LIVRE V
iEnéas des bons le modèle ,
Leur dit : <f Finissez la querelle ,
« Vous serez tous récompensés;
c Tnisez-vous , et vous embrassez. »
D'une peau de lion entière ,
Dont la jupe faite en têtière
Un morion représentait ,
Et qui d'autant plus riche était
Que chaque griffe était dorée.
L'injustice fut réparée ,
Dont Salins se plaignait tant :
Et lors , Nise se présentant »
Et faisant remarquer la boue,
Qui depuis le haut de la joue
Jusqu'à la cheville du pied
Le rendait tout crotifiié,
Dit : on me devrait reconnaître,
Moi vainqueur, ou qui devais l'ôtre,
Et qui n'ai ma course gâté ,
Que pour avoir trop vite été.
iEnéas se mit à sourire.
Et lui dit : « Refrénez votre ire,
« Vous serez aussi guerdonné
« D*un beau casque damasquiné ,
« Remarquable pour sa doublure,
« Pour ses plumes, pour sa gravure ,
« Ouvrage de Didymaon. » ,
A quoi Nise dit: par Mahom!
On le verra dessus ma tête Chaque dimanche et chaque fête ; Meure, qui dira jamais mal De grand Seigneur si libéral !
La course étant ainsi finie , Toute animosîté bannie,
Et les coureurs gais et contents:
« Il ne faut point perdre de temps,
Dit Énée; empoigne le ccsie ,
« Quiconque aura du cœur de reste:
« A quiconque s'y veut frotter,
« Un bœuf paré pour le tenter,
« Sera le prix de la victoire ;
c Une épée à gaine d'ivoire j
« Outre un fort joli morion ,
€ Sera le prix du champion ,
« Qui , par les coups de l'adversaire,
« Sera contraint enfin de faire
« Signe de ses deux bras lassés ,
« Qu'il en a trop, ou bien assez. »
Chacun eut grande retenue A voir le ceste, dont la vue Fit peur à ceux des regardants, Qui n'étaient pas des plus fendants.
Le grand Darès seul se présente , Darès, à la taille géante.
Qui seul avec Paris jouait A ce jeu qui les gens rouait j Qui pour célébrer la mémoire Du vaillant Heclor, eut lu gloire D'assommer près de son tombeau Butés aussi fort qu'un taureau, Et très-expert en la gourmade.
Sans mensonge ou bien par bravade , Car on ne l'a Jamais bien su , Ce Buiès se disait issu D'Amiclus, grand brise-mâchoire, Et fort renommé da!is l'histoire.
Darès s'étant doue préseulé , Plus d'un cœur fut épouvanté
LIVRK T. zn
De voir ses épaules ossaes.
Ses brasy ou plutôt ses massues; Outre que ce grand Goliat , De son naturel un grand fat, Donnait dans Tair mille gourmades, Tirait en Tair mille ruades , Puis ayant bien frappé, riait Comme un maître fou qu'il était, Criant :çà, çà que je le roue, Que je lui fracasse une joue , Que je lui crève un œil ou deux.
Ce défi parut si hideux, Qu'au diable, s'il y vint personne, Tant rénorme pendard étonne , Et Troyens et Siciliens , Qui lors furent de grands vauriens.
Ne voyant personne paraître , .
Il se crut aisément le maître Du bœuf/qui peu se tourmentait De savoir qui son maître était , Telle était son indifférence.
Il était bœuf de conscience , Qui laissait les gens quereller , Sans jamais vouloir s'en mêler.
Darès prit cette douce bête Par les deux cornes de sa tète , Criant jusqu'à s'en enrhumer : .
« Qui veut donc se faire assommer? > Puis se tournant vers maître Énée:
« Serai-je toute la journée, * Dit-il; attendant qu'un grouin « Se fasse écraser a mon poing 7 t Qu'on me mette quelqu'un en tète, « Ou bien que j'emmène la bêle,
iM VÈSÈSDE TRAVESTIE.
« Je suis trop longtemps en œ lieo. »
Qu'il ait le bœuf, au nom de Dieu ;
Qu'il en fasse des choux , des raves.
Disaient quelques-uns des plus braves.
Un peu contre lui mutinés»
D'avoir pour lui saigné du nez.
Acestès de rage en trépigne.
Et dans son courage rechigne ,
Du bœuf trop aisément gagné :
Il s*en alla tout indigné
Accoster le vieillard Enielle ,
Qui couché sur une bancelle.
Pour Darès et sa vanité
Moins froid n*en avait pas été.
Il lui dit : « Te voilà bien sage?
« Et qu'est devenu ton courage?
« Toi qui de tes deux poings fermés,
« As tant de rustres assommés,
« Ayant été le camarade
« Du plus vaillant en la gourmade
« Qu'on ait vu jamais en ce lieu ,
« Qui même en est le demi-Dieu »
« D'Érix, au redoutable ceste ;
« Si peu de courage il te reste,
« Que ce grand vilain mal bàii ,
« A tes yeux du prix est nanti ?
« Eh! n'as-tu pas quelque vergogne,
« D'être étendu comme un ivrogne,
« Quand Darès, à toi comme à nous,^
« Fait redouter ses pesants coups?
« Que deviendra ta renommée
« Par toute notre île semée ?
« Les prix à ton plancher pendus
« Pour les combats par toi rendus? »