‹ Le Virgile travesti en vers burlesques (volume 2)Chapitre 79 sur 116 · LIVRE V. |5S · texte numérisé non relu

LIVRE V. |5S

Sous le faix de notre machine Sont contraints de ployer l*échine :

Cela veut dire en bon François:

Mais chut. En ce lieu je prévois'^ Que quelque gauche politique Dira d'un ton fort magnifique^ Que i'écriv^n facétieux^ S'il parlait peu , parlerait mieux.

Si j'ai menti , qu'on me punisse ; Si j'ai dit vrai , qu'on m'applaudisse.

Mais retournons à mes moutons , Et succinctement racontons , Qui furent ceux qui commandèrent Les galères^ qui disputèrent Le prix par iEnéas donné.

Gyas jeune homme fort bien né , Fort adroit en ses exercices , Et fort grand pêcheur d'ecrevisses , Sur la Chimère commanda , Aussi légère qu'un dada.

Sergestus autre galant homme , Duquel sont descendus à Rome Les Sergîens, gens pleins d'honneur , Témoin Galba, le bon seigneur , Qui se rendit la tête chauve , Parce qu'il avait le poil fauve.

Ce Sergestus donc sus nommé, Eut un vaisseau bien épalmé , Plein de gens à Téchine forte, Qui le nom de Centaure porte.

Il inventa le jeu de dés , Et mangeait les oiseaux bardés ; Car alors, si l'on me veut croire , On ne parlait point de lardoire:

5M L'ÊNÊIDE TRAVESTIE.

CloanthuSy autre bon garçon »

Parut en un blanc caleçon Sur la Scylle, une autre galère»

Comme leà autres fort légère.

De ce très-ancien Cloanlhus Est venu le sieur Cluenlus.

Et ce sont là les seuls qui furent Chefs des galères qui coururent.

On voit loin du bord un écueîl , Qu'on découvre aisément de Toeil.

Alors que la mer n'est pas sage »

Alors qu'elle bout , qu'elle enrage , Cet ëcueily moitié blanc et vert^ Des flots enflés est tout couvert; Il a bien de Tair d'un théâtre « Quand la mer moins acariâtre Est retournée en son bon sens»

Les oiseaux en mer se sauçans »

Ce sont les plongeons » ce me semble.

Viennent en grosse troupe ensemble Y faire souvent station , Comme aussi conversation Avec des oiseaux de marine.

Cet écueil a fort bonne mine.

C'est pourquoi le Troyen le prit, Comme il fait tout avec esprit.

Pour servir de but aux galères, Qui sur les campagnes amères Devaient pour de riches joyaux Faire suer maints aloyaux.

^Enéas , en tout fort habile.

Voulut qu'on jouât à croix pile, Pour ne voir point de mécontents .

Parmi les nobles conusianta.

UVRK V. 357

Les galères ayant pris place , L*ardeur aussi bien que la glace , S'impatronîsa des esprits:

Les patrons en habits de prix.

Du haut de leurs poupes dorées , A leurs cbiouroies préparées , De ramer comme des démons.

Firent cent beaux petits sermons.

La froide crainte <ie ne faire En ramant de Teau toute claire.

Fait qu'incessamment le cœur bat , Au matelot comme au forçat.

Nuds comme des enfants qui sortent Des lieux où les mères les portent , Ayant bien vidé le hanap , Et tous huilés de pied en cap , Les forçats sur les bancs attendent Que les trompettes leur commandent De ramer de tête et de q Pour être vainqueur ou vaincu.

Voilà le signal qui se donne , Voilà la trompette qui sonne , Et fait la côte retentir^ Je les vois tous d'un temps partir...

Là malepeste! comme ils rament !

Comme les flots verts ils entament !

Comme ils hurlent , les fous quHls sont ! L'épouvantable bruit qu*ils font!

Mon Dieu ! que leurs rames sont belles I On diroit que ce sont des ailes ; Qui n'aurait point vu de vaisseaux.

Dirait que ce sont des oiseaux.

Je ne sais rien qui mieux ressemble A ces vaisseaux voguant ensemble ,

151 L'ÉNÉroE TRAVESTI».

Que quatre chevaux accouplés , Que des coups de fouet redoublés Font courir de toute leur force ; Et le vert cocher qui les force , Ressemble aux cheft encourageants Leurs rameurs d'être diligents.

Encore une fois , comme ils rament !

Comme Teau saîée ils entament!

Les voilà qui voguent de front !

Voyez-en un qui l'ordre rompt , Et qui devance tous les antres j Celui -là dit ses patenôtres :

Rame, rame , lu feras mieux ; Rame^ et tu plairas aux bons Dieux , Qui veulent que Ton s'évertue.

Je veux que la fièvi*e me tue y Si dans Marseille il y en a Qui rament comme ces gens-là.

Les spectateurs d'un œil avide Regardent , et rament à vide, Tant est forte l'impression Que leur fait l'inclination.

Le bruit des regardants qui crient , Et qui pour leurs bons amis prient , Retentit aux lieux d'alentour j L'écho fait du bruit à son tour.

Et répond au mot de courage , Tantôt courage, et tantôt rage, Selon que celui qui le dit Chez l'écho trouve du crédit.

Gyas songeant à son affaire , Avec ses gens sut si bien faire, Qu'entre les autres il passa / Et de beaucoup les devança.

LIVKE V. 351

De près le suit le sieur Cloanlhe^ Dont la galère est plus pesante, Mais aussi de rameurs plus fort.

Après eux de pareil effort , Le grand Centaure et la Baleine Voguent de carène à carène ; Tantôt Tune prend le devant»

Puis l'autre qui la va suivant, De suivante devient suivie.

Et toutes de pareille envie, Non pas avec pareil succès, Courent au gain de^leur procès.

Déjà ces amis adversaires , D'ailleurs hommes très-débonnaires , Voyant qu*il$ approchaient le but , S'entre-regardaient comme au rut Les gros matous s'entre-regardent , Ou de leurs griffes ils se lardent ; Chacun en son cœur souhaitait , Que la galère qui portait Chaque prétendant et sa bande , Allât où le diable commande , Ou du moins au fond de la mer.

Chacun se tuait de ramer.

Gyas, qui croit que son pilote , Comme un vieux fou qu'il est , radota, De ce qu'en mer il s élargit , Aussi fort qu'un lion rugît, Et s'écrie, écumant de mge :

« Serre, serre donc le rivage, « Çà, grand pcndarddeMénétus, « Serre, ou bien nous sommes viçtus; « Serre donc, serre à la pareille! »

Ménélus fait la sourde oreille,

Uft L*ÉNÊIDE TRAVESTIE.

Et s*éloigae toujours du bord.

Et si pourtant qu'il n'a pas tort ;

Habile qu'il est . §1 redoute

Certains rocs où Ton ne voit goutte,

Qui pourraient bien en son vaisseau

Introduire un déluge d'eau.

Lors Gyas se met en furie ,

El derechef crie et recrie :

« Vieux forçat, pilote enragé ,

« Mes ennemis l'ont- ils gagé

« Pour m'ôter Thonneur delà sorte!

« Serre , ou que le diable t'emporte }

« Serre le bord , tète de chien ! »

Hais au diable s'il en fait rien.

Et lors pour l'achever de peindre

Cloanthus est près de l'atteindre,

Qui s'était finement glissé

Entre le rivage laissé.

Et la nef en mer élargie.

Lors Gyas la face rougie ,

Car grosse colère y monta ,

Contre Ménétus s'emporta ^

Et sans songer si la colère

Est chose de grand vitupère,

Etqu*un acte sale il faisait »

Tant la rage le maîtrisait,

Il traversa de poupe à proue,

Faisant une très-laide moue ,

Et prenant son homme au collet,

Comme un milan fait un poulet.

Il le jeta tête première , ^

Un peu pis que dans la rivière ,

Et ce tant incivilement ,

Que ce fut sans un compliment ,

LIVUK V. 301

Qui la chose eût fort adoucie :

Mais alors il ne se soucie Que' de regagner le devant Sur Cloanlhus qui va suivant.

Il prend le gouvernail lui-même, Enragé, le visage blême , Exhortant ses gens à ramer,

GepeodUmt du fond de la mer Qu'il avait de ses bras coupée, L'ayant assez belle échappée, Ménétus revint dessus Teau, Chaque poil faisant un ruisseau , Renfrogné comme un chien qui gronde^ De ses bras velus il fend l'onde , Et fait tant qu'il se vient nicher Sur le haut d'un petit rocher.

Dieu sait si la belle assemblée, Que sa chute avait bien troMblée, Se mit à rire de bon cœur.

Quand elle vit qu'à son honneur, Assis sur le cul comme un singe , Il tordUit sa barbe et son linge, Et vomissait les flots sales Trop avidement avalés.

Lors revint l'espérance entière A ceux qui tenaient le derrière.

D'avoir aussi part au gàieau :

Sergestus poussant son vaisseau , Sur Mnesihéus eut avantage, • Qui de tout son cœur en enrage; 11 court le long de son coursier, Et s'égosille de crier:

« Voilà de beaux rameurs de m . . .

« Il faut donc que le prix je perde!

at

16'2 L'É?IÉIDE THAVESTIE.

« Ma foi, si vous éliez encor Compagnons de tléfunt Hector, Il vous iraiieraïl île gavachèé; Vous me faisiez tant de bravaches , Et vous ne travaillez non plus , Que gens de leurs membres perclus.

El qui m'a donné ces pagnotles , Avecleursbras de chenevottes?

Sont-ce ceux qui ramaient si bien Le long du bord Géiulîen , Dans la rude mer d'Ionie?

0 gens de bien ! par ironie.

Vous n'êtes rien en bon françois, Que gens qui méritez du bois.

Ramez donc, et de bonne sorte, Ou que le diable vous emporte , Et m'emporte moi-n^êmé aussi/ D'avoir gens faits comine ceux-ci.

Pour le premier pri;c, passe encore.! Mais comme une lourde pécore Arriver au but le dernier. . .

Ah! c'est assez pour re.^ier!

Je n'ai garde , ô sire Neptune , De porter aucunç rancune A celui qui sera vainqueur^ J'y consens, et idle tout mon cœur :

Tu peux bien à ta fantaisie « Faire à qui tu veux courtoisie; « Mais pourtant si c'était à moi^ « J'oserais bien jurer ma foi, « Que ton Altesse maritime « De mon présent ferait estime j « Mais au ipoins, grand Dieu^ariniçri « Que je ne sois pas le dernier.

LIVRB V. SOI

« C'est à vous, madame Chiorme, « D'empôcher cet affront énorme , « Ramez donc comme gens de bien , • Ou tout est... , vous m'entendez bien. • Â celte harangue énergique

Chacun de bien ramer se pique.

En moins de rien tous ces truands ,

De secs deviennent tout suants,

Et si fort leur grossit Thaleine,

Qu'ils ne respiraient plus qu'à peine.

La chiourme fit grand effort:

Qui s'en fut plaint eût eu grand tort.

Ce que voyant messer Sergeste ,

Il voulut jouer de son reste ,

Et se couler le long du roc.

Sa galère aussitôt fit croc ,

Et puis crac : le bout de la proue

Sfe fracasse tout et s'échoue }

On entendit avec effroi

Hurler un : Dieu soit avec moi !

Plus de vingt rames se cassèrent ,

Deux cents hommes se renversèrent,

Comme quilles qui çà , qui là^

En un mot tout fort mat alla.

La galère fut entamée^

De ses avirons désarmée, S'embarrassa dans les rochers , Et les forçats et les nochers 3 Avec grandes perches ferrées, De leurs rames défigurées.

Tâchaient de pêcher les morceaux, Qui flottaient brisés sur les eaux.

Autant et plus que vent en poupe A Mnesihéus comme à sa troupe,

Mft UÉNÉIDE TRAVESTIE.

Cet accident vint à propos.

D'esprit et de corps, fort dispos, Il fit trois pas de Sarabande , Pour réjouir toule sa bande , Laquelle à force de ramer.

Fendit si prestement la mer, Qu'on l'eût alors bien comparée  quelque colombe efiarée, Quand du lieu d'où sont ses petits.

Ses ailes faisant cliquetis, Aussi vile qu'une sagette.

Pour quelque rumeur qu'on a faile, Elle fend le cristal de l'air, Et puis sans ses ailes branler, Sur l'une et sur l'autre étendue, En l'air à gogo suspendue, On la voit pourtant avancer Plus quasi qu'on ne peut penser.

Mneslhéus donc, en sa baleine, D'abord du but la plus lointaine, Voyant Sergesius échoué, Cria : Jupiter soit loué!

Et le laissa bien loin derrière.

Faisant non pas quelque prière, Mais des jurements de chartier , Ou si l'on veut de brelandier.

Tandis que messire Sergeste Contre messire Destin peste, Mnesthéus attrapa Gyas, Et lui dit ; « qu'est-ce que tu as?

« Et qu'as- tu fait de ton pilote?

« Faut-il qu'un bomme ainsi sanglote? » A cela point ne repartit Gyas, qui de rage glapit

Page 1