UVRE V
Entellus dit : « Ta remontrance « N'est pas, certes^ sans apparence ^ « Mais ce n'est pas faute de cœur Que je laisse D^rès vainqueur:
La vieillesse froide et pesante M'a rendu Tâme indifférente Et pour le bien, et pour l'bonneur. . Si j'avais ma jeune vigueur.
Ce fanfaron qui fait le rogue, Qui jappe après nous çonome un dogut , De mille coups de poings farci , Serait vu me crier merci , Et sans espoir de bœuf ou vache ^ Lâche motif de tout gavache , De la seule gloire animée Je l'aurais déjà bien gourmé.
Et qu'ainsi ne soit , maître Âçeste, Du peu de force qui me reste , Il ne tiendra qu'au sieur Darès Que nous ne nous voyons de près, *
Cela dit, il jeta par terre
Deux vilains Instruments de guerre , .
Deux cestes , mal plaisants à voir.
Plusieurs a'eurent pas le pouvoir
De n*en détourner pas leurs faces ,
Faisant d'aussi laides grimaces
Que ceux qui couverts d'un linceul ,
Pensent la nuit voir leur aïeul.
C'était des gantelets semblables.
Que des athlètes redoutables
L'athlète le plus redouté,
Érix, devant qu'être dompté.
Se combattait à toute outrance.
Et meurtrifîait d'importance^
382 L'ÉNÉIDK TRAVESTIE.
Les gourmeurs assez impudents Pour oser lui montrer les deols.
Darès, voyant telles menottes, Se mit du nombre des pagnotés; Wl qu'il n'en voulait point tâter^ Et que ce serait se gâter.
Mattre iEnéas prend et manie La machine de fer garnie , Que sept gros cuirs de bœuf plies»
De jointures de plomb liés, Rendent à porter si pesante, Que lui-même s'en épouvante, Lui, qui fort comme un Turc était!
A quoi le vieillard ajoutait :
Et si vous aviez donc vu eelje Qui gâta d'Érix la cervelle , Vous feriez cent signes de croix; Moi-méme^à peine je le croîs , Moi qui Tai vue, à la malheure»
Et qui de souvenir en pleure.
Quand sire Hercule s'en servait, Non plus de fatigue il avait' Que s*il eût tenu quelque plume > Quoiqu'aussi lourde qu'une enclume, Et pesante deux fois autant Que celle qui vous trouble tant; La même, dont votre grand frère Érix, se servait d'ordinaire.
Dont depuis j'ai fait des exploits Desquels le moindre en vaut bien trois, Lorsqu'avec ma vigueur première, J'avais ma valeur tout entière! Le ceste est encore taché , Du sang et du cerveau séché ^
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• Quand Hercule après mainte touche,
« Lui fit un abreuvoir à mouche,
« De son ceste, dont il tacha
« Celui-ci, quand il le toucha.
« Je surs homme sans simagrëe ,
« Si votre giand Darès l'agrée,
« Et ne m'en veut jamais de mal, ^
« Je vais rétriller en cheval j
« Mais si mon ceste l'épouvante, .
« S'il trouve l'arme trop pesante
« De laquelle jadis Erix
« Des forts a remporté le prix ,
« Que d'autres cesies on me rende,
« Pt je veux bien que l'on me pende
« Si dans deux coups on ne verra
« A qui le bœuf d^^meurera.
« Pourvu qu'avec la bonne grâce
« D'iËoéas la chose se fasse,
« Et d'Acestès mon bon seigneur. »
« Vous parlez en homme d'honneur:
Dit iEnéas; « Çà qu'on m'apporte
« Deux Gestes d'une môme sorte. »
Les cestes furent apportés, Et par les experts visités:
Entellus prit l'un, Darès l'autre»
Disant tout Jbas sa patenôlre , De voir l'autre tant épaulu , Ossu, membru, fessu, velu.
D'une échine nerveuse et large.
Et d'une patte faite en large.
Je devrais me semble avoir dit Qu'aisémenj tout son corps l'on vit, Â cause qu'il avait bas mii>e Et sa jaquette et su chemise;
at4 L*É?iÉU>B TRAVESTIE.
S'enleod %i chemise il avait ; Car aatrement il ne pouvait Quitter que sa seule jaquette.
Je suis Tort fidèle interprète , Et quand je fais omission.
C'est par pure inadvei-sîon.
Les TOilà donc pi'èts à bien faire , Entellns et son adversaire , Plantés tous deux sur leurs ergots , Se faisant mine de magots, Id esi , s*entrefaisan t la moue.
D'abord et l'un et l'autre joue.
Et comme pour escarmoucher, Portent maints coups sans se toucher ; Puis s^échauffant dans l'escarmouche, L'un d'eux son adversaire touche, Qui fâché d'avoir mal paré Lui rend le change bien serré.
Enfin tout de bon ils se tâtent ; Et plusieurs beaux inembres se gâtent; Darès plus qu'Entelle égrillard, Entellus plus puissant gaillard.
Poings avancés, cesie en arrière, < l.<es yeux ardents, la mine fière, \h s'entr'assomment , les grands fous, D'une grande somme de coups.
Leurs poumons respirent à peine, A tous deux font grossir l'haleine.
Et leurs membres nuds palpiter.
Tantôt un coup les fait roter, Appliqué sur le diaphragme, Et vomir du sang une drachme^ Tantôt l'un d'eux n'attrape rien, Dont l'autre se trouve fort bien.