LIVRE IIL Sft
Je fis une courte prière.
Longue oraison ne pouvais fiiire ,
Et par forme d'oblation ,
Je fis sufrumigation.
Cela feit , et de bonne sorte ,
J'allai faire bruil à la porte
De mon père Ancbtse endormi ,
Qui m'ouvrit grondant à demi.
Je lui contai toute PaSiire.
Lors l'équivoque devint claire y
Et dans nos aïeux ambigus
Il vit aussi clair qu'un Argus.
« 0 mon fils! me dit*il , j'ai honte
« D*étre cause de ce mécompte ,
« Et je dbis être bien moqué»
« De m'étre tant équivoque.
« Cent fois m% l'avait dit Cassandre,
« Si j'eusse eu l'esprit de l'entendre f
« Mais de folle je la traitais,
« Et moi>méme le fouj'étais.
« Qui diable, à moins d'être une grue^
« Chose tant étrange aurait crue^
« Et que les pères des Troyens
« Fussent issus d'Italiens ,
« Et que dans si lointaine terre
« Nous, pauvres restes de la guerre,
« Pussions un jour trouver maison ?
ff Certes , j'avais quelque raison.
« Mais puisque les Dieux nous le disent »
« Malheur à ceux qui les méprisent.
• Obéisséns*leur promptement.
« Aussi bien l'établissement
« Qu'en cette île nous VQulions faire ,
«r N*éprouve qu'un succès eontraire. «
Ainsi le bon vieillard ï»rla :
Chacun Ail d'accord de ceto ; Et sans différer davant^e De plier vilement bagage.
Pas plus tard que le lendeoiaiii.
Au départ chacun voit la maiP , Et notre ville comnaencée , Sans regret d'aucun fàt laissée.
Nous y laissâmes néanmoins Ceux dé nous qui valaient le moins , Et qui n'étaient parmi les nburn Que rincoromodité des autres.
Nous voilà donc encwe en mer De rechef réduits à ramer.
Quand nous iftmes loin du rivage , Sans plus voir ville ni village , Mais seulement le ciel et l'eau , Logés en un ftéle vaisseau , Chacun de nous , en sa pensée , Regretta la terre laissée.
Car la mer ordinairement > Est un dangereux élément Qu'ainsi ne soit, sur notre léle Je vis un signe de tempête , Un air épais qui s'amassail.
Et notre flotte menaçait La menace ne ftit point vaine, • En un instant l'humide plaine , De pacifique qu'elle était , Par un grand vent qui l'agitait; Vit changer ses vagues enflées En plusieurs montagnes salées. 1 Le jour tout-à-coup devint nuit; Le tonnerre fit un beau bruit.
Nos pauvres vaisseaux en déroula , Sans pouvoir connaître tour roule»
Furent jetés qui QS » qui là , L'onde avec le cii^l se mêla »
Le bon pilote Palinure , Comme un chartier embourbé , jirt Qu'il 6St an bo«t de son latîn.
Trois jours cet orage mutin , Et trois nuits berna nos navires^ Je n'en ai point passé de pipes , Et nous eussions sauté le pas , Car les vents ne se jouaient pas.
Mais par bonheur ils se brouillèrent , Et l'un l'autre se querellèrent , Tellement que ces maîtres fous Sans penser davantage à nous , Mais bien à se faire la guerre , Nous poussèrent devers la terre; Tout aussitôt qu^elle parut , Tout le monde aux rames oonrut} ' Et les voiles Airent calées Puis fendant les ondes salées A grands coups de nos avirons, I^os vaisseaux , autant plats que ron4i^ Gagnèrent le prochain rivage»
Chacun priant de bon courage.
Cette tle où le vent nous poussa»
Est depuis quelque temps , en ça y D'un nom grec, Strophade nommée»
En cette mer fort diffamée^ Car trois monstres d'enfer sortis En ont chassé grands et petits.
Depuis que chez le roi Phinée Rude chasse leur fut donnée
200 L'ENÉIDE TRAVESTÎE.
Par deux Argonautes aîlés, Adroits en pareils démêlés.
Ce sont les maudites Harpies , Aussi latronesses que pies, Dont l'aînée a nom Gélaenon ; Un vrai visage de guenon.
Ses deux sœurs sont autres guenuches , Toutes trois estomacs d'autnidiies , Et qui n'ont pas plutôt mangé ^ Que leur appétit enragé , Tout autant que la faim canine.
Leur livre une guerre intestine.
Elles ont toutes le miïseau De la femme d'un damoiseau ^ C'est-à-dire une demoiselle j Chacune au dos sa paire d'aile , Les pattes en chapon rôti»
Le nez long, le ventre aplati j Toutes trois ont longs cous de grue Et longues queues de morue.
Les mentons flasques et pendants , Et chacune deux rangs de dents.
Là , sitôt qu'arrivés nous fumes.
Chèvres et bœufs nous aperçûmes Qui paissaient sans être gardés.
Ils né furent point marchandés.
Sur eux d'abord nous nous ruâmes , Les primes , et les égorgeâmes , Non , sans avoir fait compliment A l'Empereur du firmament.
Car ce butin sans son auspice, Ne nous eût pas été propice.
Bn moins de rien on apprêta Le festin qui peu pous coûld«.
LtVRË m. sot
Gomme nous commencions la fête 9
Aussi vite que la tempête »
Les trois monstres dont j'ai parlé ,
Ces harpies au dos allé ,
Se ruèrent sur nos viandes.
Par ces vilaines , ces gourmandes 9
Ce qui fut seulement seatî ,
Fut aussitôt empuanti ,
Tant leur baleine est dangereuse, -
Soit pour avoir quelque dent creuse ,
Ou que leur ventre mal nourri
Pousse dehors un air pourri.
Ces insatiables donzelïes ,
Faisant la guerre à nos écuelles ,
S'entreravissaient chair et pain
Tant enrage était leur faim ;
Et ce que je n'aurais pu croire ,
Chantaient quelques chansons pour boire.
Lors je fis mettre le couvert
Sur un rocher creux, et couvert '
De quantité d'arbres sans nombre ,
Où l'on pouvait manger^à l'ombre.
Aussitôt que Ton eut servi ^
Tout aussitôt tout fut ravi
Par ces franches écornifleuses. ^ . :
0 bon Dieu , les braves mangeuses!
Le cancer près d'elles n'est rien , . '
Quoique un cancer mange très bien.
Mais les porques dégobillèrent ,
Et toutes nos nappes souillèrent^
Et cette insolente action ,
Étrange à notre nation ^
Me mit tout de bon en colère.
Après avoir fait bonne chère ,
Mt L'ÉNÉIDË TILAVC8T1E.
Elles se devaient conienter ; Mais ainsi nos nappes gâter.*; Gela passait la raillerie »
Et c'était trop d'effronterie A ces parasites d'oiseanx , .
Plus malfaisants que des corbeaux.
J*ordonnai donc qa'en prit les aroteS « Pour leur donner quelques akirtaiÊ». :
Tous nos gens en furent contents , Et caebêrent en même teinps Sous rherbe dagues et randeUes ^ Afin de nous délivrer d'elles.
Nous fîmes pour les attirer Un autre repas préparer.
Près de là nous nous ébariAmes , Et soigneusement les guettémes.
Les trois goinfresses aussitôt Qu'elles sentirent notre rôt , S'en revinrent la gueulé fraîche , Afin d'en faire la dépêetie.
Hisénus du haut d'un rocher Se mit aussitôt à hùcber ^ Et de sa trompe entortillée A notre troupe appareillée Donna le signal de sortir»
Faisant nos armes retentir Nous cotnmençâmes la bataille^ Chamaiiiant d'estoc et de taiiie } Sans se soucier dé nos coups »
Elles se n^oquàrent de sous j Et pourtant quittèrent la place.
Une d'entp^^lles, maigre en facey Céia&no , se mit sur un roc^ En la posture qu'est le coq
LiVHfi 111. 3M
Sur le clocher d'ane paroisse ,
Et nous donna bien de Tangoisse
Par ces mots que j*ai retenus;
« Abl vraiment; beau &ls de Vénus ip
« Vous êtes 4in plaisant visagpl
« On disait que vous éliee sage ;
« La pesta vous casse In cou ,
« Vous n'êtes qu'un dangifeux foa.
« Votre Altesse , pMr un gtand Prince «s
« A, me semble « le cœur bien mince»
« D'armer contre noui^ jua<|u'aux deat^ :
« Un gros escadron de ses gen^*
« Quel droit ont-ils sur notre lefr^f^ ,
« Pour nous y faire ainsi lai guerre ?
« Les enfants de Laotmédoot,
« Au lieu de demandisr pardon
« D'avoir pris nos bœufe et nos vac^e^#«
« Pour faire encore les bravaches r . ;
« Armés comme des Jaquemart^, i . ,.,
« De rondelles» ^^gues et dards,
« Et conduits par leur capitaine ,
« Qui seul en vaut une centaine, . i^
« Ils ont repris un peu de pain
« Sur trois filles ayuàt grand'faiiai4..«
« Action digne de l'histoire !
« Un autre homme y ami de la gtoire» . ,i
« Au lieu de leur ravir leur bien , :. i.
« Leur aurait fait offire du. sien. . . .. . >
« Écoutez, écoutez., beau Sire, •
« Ce que j'ai charge de vous dire
« De la part de maître Apolloa: .
« Après un voyage bien long,. . • -
« Le fils du vieuifi rêveur Anchi^e ' :
• Trouvera la terre prottis<&; .
MA L'ÊNÉIOË TRAVESTIE.
Ai Mais il aura bien à pâlir
« Devant que d'y pouvoir bâtir ;
« Et sa misère sera telle,
« Que mainte assiette et mainte i*cuel)e f
« Faute de meilleur aliment 9
« Seront par lui gloutonnement ,
a Et par ses soldats dévorées. »
Après ces choses proférées Elle nous fit un pied de nez ; Et nous laissant bien étofinés^ La mai plaisante propbetesse S'envola de grande vitesse.
En un autre temps j'aurais ri Alors que la ciiauve-souri Nous iit cette laide grimace } Hais alors chacun sur ma face Put voir un grand étonnement ; Et tous mes gens pareillement N'eurent pas lors le mot pour rir^.
Quelques-uns se mirent à dire Qu'il fallait les dédommager, La guerre en prières changer^ Jusqu'à faire des sacrifices^ Afin de les avoir propices 5 Soit qu'elles fussent des oiseaux , Hantant la terre ou bien les eaux; Soit monstres , ou vierges célestes , Ou bien des infernales pestes.
Mon bon père ôtânt son bonnet.
Dit d'un ton de voix cluir et net :
« Jupm I qui vois notre misère, « Conserve le iils et le père; « Prends pitié d'Ânchise le vieux ^ « Protège £néas le pieux !