LIVRE m
o Fais que celle élraoge menace
« Plus de peur que de mal nous fasse!
« Jupin , miserere nobîs,
« Mourir de faim , il n'est rien pis.
« Entre nous tous , il n'est personne
« De qui la dent soit assez bonne
« Pour pouvoir assiettes mâcher,
a Oui bien du pain ou de la chair,
« £t moi chétif» qui n'en ai qu'une,
« Quelle serait mon infortune?
« Que ferais-je en cet accident
« Avec une méchante dent?
« Et dent qui branle dans ma bouche , . .
« G*est à moi que la chose touche.
« Ah! Jupin, détourne l'elfet
« De la menace que nous fait
« Ce hibou » ce monstre squelette.
« Être réduit à son assiette
« Faute de viandes et de pain,
« Mâcher du bois ou de l'étain ,
« Ah ! cette menace cruelle
« Me trouble toute la cervelle*
« Il ne nous peut arriver pis ;
« Jupin , miserere nobis !»
Ayant fini cette prière , ^ .
Que je vous redis tout entière ,
Nous regagnâmes notre bord.
La flotte se mit hors du port,
Chacun rêvant à la menace
De la donzelle chiche-face ;
Un vent de terre qui souffla
A souhait nos voiles enfla ^
Lors en mer nous nous élargîmes*
La première île que nous vîmes ,
^ L'ÉNl^IDE TRAVESTIE.
CefutcelledeZacynihos, •Ensuite Samé, Nérltos, Dulichie, et nie fameuse.
Hais à nos Tf oyenfe odieuse , Ithaque, pays d'Ulysses A qui doit tout son bon succès La flotte qui vint de Mycène.
En eût-il la fièvre quartaine !
Le vent si bien nous secourut , Qu'enfin Leucate nous parut , Et puis d'Apollon le saint tettiple , Qu'en mer avec crainte on contemple ; /Où nos navires prirent port , Car la mer nous ennuyait fotu
On fit à Jupin sacrifice , Et puis, tant pour faire exercice, Que pour célébrer Actium , A la manière d'Hium , Nous fîmes fête solennelle. • Je pris ma robe la plus belle , Je mis un prix pour les lutteurs , Pour les danseurs, pour les sauieiirs.
Pour l'escrime à la dague seule , Colin-maillard, et pet-en-gueule.
Cependant le roi des saisons Avait fait ses douie maisons; Déjà l'hiver porte-mitaine Faisait sur mer sentir l'haleine Des impétueux Aquilons , Et donnait mules aux talons.
Notre troupe était fort contente , D'avoir pu, contre son attente, Passer le pays ennemi , Sans trouver ni Grec, nî demi ,
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Qui nous dit parole mauvaisie ; Pour moi j-en étais ravi d'aise.
Et pour nos enneinis fâcher, Je fis en terre un pieu ficher»
Auquel au son de la trompette , Avec deux grands clous de^cbarreUe Je fis clouer réeu d'Abas, Autrefois par ii)oi mis à bas ; Puis j*y mis en lettre gothique Celte inscription authentique :
« JEnéas prit avec grand cœur te Cet écu sur le Grep vainqueur !!! » Ma rodomontade ainsi faite , Je fis sonner pour la retraite. ' Mes compagnons à qui mieux mieux Autant les jeunes que les vieux , Chantant pour se donner courage , De fendre les eaux faisaient rage , Dont j'eus y car je ramais aussi, Le dedans des mains endurci.
Nous vîmes bientôt Phéacie , Et cotoyâipes l'Albanie.
Enfin nous voguâmes si bien »
Que dans le port Chaonien Je fis prendre terre à la flotte.
11 coqrait un bruit dans Butrote»
Qui grandement nous étonna , Et tout ensemble nous donna»
Non pas pour 4in peu de la joie.
On nous dit» qu'Hélénus de Troie, De nous tous esclave tenu »
D'esclave était roi devenu Du royaume de Neptolème ; Et qu'outre cette gloire extrême»
Il avait le bonheur encor, Qu*Andromaque femme d*Hector Comme lui captive emmenée.
Était à lui par hyménée Conjointe à chaux et à ciment.
Je ne pus attendre un moment A m'éclaircir de cette affaire , Et comme un bon parent , lui faire Quelque congratulation , Tant sur cette promotion, Que pour avoir sf brave épouse , Laquelle en valait dix ou douze.
Laissant ma flotte et mes gens donc.
Impatient si je fus onc , Je trouvai la Reine hors la ville; A sa queue une grande file De gens tous habillés de noir.
Pompe triste , mais belle à voir } Elle faisait Tanniversaire Avec un fort beau luminaire, Auprès d'un tombeau fait exprès.
Tout entouré d'un vert cyprès, D'Hector. Dieu veuille avoir son âme!
Et cette vénérable Dame Avait fait bâtir ce tombeau Dans un bois, auprès d'un ruisseau, Nommé Simoïs, nom du fleuve Qui les murs de Pergame abreuve.
Elle pensa mourir d'eflroi ,♦ Quand elle vit mes gens et moi , Et nos armés à la Troyenne.
Elle cria : « Qu'on me soutienne, « Je me sens les jarrets plier. ».
D'un côté vint un écuyer,
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Et de l'autre une demoiselle^
Qui la soutinrent sous raisseUe^
L'un et l'autre bien étonmés.
Elle me regardant au nez ,
Et reconnaissant mon visage.
Tint ce déplorable langage :
« Est-ce vous , mon cher iËnéas?
« Vous vois- je ? Ou ne vous vois-je pas ?
« Qu'avez-vous fait d'Hector de Troie? »
2\lors de tristesse et de joie
Ses yeux semirent à pleurer.
Et sa poitrine à soupirer.
Moi qui sais pleurer comme un autre ,
D'un serviteur et moi le vôtre,
Interrompu de vingt sanglots,
En lui marmottant plusieurs mots.
Qui n'avaient ni rime^ ni suite,
Tant mon âme était interdite.
Je tâchais de la consoler,
Et ne faisais que bredouiller.
Enfin , reprenant mon haleine,
Je lui dis avec grande peine:
« Oui , madame , vous le voyez
« Maître iEnéas, et l'en croyez.
« Mais pour vous, ma très-chère Dame,
« Ayant été d'Hector la femme,
« Après avoir eu tel époux ,
« Dites-moi, qu'est-ce que de vous?
« Pyrrhus vous ayant emmenée
« Vous a-t-il prise en hy menée ?
« Ou bien en farouche vainqueur,
« Foulant aux pieds le point d'honneur, •
Elle devint rouge en visage,
Ses yeux se mouillèrent de rage,
210 L'ÉNÊIDE TRAVESTIE.
El sa voix parlant en sanglots ,
Elle cria ces tristes mots :
« 0 Polixène bien heureuse!
Qu'elle me dit toute pleureuse ,
« Alors qu'on lui coupa le cou !
« Quand avec un honteux licou
« On aurait terminé sa vie,
« Encor lui porterai-je envie.
« Au lieu que servir un soldat ,
« Qui le plus souvent n'est qu'un fat ,
« Qui vous a gagnée à la chance ,
« C'est une très-piteuse chance.
« Outre que quand on ne plaît plus
« Il vous vend pour un carolus.
« Ma fortune a bien été pire
« D'être faite esclave de Pyrrhe,
« Esprit superbe et sans repos ,
« Qui me battait hors de propos ,
« Comme si j'eusse été du plâtre.
« De plus fils de Tacariâtre ,
« Par qui mon mari fut vaincu ,
« Et son corps à l'écorche-q
« Traîné le long de notre ville.
« Action ma foi peu civile,
0 Tout au plus digne d'un bourreau.
'r II fut bientôt soûl de ma peau ,
« Ayant passé sa fantaisie
« Sans que j'en eussejalousie
« A la sparlaineHermîoné,
« Dont il devint très-forcené ,
« D'un amour qui n'eut point de borne.
« Oreste sentant le tricorne
<' Qui venait lui meurtrir le front,
« Ne put souffrir un tel affront }