
« Dans une si fâcheuse aKiire , « N'eût fait que de l'eau toute daine. « Si vous me croyez , mon bon R^i ^ ff Venez vous seoir auprès de moi. »
Sans fanfaronner davantage, Priam s'assk de bon courage.
Dans une gronde chaise à bras, Dofti le velatirs oiait bien gr«i9# • Un (le ses fits nommé PoHle, Arrive là coiimnf bien vite.
151 l*én£u>e travestie
Il avait beau des yeax chercher^ ,
Quelque endroit où se bien cacher;
Pyrrhus , qui de près le talonne , ^
Fort peu de relâche lui donne.
Il courait de peur de mourir;
La peur Tempéchait de courir.
Et lui donnait bien fort la fièvre.
Ifeureux si craignant comme un lièvre.
Il eût pu courir aussi fort.
Ce fier chevalier de la mort
Lui tient le fer près de Téchine ,
Et déjà sa main assassine
A d'un puissant estramaçon
Amoindri son nez d'un tronçon.
Enfin an coup de cimeterre
Lui fait donner du nez en terre.
Aux pieds de son père effaré ,
Auquel un trépas assuré
Ne put lors empêcher de faire
Réprimande à ce sanguinaire.
Il lui dit : « Pour un si beau coup ,
« Tu t'es vraiment pressé b^saucoup.
« Tu souilles , homme trop colèrei
« Du sang d'un fils les yeux d*un père.
« 0 bourreau! par qui mes vieux ans
« Ont des objets si peu plaisants,
« Que le Ciel bientôt te le rende!
« Une inhumanité si grande
« Ne peut être que d'un vaurien.
« Achille fut liomme de bien ,
« Quoiqu'il fût ennemi des nôtres*
« Toi , son fils? à d'autres, à d'autres )
« Tu n'es que le maudit bâtard . ^
« D'une truie et d'un léopard.
UVRB II. iM
c Achille eut pitié de mes larmes ,
« Quand mon fils tomba sous ses armes ^
« Il respecta mes cheveux gris ;
« Se laissa toucher de mes cris ^
« Et de jM>n vin il me fit boire,
« Dont il acquit beaucoup de gloire.
« Mais, pour toi, tu n'es qu'un grand fou»
« A qui je vais rompre le cou. »
Gela dit', d'une main débile.
Il lança sur le fils d'Achille Un dard qui certes le toucha , Mais qui seulement écorcha Le bord de sa forte rondache , Il en rit un peu, le bravache, £t de ce que faisant effort , Afin de le frapper plu^fort , Il était chu sur le derrière , D*une pitoyable manière.
Sitôt qu'il eut pris ce grand saut Dans le sang de son fils tout chaud , Sa chevelure non rognée Par le Grégeois fut empognée, De laquelle cet inhumain Fit deux tours autour de sa main ; De l'autre levant son épée* Dans le sang de son fils trempée, Il fa mit capulo tenus Pur IViidnai qu'on appelle anus; Puis d'un coup lui i'oiipa la tête.
Ainsi fortune niale-béie.
Par un vm! tour de son métier, Fit voir qu'il ne s'y faut fuT.
Priam, ce grand uoi d«i Phrvgie, Par qui fut si longtemps régie
154 L'ÉNÉlDË TRAVESTIE.
La plus «iperbe des cités ,
Après tant de prospérités
Qui le rendaient considérable,
Gît mon, étendu sur le sable.
Ce grand Monarque des Troyens,
Après la ruine des siens,
N-a pas seulement sépulture ,
Et fait des oiseaux la pâture;
Bref, le plus grand roi qui fut onc.
N'est plus rien qu'un grand vilain tronC,
Cet extrême malheur des autres »
Me fit souvenir que les nôtres, Par moi laissés en la maison , En une pareille saison , Pourraient bien avoir fin pareille.
Lors je dis, me grattant l'oreille, Autant il nous en pend à l'œil.
Il me faudra porter le deuil De mon père et de ma Creuse j L'un et l'autre à bon droit m'accuse , Et d*ôire un fils sans amitié , El de n'aimer pas ma moitié. Et mon fils de qui tant j'espère, Donne au diable monsieur son père.
Allons donc mourir auprès d'eux.
Le trépas, ailleurs très-hideox.
Me sera là très -agréable, Ou pour le moins très-honorable.
Corps d'homme n'était avec môl, Les uns m'avaient quitté d*effrol , Plusieurs avaient perdu la vie Auxquels je portai grande envie.
Et si lors je ne me défis , Mon père, ma femme et mon (Its,
LIVRÏ If. !•*
Ed furent , et tidfi autre elioie ; La légitime et seule cause.
Hais uti objet qui me fâcha D'aller plus outre m'ompêrha.
Je vis , dans le temple de VeSta , Des Troyens la fatale peste.
Dont chaque roati fut un sot ^ Qui se cachait sans dire mot, Je veux dire la fausse Hélène , Si funeste à la geht troyenne« Redoutant le juste courroux Et des Grecs et de son époux , Elle s'était là retirée, Toute seule et mal assurée.
Lors je dis : la louve qu'elle est.
Dieu me pardonne , s'il lui plait , Reverra sa Lacédémone , Et là portera la couronne ; Tandis que des pauvres Troyens, Ou brûlés, ou mang^éS des chiens^ Il ne restera sur la terre Que ceux qu'y laissera la guerre.
Pour mourir de froid et de ÙAthy Et pour y demander feijr pain.
Non , non , la raison me cotiseiflef De couper le nez et Toreille A cette peau de parchetiliu , A ce malencontreux lutin , Qui tant de sang a fait répandre.
Par qui notre ville est en cendre.
Et les Troyens morts où captif^.
Hormis ceux qui sont fugitifs.
Dieu sait , comme elle fera pièce , Quand elle sera dans la Grèce,
UO L'ÉNÉIBE TRAVESTIE.
De PriaiQ et de ses enfants ,
Et fera rire à nos dépens .
Les destructeurs de notre Empire.
Je crois déjà l'entendre rîre ,
£t bien faire le goguenard
Ménélaijs le franc pendard.
Elle a causé notre ruine ,
Elle en perdra nez et narine;
Oui » je ni*en vais lui retrancher
La peine de se plus moucher.
Il est vrai , frapper une femme
A bien quelque chose d'infâme;
J'en puis être d*aucuns blâmé;
Mais aussi serai-je estimé
D'avoir puni cette coureuse ,
Aux siens comme à nous dangereuse.
Cela dit , j'allais l'empogner Pour oreille et nez lui rogner; Quand la Déesse de Cy thère »
Ma très-belle et très-bonne mère, Me donna bien fort sur les doigts De la main, dont je prétendois Saisir au collet la Spartaine.
Cette apparition soudaine.
Non pour un peu m'emplit d'effroi, Car elle parut devant moi Comme rhi»se du ciel loiubée.
Et non pas à lu dérobée.
Ou ne se montrant qu'à demi Comme d'autres fois endormi Confusément je l'avais vue; Mais alors elle était pourvue De tous les célestes appns Que les éires mortels n'ont pas.
UTRfi IL ij|7
Ce coop dont ma main fut cinglée »
Et dont j'eus Tâme un peu troublée.
Me fit dire, en quoi j'eus grand tort , ^
Certain mot qui l'offensa fort.
Elle me dit rouge en visage :
« Vraiment je vous croyais plus sage ,
« Fi, fi, je ne vous aime plus. »
« Je suis de quatre doigts perclus,
Lui dis-je, et qui diable ne jure.
Alors qu'on reçoit telle injure? »
« Eh bien ! ne jurez donc jamais , »
Dit-elle 3 « Je vous le promets,
Lui dis-je, et trêve de houssine;
Car il n'est divin ni divine
A qui , s'il m'en faisait autant ,
Je ne le rendisse à l'instant. »
<c Songez que je suis votre mère,
Me repartit-elle en colère ,
Et parlez moins ou parlez mieux.
Vous faites bien le furieux
Contre une femme désarmée }
Quand bien vous l'auriez assommée ,
Seriez-vous mieux d'un quart d'écu.
Vous nommez son mari pendu ,
Est-ce vous qui teniez la corde
Quand il criait miséricorde?
Di(es-moi , seriez vous ronfent
S'il en disait de vous autant?
Mé«'hant j'anfaron que vous éies,
Vous ne savez ee que vous faites;
Vous auriez bien plus de raison
De ristourner à ta m:ii>on ,
Secourir voirep.iuvre père
Qui sans doute se désespère , ' '
iSft L'ÉNÉID£ TRAVESTIE.
Non lant des Troyens décoûfis Que de Creuse ei de son fils.
Ce cher fils, celle chère femme, A qui sans moi le Grec infâme, Aurait pis fait qu'aux pauvres gens Ne font les diables de sergents.
Vous accusez la pauvre Hélène D'avoir perdu la gent troyenne.
Vous n'êtes qu'un mal avisé.
Vous vous prenez au plus aisé.
Le Destin seul en est la cause, Qui de nos Dieux même dispose j Tout dépend de sa volonté.
Il a dès longtemps arrêté Que la grande ville de Troie 9 Serait faite dés Grecs la proie.
A moins que d'être illuminés, Les mortels plus loin que leur nez, Ne peuvent jamais voir les choses.
Bien loin d'en connaître les causes.
Qu'ainsi ne soit, présentement Vous ne pourriez voir nullement, Si je ne dissipais la nue , Qui vous en empêche la vue.
Le Dieu qui porte le trident, A perdre votre ville ardent Voyez comme il égale aux herbes.
Les bâtiments les plus superbes ; Si bien il la démolira Que Troie en Troie on cherchera!
Junon, la cotte retroussée.
Parait sur la porte de Scée , Qu'elle vient de mettre dedans, Couverte de fer jusqu'aux dents :