Le Virgile travesti en vers burlesques
Le meilleur et peut-être le seul moyen d'étudier à fond une question importante,- c'est d'en circonscrire nettement les diverses parties. Sans donc nous attacher ici à l'histoire générale du burlesque, qui nous entraînerait dans des développements infinis; sans aller rechercher dans l'antiquité grecque et latine, non plus que chez les: nations étrangères, les ouvrages qui rentrent plus ou moinsdirectement dans ce genre (si l'on veut bien nous permettre de donner le nom de genre à cette branche parasite et suspecte de la littérature), nous nous bornerons au pays et au siècle où parut notre auteur. Ce que nous nous proposons surtout, sans nous interdire absolument quelques rapides excursions sur les terrains d'alentour, c'est d'examiner la floraison maladive et bizarre de la littérature burlesque en France, dans ce siècle correct et solennel qu'on s'est accoutumé trop longtemps à ne voir qu'à travers les œuvres classiques et les histoires officielles. Aussi bien, n'aurons-nous pas besoin de re-
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monter plus haut pour constater, sinon la première origine, du moins la première apparition régulière, la première existence viable et sensible du genre : le dix-septième siècle, le siècle de Racine, de Boileau et de Louis XIV, celui qui a donné naissance à la tragédie qu'on sait, est aussi celui qui, par un singulier contraste, dont il offre bien d'autres exemples, a créé chez nous le burlesque proprement dit. Auparavant, le mot n'existait même pas, et, quand la chose se produisit, ce ne fut que par accident. Quelques pages de Rabelais (par exemple, la harangue macaronique de Janotus de Bragmardo) 4, de ses imitateurs, de Marot, et de deux ou trois autres, voilà tout ce qu'il avait jusqu'alors mis au jour, et Ton ne s'était même jamais préoccupé de créer un nom à part pour en baptiser ce qui était né à peine, et dont on ne pouvait prévoir les développements futurs.
Ce fut le dix-septième siècle qui, en travaillant sur ce germe à peine visible, et en lui donnant tout à coup croissance, sentit le besoin de faire un mot nouveau pour une chose nouvelle. Suivant Ménage, dans ses Origines, et Pellisson, dans son Histoire de l'Académie, Sarrazin est le premier qui se soit servi de ce terme, emprunté à l'italien burla (plaisanterie ou farce), et burlesco, qui en dérive. On voit, par un passage de Pellisson, qu'en 1637 le mot n'était pas encore en usage, et qu'on y suppléait par celui de grotesque, sans parler de bien d'autres, plus ou moins synonymes, et que l'on trouve souvent chez les auteurs du temps, comme narquois, familier, goguenard, enjoué, comique. C'est tout ce que nous dirons sur l'étymologie de ce vocable, qui, grâce aux circonstances, prit bien vite et bien définitivement racine dans la langue.
Avant d'aborder l'histoire du burlesque, je crois n'avoir pas besoin de donner une définition mathématique de ce mot : peutêtre serait-ce aussi difficile que superflu. Il importe toutefois d'établir quelques distinctions préliminaires, qui aideront à en préciser le sens un peu élastique. Pris dans sa signification absolue, le burlesque diffère du bouffon, de Y héroï-comique et de la parodie, avec lesquels on l'a souvent confondu. Le genre burlesque s'attaque à de hauts personnages, qu'il fait agir ou plutôt parler bassement, comme Scarron dans son Virgile travesti; d'Assoucy, dans son Ovide en belle humeur, et, avant eux, l'auteur de la Ba~
* Le genre macaronique touche de si près au burlesque, qu'on peut les regarder comme deux branches, et les plus voisines, d'un seul et même arbre.
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trachomyomachie *, ceux du Maryitès et de VApokolokyntose. Or c'est là justement le contre-pied du poëme héroï-comique, qui prête le langage et les allures des héros à des gens de basse condition, et qui cherche un contraste plaisant entre la grandeur du style et la petitesse des actes. La Batrachomyomachie, qui appartient au burlesque par une de ses faces, par l'autre, aussi bien que par la pompe du style, se rattache surtout au genre héroï-comique; car, en rabaissant les dieux à des proportions ridicules, elle relève les grenouilles jusqu'à la taille héroïque. Dans une préface de sa traduction, que nous ont conservée les Mémoires de Trévoux, le savant Boivin y voit une seconde espèce de burlesque, plus noble que la première. Il est certain qu'elle alarme moins le goût, et que les esprits délicats qui rejettent celle-ci peuvent se plaire à celle-là. Boileau l'a abordée, on sait avec quel succès, dans le Lutrin, resté le modèle et le type du genre, avant les poèmes ingénieusement puérils et solennellement badins de Pope et du Tassoni.
La parodie, qui peut se confondre souvent et par beaucoup de points avec le burlesque, en diffère toutefois en ce que, lorsqu'elle est complète, elle change aussi la condition des personnages dans les œuvres qu'elle travestit, et c'est ce que ne fait pas le burlesque, qui trouve une nouvelle source de comique dans cette perpétuelle antithèse entre le rang et les paroles de ses héros. Le premier soin d'un parodiste aux prises avec l'œuvre de Virgile eût été d'enlever à chacun son titre, son sceptre et sa couronne : il aurait fait, par exemple, d'Enée (puissent les émérites pardonner à un profane, en faveur de son inexpérience, la maladresse de ces suppositions toutes gratuites) un commis voyageur sentimental et peu déniaisé ; de Didon une aubergiste compatissante, et de la conquête de l'Italie quelque grotesque bataille pour un objet assorti à ces nouveaux personnages.
Quant au mot bouffon, il a une signification plus large et plus générale : il s'applique à toute œuvre plaisante, populaire et sans gêne, en dehors du travestissement des caractères. Le poème bouffon n'offre que des personnages bas et triviaux, en rapport avec la bassesse et la trivialité même de son style. Il rit enfin dans le seul but de rire, tandis que le burlesque proprement dit et bien entendu doit quelquefois cacher une critique sous son masque joyeux.
* Homère, d'après l'opinion commune ; le Carien Pigrès, d'après Plutarque et quelques autres.
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On trouvera peul-être ces définitions et ces distinctions bien subtiles, et, en effet, elles sont plus faciles à établir dans la théorie que dans la réalité. Le plus souvent même, si Ton en excepte le genre héroï-comique, essentiellement distinct du burlesque ces frontières, tracées ou reconnues avec tant de soin par les rhéteurs, se confondent entre elles. A vrai dire, et si l'on se place à un point de vue moins scolastique, il y a autant d'espèces de burlesque qu'il y a de gens pour le cultiver, et il varie presque nécessairement suivant la tournure d'esprit de ceux qui s'y consacrent. Tel est le propre des genres qui, au lieu de reposer sur les lois de la raison et l'observation de la nature, ne reposent que sur la fantaisie d'une imagination capricieuse : ils ne peuvent avoir de règles fixes. Ce n'est pas d'hier que Montaigne l'a dit, et on l'avait dit avant lui : « Le revers de la vérité a cent mille ligures... Mille routes dévoyent du blanc; une y va. * Si nous voulions nous borner ici à l'examen des œuvres qui réunissent tous les caractères que nous avons assignés au burlesque proprement dit, notre tâche serait bientôt terminée ; mais nous étendrons un peu la portée rigoureuse de ce terme, pour comprendre dans notre étude des ouvrages que leur physionomie générale rattache au burlesque et que chacun range naturellement dans cette catégorie, bien qu'ils ne répondent pas exclusivement aux conditions énoncées plus haut.
Dans les premières années de l'Académie, Saint-Amant, nous apprend Pellisson, demanda et obtint d'être exempté des discours que devait prononcer chaque membre à tour de rôle, se chargeant, en échange, de recueillir, pour la partie comique du Dictionnaire, tous les termes grotesques, « c'est-à-dire, comme nous parlerions aujourd'hui, burlesques, » ajoute l'historiographe de la célèbre compagnie. Saint-Amant était l'homme qu'il fallait pour cette tâche, car ses nombreuses chansons bachiques, ses petits poëmes satiriques et ultra-familiers, si étincelants d'une verve congruente au sujet, s'ils ne sont pas burlesques dans le sens absolu du mot, touchent du moins au genre d'aussi près que possible, et y rentrent tout à fait par la langue. On peut dire la même chose de beaucoup d'autres écrivains du même temps : sous Louis XIII, la littérature a je ne sais quelle sève bizarre et désordonnée qui la confine presque tout entière au burlesque, lors même qu'elle est sérieuse au fond. Ces pointes, ces concetti, ces métaphores extravagantes, ces épithètes qui font la grimace, ces accouplements bouffons, ce style de capitan qui passe, ivre et fier, le
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plumet au chapeau et la moustache en accroche-cœur, n'est-ce pas au moins le vêlement et la physionomie du genre? Tous ces écrivains font du burlesque sans le savoir, comme tant d'autres, et ce n'est pas toujours le plus mauvais. Aussi, est-ce à cette époque que Leroux a pu prendre les principaux éléments de son Dictionnaire 4, et M. Th. Gautier la plupart des figures qui composent son Musée des Grotesques.
Il y a des traces du genre dans Boisrobert, dans Théophile, comme dans la plupart des autres poètes du Cabinet, du Parnasse, de YEssence, de l'Espadon et des Délices satiriques. Cyrano de Bergerac en a plus d'une fois le style, surtout dans ses Lettres. On trouve, dans le recueil des œuvres de Voiture, des poésies que leur auteur a intitulées burlesques, sur Neufgermain, qui était lui-même un poëte burlesque sans le vouloir. Mais le vrai burlesque, le burlesque complet et proprement dit, dont le goût avait été importé chez nous d'Espagne et surtout d'Italie, fut créé en France par Scarron, qui n'imita personne et que tout le monde imita.
On a coutume de ranger sous cette étiquette l'œuvre presque entière du joyeux cul-de-jatte : c'est une erreur. Toutes ses petites pièces, requêtes à la reine, estocades au ministre, Foire de Saint- Germain, Légendes de Bourbon, etc., désignées sous le titre commun de vers burlesques, seraient plus justement appelées vers bouffons. Il en est de même de ses comédies. Mais la confusion était facile à faire et elle est pardonnable. Au temps de Scarron, les gens experts la poussaient quelquefois eux-mêmes beaucoup plus loin, trompés par le sens encore vague et mal fixé de ce mot naissant, qui se prenait le plus souvent pour synonyme d'une certaine plaisanterie ingénue et triviale. Ainsi, dans sa vingt-neuvième dissertation critique, Balzac présente comme les modèles du genre, outre Y Epitre de notre auteur au cardinal de Richelieu, les Aventures de la souris par Sarrazin, et la Requête des dictionnaires, par Ménage. Or ces deux dernières pièces surtout s'éloignent, beaucoup plus encore que la première, des conditions du genre, que Balzac paraît avoir toutes réduites au naïf, comme il semble avoir confondu le style marotique avec le style burlesque. La naïveté est sans doute une des qualités essentielles du burlesque, de celui-là, du moins, que peut avouer le goût; mais elle est loin de suffire : le burlesque, en
1 Dictionnaire comique, satirique, critique, burlesque, libre et proverbial, 2 vol. in-8°.
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particulier celui de Scarron, qui est resté le type du genre, admet aussi la bouffonnerie, et ne peut se passer d'un extrême enjouement. La définition de Balzac s'arrêterait à la Fontaine, à Chapelle, à Voiture, et n'irait même pas jusqu'à la plupart des œuvres de Scarron.
Comme Balzac, le P. Vavasseur, dans un traité ex professo sur le style burlesque (de ludicra dictioîie) , dont nous reparlerons, fit une confusion semblable, ou plutôt prit dans sa signification la plus large ce mot auquel nous avons cherché à restituer son sens précis et légitime.
En 1644, Scarron publia le Typhon ou la Gigantomachie, poëme en cinq chants, dont Boileau convenait lui-même, au rapport de Brossette, que les premiers vers sont d'une plaisanterie assez fine, bien que, dans son Art poétique, il le renvoie à l'admiration des provinces. Voilà qui se rapproche beaucoup plus de burlesque proprement dit, aussi bien que son Combat des Parques et des Poètes, mais toutefois sans en être tout à fait. S'il est vrai, en effet, comme nous l'avons déjà dit, et comme, avant nous, l'avait dit mieux que nous M. Gérusez, dans ses Essais d'histoire littéraire, que le burlesque soit « la transformation des caractères et des sentiments nobles en figures et en passions vulgaires, opérée de telle sorte que la ressemblance subsiste sous le travestissement, et que le rapport soit sensible dans le contraste, » je ne puis guère voir la matière première du burlesque dans le Typhon, où cette transformation n'est pas possible, puisque Scarron n'avait pas un modèle primitif à travestir, et agissait sur ses propres créations. Je sais bien qu'il y a le caractère et la physionomie des dieux, tels qu'ils sont dépeints par la Fable ; mais ces dieux, avec les idées vagues, contradictoires et souvent peu élevées qu'en ont données les mythologues, laissaient beaucoup de latitude aux bouffonneries du poëte ; ils n'avaient point par eux-mêmes des traits assez nettement, assez majestueusement accusés, pour qu'on pût voir, entre leur nature réelle et la fantastique peinture de Scarron, un de ces contrastes tranchés qui forment une des bases les plus essentielles du genre. Ce contraste, du moins, à supposer même qu'il fût possible et réel, était loin d'être aussi sensible que dans le Virgile travesti, où Scarron s'attaquait, pour les défigurer, à des types fixés par le poëte latin dans tous les esprits et toutes les mémoires. Mais c'est surtout Typhon et les géants ses frères qui, au lieu d'être des travestissements, sont simplement des figures grotesques : personnages de pure convention, n'existant pas avec des traits pré-
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cis, ou n'ayant qu'une existence légendaire et abstraite qui n'en est pas une, ils pouvaient être peints en toute liberté sous la physionomie qu'il plaisait à Scarron de leur donner, sans qu'il y eût de contraste réel entre leur nature primitive et la vulgarité plaisante de leurs actes ou de leurs propos. Il faudrait donc plutôt appeler le Typhon un poëme bouffon, comme la Baronéide une satire bouffonne, comme Don Japhet d'Arménie, l'Héritier ridicule et les JodeletSf des comédies bouffonnes. Un poème bouffon, c'est ainsi d'ailleurs que Scarron le qualifie lui-même. Ajoutons que cette bouffonnerie est le plus souvent excellente, et qu'elle mérite certainement d'être sauvée de l'oubli.
Les premiers livres du Virgile travesti suivirent de près (1648). Ce fut le succès de tous ces ouvrages, et surtout du dernier, qui jeta alors la littérature dans la passion et, pour ainsi dire, dans le vertige du burlesque. Le public avait été charmé de celte invention; les lecteurs étaient accourus en foule: on s'était pris d'enthousiasme pour cette gaieté intrépide. Un grand éclat de rire avait répondu à Scarron d'un bout de la France à l'autre, et Quinet, se frottant les mains, demandait force burlesque au cul-de-jatte et à tous les poètes qui entraient dans sa boutique. On vit alors se renouveler un de ces phénomènes intellectuels, comme il s'en produit à toutes les époques : l'engouement pour un genre poussé à un tel point, que rien, pour ainsi dire, n'est plus admis en dehors et n'existe plus aux yeux des libraires ni de la plupart des lecteurs.
Cette mode, cette rage plutôt, dura une vingtaine d'années, de 1640 environ, mais surtout de 1648 à 1660, où elle tomba tout à coup comme elle était venue, feu de paille que le vent allume et que le vent abat. Il semble même, si nous n'interprétons pas trop rigoureusement deux vers bien connus de Boileau, que les meilleurs poètes et les plus hauts genres en furent infectés comme les autres :
Le Parnasse parla le langage des halles... Apollon travesti devint un Tabarin.
Aujourd'hui le burlesque, du moins pris dans le sens que nous avons dit, est bien mort, et depuis longtemps déjà. Ce n'a été qu'un accident de notre histoire littéraire, mais un accident qui mérite d'être étudié par son caractère spécial, sa fécondité et sa bizarrerie.
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La Fronde se rencontra à point nommé pour lui donner un plus large essor, pour le développer et raffermir. Ce ne fut pas elle qui le créa, sans doute. Il est vrai qu'il y a un rapport réel entre cette petite guerre d'écoliers en révolte contre leur pédagogue, et ces petits vers à la taille des combattants, qui semblaient des armes faites tout exprès pour eux. Le règne du burlesque est, comme on l'a dit, dans notre histoire littéraire, ce que fut la Fronde dans notre histoire politique, c'est-à-dire une révolte contre un joug tyrannique, une protestation légitime au fond, quoique souvent ridicule par la forme , contre une autorité excessive. Seulement il ne faut pas exagérer ce rapport, et il est fort douteux d'ailleurs que les sectateurs de cette nouvelle muse aient eu conscience de la philosophie de leur réaction, et qu'ils aient prétendu se poser en réformateurs. Nous avons vu le burlesque exister déjà auparavant ; mais la Fronde lui communiqua tout à coup une puissance et une extension si considérables, qu'on put croire un moment à l'apparition d'un genre national. Scarron fut l'Homère bouffon de cette guerre bouffonne *, qui voulait des instruments en rapport avec sa nature. Ce fut surtout par .ca Gazette burlesque et par sa Mazarinade, qui toutefois dépasse de beaucoup les limites de la plaisanterie et dont la verve atroce eut le don de piquer au vif l'impassible Mazarin, que notre poète paya directement de sa plume dans la bagarre. Mais on le sent, pour ainsi dire, partout où on ne le voit pas ; on le devine caché derrière cette nuée de pamphlétaires qu'il anime de sa comique audace, qu'il inspire de sa colère plaisante et de ses audacieux lazzis. L'imitation du maître est patente dans la moindre de ces facéties satiriques, guêpes menaçantes et bourdonnantes qui s'abattent chaque jour du pont Neuf sur le cardinal. C'est lui qui est l'âme de toute cette bataille enragée des scribes et des poètes contre le malencontreux Italien, si chiche aux quémandeurs. Atout instant, le mot burlesque reparaît dans les titres des livrets et journaux qui sortent de dessous chaque pierre. Ce ne sont que : Courriers burlesques , Courrier de la cour en vers burlesques, Courrier burlesque de la guerre de Paris, Courrier burlesque de la guerre de Bordeaux, Gazette burlesque, Récit burlesque, Babillard du temps en vers
* Bouffonne, non par sa cause première, ni son but plus ou moins réfléchi, loin de là; mais bouffonne par la plupart de ses héros et de ses actes; par la marche qu'elle suivit, ses bavardages puérils, ses émeutes en l'air, ses stériles et ridicules agitations.
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burlesques1, etc., et tout cela semble plus ou moins grossièrement calqué sur les patrons fournis par Paul Scarron.
N'oublions pas, dans le même genre, la Muse historique de Loret, qui a laissé aussi des Poésies burlesques (Paris, £ommaville, in-4°, 1647). Ce recueil périodique, écrit avec beaucoup de facilité et de naïveté, à défaut d'un plus grand mérite littéraire, est le type de nombre d'autres moins connus, parmi lesquels nous citerons ceux de son gendre Mayolas, et de son continuateur Robinet, la Gazette de Colletet, la Muse de la cour de Subligny, nommée ensuite Muse dauphine, enfin, la Gazette burlesque, qui valut à Boursault, à peine âgé de vingt ans, quelques mois de Bastille, et qu'il remplaça plus tard par sa Muse enjouée, destinée à divertir tous les mois le duc de Bourgogne 2.
Alors la burlescomanie, ainsi avivée, devint une frénésie qui ne connut plus de bornes. Tout le monde s'en mêla, jusqu'aux femmes de chambre et aux valets, dit Pellisson. C'est à cette époque que se rapportent les vers indignés de Boileau :
Au mépris du bon sens le burlesque effronté Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté : On ne vit plus en vers que pointes triviales... Cette contagion infecta les provinces, Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes. Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs, Et, jusqu'à d'Assoucy, tout trouva des lecteurs.
(Arlpoèl.,l.)
Aussi arriva-t-il que, soit ignorance, soit calcul, pour mieux débiter leurs marchandises, sous le couvert de la vogue du jour, les libraires donnèrent même le nom de burlesques aux ouvrages les plus sérieux, — voire à un poëme sur la Passion, qui parût en 1649, — pourvu qu'ils fussent écrits en petits vers, qui étaient le mètre réservé à ce genre et qu'on nommait pour cette raison vers burlesques. « L'usage d'appeler ainsi les petits vers, fait remarquer à ce propos Bruzen de la Martinière, dans son discours en tête des œuvres de Scarron, ne laissait pas d'être fondé en raison; car, si burla veut dire farce, et burlesco ce qui appartient à la farce,
1 Voir M. L. de Laborde, le Palais Mazarin, n. 1. * Mémoires du P. Niceron. Ces ouvrages sont probablement restés manuscrits.
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quantité de farces anciennes et quantité d'autres petites comédies de ce temps-là sont écrites en vers de cette mesure ; et, de même qu'on a appelé vers héroïques les vers alexandrins, ou de douze à treize syllabes, rien n'empêchait qu'on n'appelât vers comiques ou burlesques les vers de huit à neuf, qui avaient été choisis par préférence par les petits poëtes comiques. » Ce mètre était si bien consacré au genre par une habitude devenue en quelque sorte une loi, que Brébeuf, en publiant son travestissement de Lucain, se crut obligé de faire des excuses au public pour avoir employé des vers de sept syllabes, au lieu du rhythme usuel.
Mais ce ne furent pas seulement les pamphlétaires de Ta Fronde qui s'attachèrent en foule à marcher sur les traces de Scarron, à imiter son style, à copier sa manière. Aussi bien que la Mazarinade, le Virgile travesti piqua d'émulation la tourbe moutonnière des imitateurs à l'affût, toujours empressés d'exploiter la vogue. Pendant que les uns suaient à suivre le cul-de-jatte sur le terrain politique, si ce n'est pas là un trop gros mot pour un homme qui ne vit guère de politique en dehors de ses pensions et de son pot-au-feu, les autres s'évertuaient à rivaliser avec lui sur le terrain purement littéraire. On vit paraître coup sur coup diverses parodies des principaux classiques de l'antiquité. Dès 1649, Furetière, alléché par les applaudissements de Scarron, se hâtait de publier avant lui son travestissement du quatrième livre de YÉnéide, sous le titre des Amours d'Énée et de Bidon (in-4°), œuvre peu digne de l'auteur du Roman bourgeois, malgré le chaleureux suffrage de l'abbé Marolles. La même année parut (in-4° et in-12), Y Enfer burlesque, ou le sixième livre de VÉnéide travestie et accommodée à l'histoire du temps, par un anonyme (M. C. P. D.) : c'est une véritable satire, où l'auteur s'échappe souvent, comme d'ailleurs le titre le fait suffisamment entendre, à des allusions contre l'histoire contemporaine. La même année encore, Sommaville publiait YÉnéide en vers burlesques, par Dufresnoy (in-4°; le livre II). En 1650, Barciet, si ce nom n'est point un pseudonyme, donnait la Guerre d'Énée en Italie, appropriée à l'histoire du temps, en vers burlesques (in-12), et Brébeuf le septième livre de YÉnéide enjouée (in-4°). On doit à Claude Petit Jehan, avocat (tel est du moins le nom que donne le privilège, tandis que l'épître dédicatoire est signée L. D. L.) le Virgile goguenard, ou le douzième livre de l'Enéide travesti, puisque travesti il y a (1652). Suivant Marolles, l'auteur était un jeune abbé, fils d'un magistrat. L'ouvrage est dédié à Henri
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de Savoye, archevêque de Rhodes ; il est précède d'une épître et d'une préface très-longues, qui contiennent l'apologie du style burlesque ou goguenard, mélangée de fréquentes digressions et d'historiettes en français farci de latin.
Les frères Perrault firent aussi un travestissement, resté inédit, du sixième livre de YÉnéide. C'est là qu'on trouve ces vers si connus, souvent cités, en particulier par Voltaire et Marmontel, comme de Scarron :
Tout près de l'ombre d'un rocher, J'aperçus l'ombre d'un cocher, Qui, tenant l'ombre d'une brosse, Nettoyait l'ombre d'un carrosse.
En 1655 les frères Perrault avaient publié aussi les Murs de Troie ou V origine du burlesque, en deux chants (in-4°), ou du moins ils en avaient publié le premier chant, composé en commun ; mais le second, tout entier de Claude, est resté manuscrit. Dans cette œuvre d'une plaisanterie ennuyeuse et fade, ils attribuent l'origine du burlesque à la fable que les poètes nous ont laissée sur la construction des murs de Troie par Neptune et Apollon. Ils y ont tracé, sans peut-être s'en apercevoir, la critique du genre en quelques vers, comme l'ont fait d'ailleurs plusieurs autres poëtes burlesques, entre autres Scarron lui-même, — le plus intéressé pourtant à ménager sa création, — dans une de ses épîtres, dans la dédicace du cinquième livre de son Virgile, et dans le passage du sixième livre, où il décrit les champs de deuil des enfers. Les frères Perrault préludaient par là à leurs attaques contre l'antiquité. Remarquons d'ailleurs que tous ces travestissements, toutes ces parodies irrévérencieuses, étaient les préliminaires naturels de la guerre contre les classiques anciens : elles l'annonçaient et y préparaient en même temps les esprits.
Malgré la décadence du burlesque, depuis longtemps disparu de la scène, notre siècle a aussi donné naissance à une de ces bizarres mascarades du Cygne de Mantoue : nous voulons parler du Virgile travesti en dix chants (dont il n'a paru que les quatre premiers) par M. Chayrou (Paris, Dondey-Dupré, 15517, in-8°) *.
* En 1807, parut le Plat du Temple. Virgile en France ou la Nouvelle Enéide, poëme héroï-comique en style franco-gothique (Bruxelles, 2 vol. in-8°). Ce n'est pas une parodie burlesque de Virgile, comme on pourrait
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Le patois, lui aussi, s'en mêla, et le poète ne fut pas épargné dans le dialecte du midi de la France. L'année même où Scarron avait commencé son œuvre, c'est-à-dire en 1648, nous pouvons citer Virgilo déguisât, o VEneido burlesco, par Dévales de Mountech (toulouso, Boudes, in-4°) . Plus tard parurent Los Bucolicos de Virgilio tournados en bers agenes, par Guill. Duprat, 1666; puis VEneido, libre IV, revestit de naous et habillât à la burlesco, par le sieur de Bergoing, 4652; Virgule virai en borguignon (Dijon, 1718- 19-20, in-12), les deux premiers livres et le commencement du troisième de Y Enéide : Pierre Dumay est auteur du premier livre et d'une partie du deuxième; le surplus est de l'abbé Paul Petit. Ce n'est pas, à proprement parler, une parodie burlesque, mais cela y revient par la nature de l'idiome choisi pour cette version. La traduction complète des douze livres de Y Enéide en vers bourguignons, lit-on dans Brunet (IV, 662-3), existe en manuscrit : c'est un badinage un peu long, comme on voit, auquel ont eu part le P. Joly, jacobin, et François-Jacq. Tassinot. Afin que le travail de ces joyeux Bourguignons ne fût pas entièrement perdu pour le pu- ' blic, on en a publié, il y a peu de temps, un extrait (les livres II, IV et VI avec quelques épisodes) sous le titre suivant : Virgille virai en borguignon (1831, grand in-18 ').
Virgile fut sans doute celui qui eut le plus à souffrir de cette espèce de démence littéraire; néanmoins les autres poètes, ses confrères, grecs ou latins, ne furent guère plus épargnés. Ovide, par exemple, avait un côté par lequel il se prêtait mieux au travestissement, et avec de moindres dangers aux yeux des gens de goût : c'est un ancien par la date, mais par la nature de ses ouvrages, un bel esprit moderne, presqu' un Français du dix-huitième siècle. On se le représente volontiers poudré et frisé, faisant la cour aux dames de Trianon, en compagnie du chevalier de Boufflers. Aussi Richer publia-t-il avec succès, en 1649, YOvide bouffon ou les Métamorphoses burlesques, d'abord les quatre premiers livres seulement; il n'y en a qu'un de plus dans les éditions de 1662 et
le croire d'après le titre, mais une violente satire contre la Révolution, Napoléon et sa famille.
4 Si l'on veut avoir une idée des travestissements de Virgile en anglais, allemand, russe, hollandais, etc., on peut consulter les Additions faites par Barbier à la Notice raisonnée de Heyner sur les éditions de Virgile (collect. Lemaire, t. CXXXII, p. 573- ï); la Bibliographie des auteurs grecs et allemands, par Guillaume Engelman, in-8% etc.
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1665. Scarron a mis un madrigal en tête de cette œuvre rivale, presque digne de la sienne.
L'année suivante vit éclore le premier livre de Y Art d'aimer travesti en vers burlesques, par D. L. B. M. (rien dans Barbier sur cet anonyme) . Ce fut la même année aussi que parut la plus célèbre de ces mascarades : l'Ovide en belle humeur du sieur d'Assoucy, empereur du burlesque, qui s'est attaqué également à Claudien, dans son Ravissement de Proserpine.
En 4662, un; anonyme, sur le compte duquel le Dictionnaire de Barbier ne nous renseigne pas non plus, travestit encore Y Art d'atmer et le Remède d'amour, avec une préface cavalière où il avertit le lecteur qu'il se soucie fort peu de ce qu'on dira de son œuvre : c'est pourquoi nous n'en dirons rien. Ce dernier poëme fut platement translaté en vers burlesques par le médecin du Four, en 1666. L'année précédente, le chevalier de Lontaud avait traduit dans la langue de d'Assoucy les harangues d'Ulysse et d'Ajax pour la dispute des armes d'Achille, et le changement du sang d'Ajax en hyacinthe.
Les Héroïdes avaient fourni aussi, en 1650, à Henri de Picou le sujet d'une épître burlesque de Pénélope à Ulysse; mais ce n'était là que l'accessoire et l'appendice d'une œuvre plus considérable du même auteur : Y Odyssée d'Homère ou les Aventures d'Ulysse en vers burlesques (les deux premiers livres seulement), in-4°, dédiée au prince de Conti. On voit que la parodie ne respectait pas même le père des poètes et de la poésie. En 1657, un anonyme publiait le premier livre de Y Iliade envers burlesques (in-1 2), d'un style assez aisé.
Au siècle suivant, Marivaux, se faisant à son tour l'adepte d'un genre qui semblait devoir révolter tous ses instincts littéraires, donnait (1716) Y Homère travesti ou l'Iliade en vers burlesques. Mais, indépendamment de sa nature d'esprit, qui était la moins faite pour réussir dans une pareille œuvre, il y avait deux raisons qui suffiraient à expliquer l'échec de l'auteur. D'abord il voulut travestir Homère sans l'avoir lu, se réglant simplement sur la prétendue traduction de la Motte, qui ne l'avait pas lu davantage. En outre, il eut assez peu de goût pour dénaturer un genre innocent et moffensif, en essayant d'en faire un instrument de polémique contre Homère. Cette parodie, au lieu d'être un badinage d'esprit, affichait les prétentions d'une machine de guerre contre les partisans de l'antiquité : il était impossible d'y mettre plus de maladresse Marivaux fut également soupçonné, malgré ses dénégations, d'être
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l'auteur du Têlémaque travesti i, et c'est encore à lui qu'on l'at-1 tribue généralement aujourd'hui. Il avait raison de se défendre de cette œuvre honteuse, mais il aurait eu plus raison encore de ne pas l'entreprendre.
En 1726 paraissait Homère danseur de corde (ou Y Iliade funambulairé), petit volume in-12, attribué à l'abbé Faure par Goujet, qui dit n'en connaître que le titre.
Homère fut à peu près le seul poëtc, mais non le seul écrivain grec auquel se soit attaqué le burlesque. Hippocrate lui-même, qui le croirait? paya son tribut à la contagion générale, et l'on vit paraître, en 1654, Y Hippocrate dépaysé, ou la version paraphrasée de ses aphorismes en vers françois. Deux ans après, c'était le tour de l'École de Salerne, que Martin mettait en vers burlesques (Leyde, Elzév., in-12). On prétend que Guy-Patin prit part à cet ouvrage.
Revenons aux auteurs latins, dont nous sommes loin d'avoir épuisé la liste, car ils se prêtaient plus facilement aux tentatives de la Muse comique, et chacun, en fouillant dans ses souvenirs de collège, y pouvait trouver sans peine une base suffisante pour y asseoir son monument burlesque. En 1652, il parut (in-4°) trentehuit odes d'Horace travesties, sans avertissement, préface, ni nom d'auteur. La plaisanterie était fade; l'ouvrage rempli de quolibets et, malheureusement, de platitudes. Ce petit livre lancé dans le monde t ans répondants fut attribué par les uns à d'Assoucy, à YOvide duquel on le trouve souvent réuni ; par les autres à Henri de Picou, dont nous avons vu le nom plus haut : c'est, en particulier, l'opinion de Bruzen de la Martinière, l'éditeur de Scarron. Mais la Monnoye, Camusat dans ses Mémoires historiques et critiques, et Barbier, le mettent, avec toute vraisemblance, sur le compte de Ch. Beys, auquel on doit Y Hôpital des fous.
Brébeuf, non content de son Enéide enjouée, publia, en 1656, un travestissement du premier livre de Lucain, qu'il avait si fièrement traduit un an auparavant. On voit que les esprits les plus sérieux, et, si je puis dire, les plus hautains, se laissaient entraîner comme les autres. Sans adhérer entièrement au panégyrique outré de du Hamel, confirmé par Baillet, ni même aux éloges de Guéret, qui, dans son Parnasse réformé, fait louer le travestisseur par la bouche même du travesti, il faut reconnaître qu'en somme, mal-
* Il y a aussi Y Élève de Minerve ou Têlémaque travestit 1759, trois vol, in-12, par Junquières.
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gré des longueurs, des bouffonneries froides et forcées, il y a dans cet ouvrage un assez grand nombre de passages agréables, et qu'on n'y trouve pas la platitude qui fait le principal caractère de tant d'autres.
En 1657, François Colletet, le fils de l'académicien Guillaume, donna le Juvénal burlesque, satire sur les mœurs du temps, où, en réalité, il se borne à imiter quelques endroits de la première pièce de Juvénal.
De toutes ces mascarades de poëmes sérieux, le meilleur peutêtre, après le Virgile travesti, c'est la Henriade travestie, publiée par Monbron (Berlin, 1758, in-12, aux dépens du public), où l'on trouve d'excellentes pages et qu'on réimprime souvent encore.
On a souvent rangé sous la même dénomination un grand nombre d'autres ouvrages qui se rattachent beaucoup mieux, ou même qui se rattachent nécessairement à d'autres catégories, par exemple au poëme badin ou héroï-comique. Tels sont le Dulot vaincu de Sarrazin, YHudibras de Butler, la Querelle des apothicaires et des médecins du docteur Garth, dont Voltaire a librement traduit le début, et dont le titre, sinon le contenu, rappelle une œuvre bouffonne du P. Garneau, Gélestin : la Stimmimachie ou le Grand combat des médecins modernes touchant Vusage de l'antimoine, poëme histori-comique, 165(3, in-8°. D'autres appartiennent au paradoxe plaisant, comme YÉloge de la folie d'Érasme, prototype d'une foule de badinages de même nature, qui n'ont pas tous, à beaucoup près, ce bon goût, cette finesse, cet élégant atticisme. Nous citerons entre autres, pour avoir été souvent rangés dans le genre burlesque : au seizième siècle, YÉloge de l'ivrognerie, par l'Allemand Ghr. Hegendorf; YÉloge de Néron par Jérôme Cardan; au dix-septième, les panégyriques de l'Ane et du Pou, par Daniel Heinsius ; au dix-huitième, une nouvelle apologie de ce dernier animal, par Mercier, qui y joignit un autre panégyrique encore plus étrange, que je n'ose désigner plus nettement ici; celle delà Goutte, par Coulet, de l'Ivresse, par Sallengre1, etc.
En dehors des travestissements cités plus haut, nous ne devons pas négliger un certain nombre d'autres ouvrages, burlesques aussi, si l'on veut bien prendre ce mot dans son sens usuel le plus large, et, en définitive, celui auquel nous sommes obligés de re-
* On peut voir beaucoup d'autres exemples cités dans les Curiosités littéraires de M, Lud. Lalanne, en. du genre burlesque (Delahays, in-16).
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venir le plus souvent, pour ne pas dérouter les idées du lecteur. Nous rencontrons d'abord cette étiquette en tête de beaucoup de productions, comme le Tracas du pré de la Foire en vers burlesques, 1620 *; le Procès burlesque entre M. le Prince et madame la duchesse d'Esguillon, 1649, in-4°; la Ville de Paris en vers burlesques, par Berthaud (1654, in-4°); les Tracas de Paris en vers burlesques, par Fr. Colletet; la Description de la ville d'Amsterdam en vers burlesques, par Pierre le Jolie, 1666; la Relation du voyage de Brème en vers burlesques (par Clément, 4676, in-12). En 1649, nous trouvons la Guerre burlesque (par de la Frenaye, in-4°), de laquelle nous rapprocherons, uniquement à cause de la similitude des titres, la Guerre comique (anonyme, 1668, in-12), imitation ou paraphrase languissante de la Batrachomyomachie. Puis des pièces de théâtre : Y Apothicaire dévalisé, comédie burlesque (1660) de l'acteur-auteur de Yilliers, qui a fait suivre aussi son acte des Ramoneurs de Fragments burlesques, petites pièces à la façon de Scarron ; la Mort burlesque du mauvais riche, par Les Isles le Bas (Gaen, 1663, in-12), une de ces tragédies bouffonnes, comme il y en eut alors un certain nombre, par exemple le Galimatias, du sieur Deroziers-Beaulieu (1639), véritable amphigouri, qui a pu servir de modèle à ceux de Collé ; la Mort de Lustucru lapidé par les femmes, dont on voit la première scène dans les Véritables Précieuses de Somaize ; la Mort de Cochon de mademoiselle Deshoulières, et au siècle suivant les Tragédies burlesques de -P. Rousseau, de Grandval père et fils, de MM. Fleury et De Lorme. Joignons-y encore les Ivrognes, comédie satiri-burlesque (Cologne, 1687, in-12).
Ce n'est pas tout à fait sans doute une pièee; de théâtre, comme ce n'est pas tout à fait non plus une œuvré burlesque, que le Chapelain décoiffé, mais il tient d'assez près aux deux genres pour que je le mentionne ici. On sait que Boileau y a largement contribué. Bien plus, cet adversaire intraitable de Scarron, de d'Assoucy et de leurs adhérents, a fait expressément une parodie burlesque de la première ode de Pindare, en la tournant contre Perrault ; il l'a commencée du moins : on en peut lire le début dans ses œuvres, et Brossette nous apprend que, sans sa réconciliation avec l'auteur de Peau-d'Ane, il l'aurait poursuivie jusqu'au bout.
4 Si ce dernier mot fait partie du titre, comme semble l'indiquer Je Manuel de Brunet, il faudrait en conclure qu'il était employé en France avant Sarrazin.
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Voilà donc Boileau lui-même rangé parmi les auteurs des classiques mis en burlesque!
On sait qu'on doit encore au même un Arrêt burlesque, qu'il rédigea, en collaboration avec Racine et Dernier, lorsqu'il fut question, en 1674, d'interdire l'enseignement de la philosophie de Descartes. Cet arrêt avait été précédé d'une Requête burlesque de Bernier, beaucoup moins connue.
Citons enfin les Fantaisies, Imaginations et Paradoxes de Bruscambille; les œuvres de Tabarin et de ses disciples; les prologues et chansons de Gaultier-Garguille et Turlupin; les productions du Savoyard, le chantre patenté de la Samaritaine; les Bigarrures et Touches du Sr des Accords, Tabourot, et une foule d'autres qu'on peut voir dans Brunet (t. V, p. 366-67); les Jeux de l'inconnu, d'Adrien de Montluc, comte de Cramail, l'auteur de le Herty; le Paris ridicule de Claude le Petit et la Borne ridicule de Saint- Amant; les Amitiés, Amours, Amourettes, du bouffon le Pays; la plupart des ouvrages de du Souhait, son digne confrère; les Œuvres burlesques de Nouguier (1650, in-8°);la Petite varlope en vers burlesques, à la fin du siècle; le Testament sérieux et burlesque d'un maître savetier (Troyes, in-lc2, sans date). Les recueils du temps, sotisiers, trésors des récréations, courriers facétieux, etc., sont remplis de beaucoup d'autres pièces analogues, qui se vendaient par milliers sur le pont Neuf, et dont on trouvera quelques-unes, qui peuvent servir d'échantillons, dans les Variétés historiques et littéraires, éditées par M. Edouard Fournier. Tout cela ne mérite guère de nous arrêter.
La dévotion même s'était aussi lancée dans le burlesque, et elle s'exprima plus d'une fois alors dans cette langue peu dévote par nature et par tempérament. Il suffira de citer la Seringue spirituelle pour les âmes constipées en dévotion; le Démon travesti, découvert et confus, par Jacques-Jacques; la Tabatière spirituelle pour faire éternuer les âmes dévotes vers le Sauveur, ouvrages fort sérieux, non par la forme, mais par le but et par le fond.
Marigny, le chansonnier de la Fronde, Colletet, Bautru, Ch. Sorel, Pelletier, Oudin, Gabriel Chapuys, de Cholières, etc., ont également fourni leur contingent au genre. L'auteur anonyme de la Pompe funèbre de Scarron, une de ces pièces comme on en faisait alors à la mort de chaque écrivain marquant, et qui se rattachent souvent par quelque point au burlesque, met les statues de Régnier, d'Ouville et Maynard dans le temple où s'accomplissent les funérailles de l'auteur du Typhon. Mourant,
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celui-ci a choisi pour successeur Bois-Robert; mort, son cercueil est escorté par Audin, Bardou, Monbrun, du Bosc, etc. Cette iiction peut nous aider à reconstituer les forces actives de l'armée du burlesque à cette époque, en nous indiquant quels étaient alors , dans l'opinion, les meilleurs rivaux et les héritiers présomptifs de Scarron.
Mais on juge bien que, dans cette rapide et très- incomplète esquisse, nous avons beaucoup moins prétendu épuiser chaque série, ce qui serait absolument impossible, et ce que nous n'aurions pas tenté quand même nous eussions pu à la rigueur en venir à bout, qu'en donner simplement une idée que nous croyons suffisante pour notre but, et qui mettra le lecteur curieux à même de compléter nos recherches, s'il en a envie. Une fois sur ce terrain large et vague, le champ qui s'offre à nos yeux est, pour ainsi dire, illimité : il faudrait énumérer jusqu'à la moindre de ces facéties innombrables, jusqu'au dernier de ces livrets bouffons, que l'on voit éclore par myriades, surtout aux alentours de la Fronde, dans les bas-fonds de la littérature. Toutes ces productions infimes, dont les meilleures sont presque toujours si pitoyables, étaient engendrées par l'apparente facilité du genre. Scarron rimait si aisément, ses vers coulaient à la douzaine, comme il dit, avec tant de négligence et de laisser-aller, qu'il n'y avait, ce semble, qu'à mettre la main à la plume et à jeter sur le papier les moindres billevesées qui passaient par la tête, pourvu qu'elles fussent contre la raison et le bon sens, pour rivaliser avec lui. Tous ces avortons de la Muse, qui, ne pouvant atteindre au poëme ni même au sonnet, se rejetaient sur cette proie, s'étaient mépris sur la nature du burlesque, qu'ils pensaient consister simplement en quelques fades pointes et en quelques plats et grossiers badinages; ils n'avaient pas réfléchi que ce qui faisait la supériorité de Scarron, c'étaient un naturel et une naïveté qui ne s'imitent point. Le burlesque coulait chez lui de source, et il lui eût été impossible de n'en pas faire, tandis que, chez eux, c'est une allure qu'ils prennent de propos délibéré, un masque qu'ils revêtent à force d'efforts, une physionomie empruntée, c'est-à-dire fausse et froide.
Une fois à l'œuvre, ils virent, à leur honte, que la chose était tout autre qu'ils n'avaient cru. Le nombre est immense alors de ces victimes de Scarron. Tous ces échecs sont peut-être le meilleur éloge qu'on puisse faire de notre auteur; mais, sur le moment, ce fut ce qui contribua le plus à décrier le genre et à le faire tomber dans un irrémédiable discrédit.
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En 1658, ce débordement malsain de la vase littéraire en était venu au point que le père Yavasseur jugea urgent de jeter le cri d'alarme, dans un in-quarto latin, portant pour titre : De ludicra dictione. Il y démontrait catégoriquement, avec toutes sortes d'élégances cicéroniennes : 1° qu'aucun écrivain grec n'avait usé du burlesque; 2° qu'aucun écrivain latin n'en avait usé davantage; 3° qu'il n'en est même question nulle part dans l'antiquité, non plus chez Aristote ou Longin que chez Quintilien ou Horace; 4° qu'il n'y a pas une seule raison qui en puisse autoriser l'usage; 5" qu'il y en a beaucoup, au contraire, qui l'interdisent. La conclusion découlait naturellement de ces prémisses rigoureuses. Gomment résister à ce formidable appareil de logique, d'éloquence et de beau style; et que voulez-vous que fit ce pauvre burlesque contre un si rude jouteur? Évidemment, il n'était ni assez docte ni assez grave pour répondre sur le même ton : il ne lui restait qu'à rire du savant homme qui s'évertuait à broyer une fourmi avec des pieds d'éléphant, et c'est là ce que dut faire Scarron, j'imagine, s'il lui prit fantaisie de lire, dans son fauteuil mortuaire, cette admirable dissertation.
Le père Vavasseur n'avait oublié qu'un point : c'était d'éclairer sa lanterne. Son livre ne porte pas, faute d'avoir nettement défini le burlesque proprement dit, d'en avoir discerné le caractère précis et dessiné les linéaments. Il est vrai que c'était difficile, mais ce n'était pas moins indispensable. D'ailleurs, on se fera une idée des préventions du révérend père quand on saura que, rencontrant sur. son chemin, dans l'antiquité, le petit poëme bouffon Marcus Grunnius Corocotta Porcellus, testament d'un pourceau dicté par lui-même, il ne manque pas d'en faire gravement l'éloge. Dès lors, il est permis de conclure que la question était jugée pour lui à priori, avant tout examen, et qu'il eût loué de même le Virgile travesti, s'il l'eût rencontré chez les Grecs ou les Latins.
C'est d'après le conseil et sur la demande de Balzac qu'il avait entrepris son œuvre. Celui-ci étant mort avant qu'elle fût achevée, il n'en conserva pas moins la forme adoptée d'abord. Dans tout le cours du livre, c'est à Balzac qu'il adresse la parole, et dans sa péroraison, c'est encore lui, avec l'Académie tout entière, qu'il appelle à la rescousse contre les barbares.
Il était un peu tard, on en conviendra, et les vivants n'ont pas grand' chose à redouter d'un mort. Mais, auparavant, Balzac luimême avait dit son mot dans le débat. Sa vingt-neuvième dissertation critique, justement adressée au père Vavasseur* est une
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sévère condamnation du burlesque; mais il a eu soin de faire remarquer qu'il n'était en cela que le rapporteur et le greffier d'un ami, ajoutant que, pour lui, il gardait un tempérament entre une trop grande indulgence et une rigueur excessive; qu'en tout cas il voudrait au moins, comme nous l'avons vu, excepter quelques pièces de la proscription, mais qu'il n'admet point un burlesque durant toujours et dégénérant en habitude, ^Jas plus quun carnaval perpétuel. Ce jugement est fort juste et fort sage. Si nous avions besoin, d'ailleurs, de compléter son opinion et de l'éclairer par ses fluctuations mêmes, pour mieux faire voir encore qu'il était loin d'aller, lui le pompeux écrivain et l'ami de toutes les élégances, jusqu'à l'hostilité systématique contre une littérature qui%semblait devoir exciter toute son antipathie, nous citerions cette lettre à Costar, reproduite en tête des œuvres du cul-de-jatte (1648, in-4°, Touss. Quinet), où il exalte, en prose française et en vers latins, la personne et les productions de Scarron.
Mais, en dépit de ses adversaires et de ses champions, le burlesque n'eut qu'une courte durée de vogue. Le législateur du Parnasse acheva de lui porter les derniers coups. Passé 1660, cette monographie ne pourrait plus guère enregistrer que des pièces aussi courtes que rares. Seulement le mot s'est implanté dans la langue, et reparaît souvent.
L'idée du Virgile tratiesti a pu être fournie à Scarron par YE-* neide traveslitade l'Italien Jean-Baptiste Lalli (Roma, 1633, in-8°), comme celle de son Roman comique par le Viage entretenido de l'Espagnol Rojas. Mais, dans l'un aussi bien que dans l'autre cas, ce ne fut qu'une inspiration lointaine, dépouillée de toute imitation directe, et même, à ce qu'il semble; de toute réminiscence. Les sujets seuls se tiennent par le fond; quant aux détails et à l'exécution tout entière, ils diffèrent, parce qu'ils portent dans chaque ouvrage l'empreinte particulière de la personnalité de chaque auteur.
C'était une bonne fortune pour Scarron qu'un pareil sujet, fait à souhait pour un poëte burlesque, car il offrait la ressource immense d'un contraste prononcé, non-seulement entre les person-
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nages et leur manière de parler ou d'agir, mais encore entre le poëme original et celui du parodiste. Par là se trouvaient élevées à un degré plus haut pour quiconque avait lu Virgile et s'en souvenait, c'est-à-dire pour tout le monde, la puissance et la portée de la plaisanterie de Scarron.
J'ai démontré comment et pourquoi le Virgile travesti était un poëme burlesque, tandis que le Typhon n'était qu'un poëme bouffon. Cette même différence, qui les range dans des genres si distincts, est cause également de la supériorité essentielle du premier sur le second. Pour mieux le comprendre, qu'on se représente la distance qu'il y aurait entre une caricature de fantaisie, spirituelle sans doute, mais ne répondant à aucun objet réel, et une charge, juste et vraie dans sa comique exagératiori, qui consisterait à travestir des types connus de tous et auxquels tous s'intéressent; par exemple entre ces magots chinois qui grimacent sur les potiches, et ces dessins où Granville a si bien su, en outrant certains traits, qui existent réellement dans le modèle, et qui ressemblent encore, môme sous ce nouveau masque, donner à l'homme une physionomie d'animal. Dans le premier cas, il n'y a guère que l'intérêt d'une curiosité vulgaire et de ce rire instinctif qu'excite en nous une certaine espèce de difformité; ou, si quelque idée de comparaison s'y mêle, c'est d'une manière vague et sans pouvoir s'arrêter sur un objet fixe. Dans le second, à ce banal attrait de curiosité et de rire, s'ajoute l'attrait plus relevé du rapprochement que fait le lecteur entre l'original et la caricature, de la signification qu'il cherche à la parodie.
Figurez-vous qu'un dessinateur vienne, qui, d'un crayon alerte, facile, spirituel, exécute devant vous la charge de l'Antinous ou de la Vénus de Milo : il y aura là, sans doute, quelque chose de sacrilège au premier abord pour les esprits délicats et les goûts sévères; mais que cette charge soit faite avec candeur, sans intention de dénigrement, par le naturel et invincible penchant d'un esprit tourné vers le côté plaisant des choses, bien qu'il n'en comprenne pas moins ce bel original et qu'il le montre même dans sa parodie ; qu'il ait ingénieusement saisi les points vulnérables du chefd'œuvre, et qu'il ait su les noter de son crayon avec une malignité naïve et sans prétention; enfin que son œuvre soit vraiment d'un effet irrésistible; que ce travestissement qui, manqué, ferait mal au cœur, soit absous par un franc succès de rire, — car c'est là le point difficile et la justification sans réplique, — il y aura dans ces qualités de quoi faire passer son audace aux yeux de tous, de
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quoi même intéresser les meilleurs et les plus judicieux esprits. Or voilà justement ce qu'a fait Scarron : nous le verrons plus A loisir et en détail.
Je désire seulement qu'on ne m'accuse pas, dès à présent, de traiter le Virgile travesti en chef-d'œuvre et d'exagérer la louange, comme font la plupart des commentateurs. Le tour de la critique viendra après celui de l'éloge; ou plutôt mon intention ici est moins de tracer un éloge que d'expliquer ce livre et d'en exposer la nature précise. J'espère qu'on a compris maintenant l'avantage que le Virgile travesti a sur le Typhon, du moins par le sujet, car il n'entre pas dans mon but de poursuivre la comparaison jusque dans les détails.
Scarron trouvait donc non-seulement son canevas tout fait, mais, pour ainsi dire, les contrastes mêifre indiqués d'avance. Yirgile lui fournissait les vers, le langage, les actes, les caractères tout prêts pour son travestissement. La route s'ouvrait en ligne directe; il n'avait qu'à marcher droit devant lui, en se laissant aller à son génie naturel, invinciblement porté à tout voir, même les plus grandes choses, sous la physionomie la plus commune et avec les particularités les plus bourgeoises. De là devait résulter un perpétuel contraste, qui ne pouvait manquer d'être fécond en situations plaisantes. Il était bien sûr d'avance que là où, dç lui seul, il eût excité le rire, il l'exciterait doublement par l'opposition avec son modèle, et que Virgile se chargerait, en quelque sorte, de donner une nouvelle force aux bouffonneries de Scarron. Et combien Yirgile ne se prêtait-il pas mieux à cette entreprise, sinon qu'Homère, du moins qu'Horace et Lucain ! Et combien ce choix n'était-il pas le plus heureux de tous, car je n'ose dire le plus judicieux, de peur que le mot ne paraisse déplacé en semblable matière. C'était une étrange aberration du sens burlesque dé s'attaquer à Horace, qui n'offrait pas de caractères à parodier, c'est-à-dire qui manquait de la plus précieuse ressource du genre ; à Lucain, le poêle austère, ou plutôt l'historien éloquent et tendu, à qui font défaut et le merveilleux et la variété. Scarron n'eût pas commis cette maladresse.
Que ceux qui n'ont pas lu VÉnéide, s'il en est qui ne l'aient pas lue, ne lisent pas le Virgile travesti : la plupart des traits de Scarron, et ses meilleurs, seraient perdus pour eux. Mais les autres, sans en excepter ceux-là qui refuseront le plus complètement leur suffrage à l'entreprise, seront certainement frappés, je ne dis pas de l'art (il n'y en a pas à proprement parler dans Scarron) , mais du
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bonheur singulier avec lequel il trouve toujours le côté burlesque des plus grandes choses, des plus nobles personnages et des plus beaux vers, et de la verve abondante et facile avec laquelle il les met en lumière. A défaut d'atticisme, ils lui reconnaîtront un si riche fonds de bonne humeur, qu'il est impossible de ne pas se laisser envahir par cette gaieté communicative dont les grimaces mêmes, — car elle en a quelquefois, — ne trahissent jamais l'effort. C'est une mascarade sans doute; mais il y a des mascarades ingénieuses et divertissantes dont les esprits les plus sérieux et les plus sévères ne peuvent s'empêcher de rire. Quant aux critiques qui s'évertuent à démontrer doctement que cette mascarade est contraire au bon goût, ils ressemblent à ces gens moroses qui, voyant passer un homme en carnaval sous un déguisement grotesque, l'arrêteraient pour lui dire que son habit n'est pas conforme aux idées reçues et au décorum. « Eh ! mon ami, pourrait répondre Scarron comme ce masque, je le sais bien, et c'est précisément ce que j'ai voulu. »
Mais il ne faut pas seulement chercher dans le Virgile travesti l'épanouissement d'une haute faculté comique, on y trouve aussi une véritable critique littéraire, souvent sérieuse sous sa bouffonnerie: MM. Guizot et Gérusez l'ont fait remarquer avant nous, et, avant eux, Marmontel voyait dans Scarron un des hommes de son temps qui aient eu le plus de goût, et assurait que c'est dans son poëme burlesque qu'on rencontre les critiques les plus fines de 1 Iliade et de Y Enéide. De ce côté, en effet, le cul-de-jatte est bien supérieur à Perrault et à la Motte. Sous l'enveloppe la plus folle peut se cacher beaucoup de philosophie, de jugement et de raison. On assure qu'il en est ainsi pour Rabelais; il en est certainement de même, au moins quelquefois, pour Scarron. Qu'il transforme daine Élise en une grosse, grasse et vigoureuse dondon, camuse, sentimentale, à qui le veuvage pèse; Anne, sa sœur, en une entremetteuse complaisante; Cassandre en faiseur d'almanachs; Vénus en gouge; Anchise en un bonhomme ennuyeux et paterne; Evandre en un vieux radoteur qui se perd dans des souvenirs puérils et d'interminables parenthèses ; Priam (dont le portrait est la perfection du genre) en un barbon crédule et envieux; Junon en une dame acariâtre, troublant sans cesse le ménage divin, il n'y a là, d'une part, qu'une bouffonnerie adroite, sachant tourner au burlesque les plus sérieuses peintures par la seule exagération de quelques traits; de l'autre, qu'une satire individuelle de certains personnages historiques ou fabuleux, sans que le poëme de Virgile
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soit précisément en cause. Mais il n'en est plus de même dès qu'il s'agit d'Énée, qui appartient en propre à Y Enéide, et qui existe à peine en dehors. Il y a donc autre chose et plus qu'une bouffonnerie dans ce bigot pleurard, un peu niais, prolixe, ennuyeux, tout confit en oraisons jaculatoires et en tendresses inopportunes, que nous voyons reparaître de l'un à l'autre bout dans le Virgile travesti; il y a? comme je le disais plus haut, une critique littéraire, et trèsfinement conçue, quoique souvent écrite avec grossièreté. C'est moins à Énée qu'à Virgile lui-même que s'adresse cette joyeuse parodie. Pour faire son héros, Scarron n'a rien eu à inventer, rien même à dénaturer dans le sens rigoureux du mot ; il n'a eu qu'à appuyer plus fort et à marquer davantage. Ainsi ce travestissement n'est pas aussi grotesque qu'on pourrait le croire. Les héros de Virgile sont déguisés, non en caricatures, mais en bons bourgeois de Paris, vrais, naïfs, naturels, ayant chacun sa physionomie digne de la vraie comédie et non de la farce. Ce qui est burlesque, c'est le contraste, et le contraste seul. Que ce soient des personnages de fantaisie au lieu d'être des personnages consacrés par la poésie et l'histoire ; qu'ils agissent dans un autre milieu, dépouillés de leurs titres et de leur dignité, et ils seront simplement comiques.
C'est donc à la fois, d'une part, avec des traits pris dans le vif et le vrai de la nature humaine, de l'autre, avec les propres caractères de ces personnages et les propres idées du poëte latin, que Scarron a fait sa parodie, en se donnant l'allure d'un conteur ignorant, ingénu, positif et trivial.
Tous les juges ont reproché à Virgile la faiblesse, l'indécision de son héros, ses larmes continuelles, et celte fastidieuse répétition du pius jEneas, qui revient à chaque page. Ces défauts, Scarron les lui a reprochés aussi à sa manière. Il a fait mieux, il les a mis en relief, comme ce critique qui, voulant démontrer à un peintre les mauvaises proportions d'une figure à peine dessinée dans la pénombre de son tableau, accusa plus fortement , en les marquant d'un crayon un peu brutal, mais sans les déformer, des traits que leurs contours trop vagues dérobaient en quelque sorte aux regards.
Le Virgile travesti est plein de vers coulant de source, qui sont autant de coups de crayon donnés sur les contours de la figure d'Énée. a Et moi, lui fait dire notre auteur,
Et moi, qui suis un peu trop prompt, Du poing je me cogne le front. — i^L, II.)
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...Il étoit homme fort tendre...
Et son visage de rosée
Avoit la peau tout arrosée
Quand quelqu'un devant lui pleuroit. — (V.)
Pour iEneas, je sais fort bien
Qu'il parloit longtemps en un rien,
Tant sa langue étoit bien pendue. — (VIII.)
jEneas pleurant comme un veau...
Je crois vous avoir déjà dit
Qu'il donnoit des pleurs à crédit
Et qu'il avoit le don de larmes '. — (VI.)
Si des caractères nous passons aux détails des faits, nous retrouverons encore, en de nombreux passages, la critique mêlée d'une façon piquante à la parodie, et toujours, ce qu'il importe de remarquer, avec une incontestable justesse. Scarron relève au passage d'une façon dont l'auteur le plus irritable aurait peine à se lâcher, les invraisemblances, les impossibilités, les singularités, les inadvertances de son modèle, tantôt directement, tantôt indirectement, sans avoir l'air d'y toucher. Ce n'est pas que je veuille lui prêter l'impertinent dessein de se poser en redresseur et en Aristarque de Virgile. Non. Son poème burlesque ne visait certes pas si haut. Il n'y a vu qu'un magnifique thème à bouffonneries ; mais cela ne l'empêche pas, chemin faisant, de noter d'un doigt malin les taches de l'original, plutôt par espièglerie d'écolier que par fatuité de critique.
Nous allons citer quelques passages à l'appui de cette remarque, parce que le fait est curieux et qu'il y a assez à reprocher à Scarron pour qu'il soit équitable de relever ce qui est à son honneur.
Dans le premier livre, Énée et Achate, arrivés 4 Carthage, examinent une galerie de tableaux :
Mais qui n'étoient pas peints à huile,
ajoute aussitôt Scarron. Et voilà l'anachronisme de Virgile discrô-
* Pour le dire en passant, Scarron pouvait bien avoir ses raisons particulières d'appuyer si souvent sur ce larmoiement d'Énée : il paraît que lui-même ressemblait, de ce côté, au héros de Virgile. Nous en trouvons le témoignage en maint endroit de ses œuvres (Êp. à madame Tambonneau ; Êp. chagrine au marèch, d'Albret; 2* légende de Bourbon ; lettre à M. de Vivonne).
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tement souligné. Ces tableaux représentent les malheurs de Troie. Gomment la nouvelle a-t-elle pu en parvenir assez vite en cette contrée lointaine, pour que les Troyens, en débarquant, les trouvent faisant déjà le sujet d'un musée? C'est de quoi n'oublie pas de s'étonner Scarron, mais avec bonhomie, sans contester la chose, puisqu'elle est avancée par Virgile, et se bornant à s'écrier :
Ehl qui l'auroit jamais pense Que de tout ce qui s'est passé Dans les affaires de Phrygic, On eût nouvelle en la Libye?
Si Énée et Anchise demeurent cachés dans la nue plus longtemps qu'il ne semble nécessaire, surtout lorsqu'ils sont assurés de la bonne volonté de .Didon, notre auteur a soin de faire dire à ce dernier :
Passerons-nous ici l'année?
Qu'espérons-nous gagner ainsi?
Nous n'avons plus que faire ici.
A ces passages déjà signalés avant nous, nous en ajouterons d'autres, choisis au milieu d'un grand nombre.
Scarron n'a pas manqué de se récrier, toujours avec la même candeur apparente, à propos de ce cheval de bois, l'une des plus singulières inventions de l'épopée1, contre lequel, Napoléon, à Sainte-Hélène, s'élevait avec tant de force, le regardant comme une imagination impossible et ridicule :
Je ne sais comment diable ils firent : Dans ce grand cheval ils bâtirent Toutes sortes de logements, Sans oublier des aisements.
Un peu plus loin, Priam interrompt Sinon qui commence, lors-
* Il faut bien avouer que les anciens n'étaient pas forts même dans leurs ruses les plus renommées : je n'en excepte pas le prudent Ulysse, dont les stratagèmes tromperaient peu de monde aujourd'hui, et à qui pourraient en remontrer plus d'un simple lycéen en lutte avec un maître d'études.
EN FRANCE. xxxi
qu'on lui demande son histoire, par entretenir ses auditeurs de Palamède, fils de Bclus :
... Laissons, je vous prie, En repos ce Palamedes, Sa femme et son père Aulides, Et nous racontez votre vie Sans tant de généalogie.
Il est vrai que là Scarron avait un peu enchéri sur l'original, pour avoir le droit de placer cette boutade dans la bouche de Priam.
Après la distribution des récompenses aux vainqueurs dans la course des vaisseaux, il a grand soin de nous faire remarquer un oubli du poëte.
En cet endroit maître Virgile Ne nous fait point savoir qui fut Celui qui ces beaux présents eut.
A propos du rameau d'or que cueille Enée, voici une observa lion fort juste, sous sa forme plaisante :
Messire Maron le compare A la gomme jaune qui luit Sur la branche qui la produit.
La comparaison est faiblette, N'en déplaise à si grand poëte :
11 devait en sujet pareil, Mettre lune, étoile ou soleil.
On connaît le beau vers que Virgile place dans la bouche de Salmonée au Tartare :
Discite justitiam moniti, et non temnere divos.
Il n'a qu'un tort, et Scarron va nous l'apprendre :
Cette sentence est bonne et belle; Mais en enfer à quoi sert-elle?
Salmonée s'adresse, en effet, à des gens qui ne peuvent plus guère profiter de cet excellent conseil.
A la théorie déroulée par Anchise à Énée, sur les corps et l'âme du monde, théorie d'une poésie élevée, mais dont la clarté n'est pas la qualité première, notre auteur burlesque fait répondre irré^
xxxii DU BURLESQUE
vérencieusement par le héros ce que beaucoup de lecteurs se sont dit certainement, avec plus de respect :
Ma foi, je ne vous entends pas, Et, dès la quatrième ligne, Soit que je n'en sois pas trop digne, Je n'ai rien du tout entendu.
Ailleurs, sa critique est plus générale, et va droit à tous les poètes anciens et aux fictions mythologiques. C'est ainsi que, nous représentant Mercure qui s'ajuste des talonnières, comme un postillon mettrait ses bottes, il ajoute :
Car ce dieu ne pourroit sans elles, Quoique dieu, non plus qu'un caillou, Yoler sans se casser le cou.
S'agit-il de la comparaison classique, et si mal fondée, des chants les plus mélodieux avec celui du cygne :
Je crois savoir, de bonne part, Qu'un cygne non plus qu'un canard, N'a pas la voix fort agréable.
Quelquefois même, c'est un trait de satire qui s'adresse aux mœurs du temps, aux vices, aux ridicules, aux modes, comme eut pu faire Boileau, par exemple, quoiqu'en tout autre style. Là, il nous représente Didon, parlant un peu gras pour se donner bon ton (liv. I); ici il exclut des Champs-Elysées (liv. Vï)
Les fats qui contrefont les tristes, Les plus importuns des humains, Ceux qui montrent leurs belles mains, Ceux qui se disent sans mémoire, S'imaginant qu'ils feront croire Qu'ils en ont plus de jugement...
Ceux qui ne disent jamais mot, Finesse ordinaire à tout sot Qui de soi ne peut rien produire, Et qui croit que, par un sourire Et par un silence affecté, Il couvre sa stupidité, etc.
On trouve ainsi plus d'une page dans le Virgile travesti, où se trahit l'observateur à côté du bouffon.
EN FRANCE. xxxm
f . H y a plus : parfois le bout de l'oreille du philosophe (si l'on | veut bien me passer ce mot singulier en parlant de Scarron} ap- I paraît derrière le masque grotesque, et le poëte profite des liberj tés du genre pour glisser son utopie sous le couvert de Virgile. I Avant l'auteur de Télémaque, Scarron avait rêvé sa ville de Sa- { lente, et il nous a tracé son idéal, en nous montrant (1. 1) la ma- ] nièrc dont la reine rend la justice, et fait la police de Carthage. ) Scarron a cinq ou six sources où il va puiser habituellement son "s burlesque, et un petit cercle de procédés dont on peut noter les \ diverses allures. Tout son poëme est une mascarade triviale, un Ira- | vestissement très-familier des caractères, des faits et du langage; I une antithèse perpétuelle entre la grandeur des actes et la manière I dont ils sont racontés, la grandeur des personnages et la façon dont f il les peint. Il aime à mettre à l'improviste une réflexion bien bour- | geoise, un point de vue sentant son petit rentier du Marais, sur lies lèvres d'un héros. Énée, par exemple, demande à Jupiter, pour |étehtdre l'incendie de ses navires, un peu de cette pluie qu'il. | donne si souvent en abondance,
Alors qu'on s'en passeroit bien, Qu'un chapeau neuf ne dure rien.
Quand le fils d'Anchise abandonne si singulièrement Didon, S Scarron, enveloppant sa critique sous son air de bonhomie habi- I tuel, ajoute encore une remarque du même genre :
| Il gratte et regratte sa tête
I Tour trouver un prétexte honnête
I De quitter ces aimables lieux...
I Je conseillerois le beau sire
| De s'en aller sans en rien dire,
| Quitte pour crier au larron.
| En cet endroit, maître Maron,
'f N'a point approfondi l'affaire,
} Tellement qu'il se peut bien faire
Que maître /Eneas éloit soûl
| D'avoir toujours femme à son cou.
Cette naïveté, vraie ou feinte, tantôt narquoise ou moqueuse, tantôt d'une innocence extrême, est un des principaux mérites de Scarron. Les exemples fourmillent. Au milieu du sac de Troie, Enée voit accourir Panthus,
xxxiv DU BURLESQUE
Ayant quasi perdu l'haleine
A force de crier au feu.
11 portoit son petit-neveu
Et tous nos dieux dans une hotte...
— Notre citadelle est donc prise ?
— Hélas, oui, brave fils d'Anchise...
Et. pour moi, qui la commandois, Voyant bien que je me perdois
Si je contestois davantage, J'ai fui comme un homme bien sage, Non tant par la crainte des coups, Que pour mourir auprès de vous.
Enée retourne chez lui pendant la mêlée pour sauver sa famille. Il frappe rudement à sa porte. Les siens ont peur :
On me cria par la fenêtre
Que l'on n'ouvroit jamais la nuit,
Et que je faisois trop de bruit. *
Ailleurs, il nous montre son héros, faisant apporter pinte pour une libation, et la répandant sans en boire,
Chose très-difficile à croire !
Il aime ces étonnements et ces réflexions bonasses. « Un vilain vent, sans dire gare, » vient- il fondre sur Ènée, en dépit du discours onctueux qu'il est en train de débiter aux Troyens,
Il falloit qu'il fût bien barbare D'attaquer un homme si bon,
ajoute avec indignation notre poëte .
C'est encore de la même manière qu'il proteste à chaque instant de sa véracité, surtout dans les passages les plus invraisemblables. Il s'écrie, la main sur le cœur : « Maudit soit qui ment ! » Il prend les contradicteurs à partie :
Certain auteur a dit que non,
et il les réfute avec une conviction profonde.
Partout apparaît, dans le Virgile travesti, une espèce de « naturel enfantin, » suivant le terme de M. Guizot; de mouvement primesautier d'une grande vérité comique. Vénus donne à Enée un coup fur les doigts au moment où il allait tuer Hélène :
EN FRANCE. xxxv
fie coup dont ma main fut cinglée, Et dont j'eus l'âme un peu troublée, Me lit dire, en quoi j'eus grand tort, Certain mot qui l'offensa fort.
Elle me dit, rouge en visage :
« Vraiment, je vous croyois plus sage.
Fi, fi, je ne vous aime plus.
— Je suis de quatre doigts perclus, » Lui dis-je, et qui diable ne jure,
Alors qu'on reçoit telle injure?
— Eh bien, ne jurez donc jamais, Dit-elle. — Je vous le promets, Lui dis-je ; et trêve de houssine, Car il n'est divin ni divine,
A qui, s'il m'en faisoit autant, Je ne le rendisse à l'instant. »
A propos du chien de Ganymède, aboyant après le ravisseur de son maître, écoutez cette exclamation admirative :
Que le chien de Jean de Nivelle, Auprès de ce mâtin de bien, Est un abominable chien î
Il faudrait rapporter en entier la description de l'amour naissant de Didon, et les réflexions qui le trahissent, d'abondance de cœur :
Le défunt ne le valoit pas...
Oh ! qu'il est frais, oh I qu'il est gras, Qu'il est fort, qu'il est beau gendarme? Que sa riche taille me charme!...
Quand quelqu'un a l'âme poltronne, A tout bruit il tremble, il s'étonne, A tout coup il saigne du nez; Mais ce roi des déterminés, Combien de places enlevées, etc.
Énée emporte sur ses épaules son père Anchise, qui ne cesse de lui donner de grands coups de poing dans le dos, en l'appelant tantôt mon cher (Us, et tantôt sot et mâtin, pour le faire aller plus vite. Creuse se perd en route parce qu'elle s'est arrêtée pour remettre sa jarretière. Lors de son entrée aux enfers, le héros, s'obstinant à tirer l'épée contre les ombres, tombe le nez en terre, entraîné par la force de ses coups dans le vide. Scarron n'oublie
xxxvi DU BURLESQUE
pas de peindre la mauvaise humeur de son personnage jurant « en charretier embourbé, » et la civilité avec laquelle la sibylle lui tend la main.
Un des moyens les plus fréquents de Scarron, c'est l'emploi des anachronismcs, mais si naturellement amenés, si naïvement plaisants, qu'on les croirait faits par quelque bon bourgeois ignorant, qui traduirait Virgile sans y entendre malice.
•Lorsque le héros aborde sur la terre africaine, après mille voyages que notre auteur compare à ceux du Juif errant, il brûle avant tout de
... Savoir si les habitans Sont chrétiens ou mahométans.
La nymphe Déïopée
... Entend et parle fort bien L'espagnol et l'italien ; Le Cid du poëte Corneille, Elle le récite à merveille.
Didon, en voyant Enée sortir de la nue, bien frisé, couvert de pommade et de poudre de jasmin, fait, de saisissement, le signe de la croix. A table, elle commence par dire dévotement son Bénédicité. Pygmalion tue Sichée d'un coup d'arquebuse à rouet, tandis qu'il récite son bréviaire. Mézence est un farouche blasphémateur qui ne va jamais à confesse.
Ces anachronismes inattendus, d'un irrésistible effet sur les rates les plus hypocondriaques, Scarron les tire surtout de ses habitudes, de ses idées familières, de tout ce qui l'entoure. Que la sibylle fasse à Caron l'éloge d'Énée, par exemple, elle ne manquera pas de dire qu'il n'est point Mazarin. Mais, si je voulais tout citer, je n'en finirais pas.
Puis c'est l'intervention soudaine de la personnalité du poëte burlesque, en un retour familier qu'il fait sur lui-même, dès que l'occasion s'en offre :
Porté tant par-là que par-ci,
Ou par-ci, par-là, l'un vaut l'autre ;
En un métier comme le nôtre,
On ne rime pas comme on veut,
Mais seulement comme l'on peut, t
EN FRANGE, xxxvit
tn peu plus loin, il nous représente
Messire Mneas, dont l'esprit Ne songeoit alors qu'à Carthage, Et bien moins à faire voyage, Que moi, cul-de-jatte follet, Ne songe à danser un ballet.
Scarron a sans cesse aussi recours à l'énumération comique. Doué d'une imagination qui lui faisait trouver dans chaque événement, avec une prosaïque abondance, les moindres détails, surtout les plus vulgaires, il ne manque pas de les aligner les uns après les autres, donnant ainsi à son récit un grand air de vérité bourgeoise et triviale. On peut lire, par exemple, la description du déménagement d'Énée, lorsqu'il quitte Troie; celle de tous les objets pillés par les Grecs, et entassés par eux près du palais de Priam (liv. I) ; celle des prix que fait apporter le fils d'Anchise pour les vainqueurs des luttes (1. V) ; ou la liste des questions que Didon lui adresse :
Si dame Hélène avoit du liège, De quel fard elle se servoit, Combien de dents Hécube avoit, Si Paris étoit un bel homme, Si cette malheureuse pomme Qui ce pauvre prince a perdu, Étoit reinette ou capendu...
S'ils moururent tous du farcin Les bons chevaux de Diomède, Qu'elle y savoit un bon remède; Si, voyant son Patroclus mort, Achille s'affligea bien fort? etc.
Rien de plus naturel et de plus réaliste, on le voit ; et les choses ont parfaitement pu se passer ainsi. C'est une page que signerait M. Champfleury et que pourrait illustrer M. Courbet.
Ajoutez à tout cela des digressions nombreuses et presque toujours excellentes, assez semblables à celles de ces conteurs bavards et prolixes, mais amusants, dont certaines comédies ont tiré si bon parti, qui commencent un récit, s'accrochent à tous les incidents et dérivent à toutes les parenthèses.
Sous peine de reproduire ici la moitié du poëme réimprimé à la suite de cette notice, je ne puis rapporter tous les passages où triomphe le génie burlesque de notre auteur par kla réunion gé-
xxxvm DU BURLESQUE
nérale des qualités que je viens de dire. Il en est 'pourtant quelques-uns que je voudrais signaler parmi les meilleurs. C'est d'abord la manière dont Hécube gâte le petit Astyanax (liv. II) :
Cet enfant étoit son idole, Et la vieille en étoit si folle, Qu'avec lui troussant hoqueton, Entre les jambes un bâton, Elle couroit la prétantaine Jusqu'à perdre souvent l'haleine.
Andromaque s'en tourmentoit, Connoissant bien qu'on le gâtoit.
Friam, le voyant à toute heure S'empiffrant de pain et de beurre, Disoit avec sévérité :
Ce sera quelqu'enfunt gâté.
Puis la description de Polyphème,
Le très-mal plaisant personnage, Gros, mal bâti, sale, velu, Et n'ayant qu'un œil, le goulu, Et duquel il ne voyoit goutte, etc.
Ensuite le discours furieux de Didon à Énée après sa trahison, plein d'une verve et d'une énergie burlesques si caractérisées ; la description de la lutte des vaisseaux et l'appackion d'Anchise à son fils (liv. Y); le radotage du vieil Evandre, rendu avec une vérité si comique (liv. VIII) , etc.
Quelques passages, peu fréquents et peu longs, il est vrai, ont été rendus avec un certain souffle poétique, et pourraient passer pour une vraie, pour une belle traduction. Tels sont la plupart des vers par lesquels Sinon atteste les dieux et Calchas qu'il est délié de toute fidélité envers les Grecs (liv. IY), et les suivants sur le désespoir de Didon :
Elle s'effraya de son sort ; Le désespoir saisit son âme Et prit la place de sa flamme ; Sa flamme se change en fureur *.
Ce qu'elle aima lui fait horreur...
Elle «'abandonne à la rage; Le jour même lui fait ombrage :
Elle le hait, elle le fuit, Souhaite une éternelle nuit,
EN FRANCE. xxxix
Pour ne se pas voir elle-même.
La mort, par son visage blême, ISe lui fait point blêmir le sien, etc.
Et l'invocation de Didon lorsqu'elle va mourir :
Soleil qui chauffes l'univers, Qui tout vois et qui tout regardes, Et par les rayons que tu dardes, Produis la lumière et le jour, Vis-tu jamais plus lâche tour ?
Junon, qui sais toutes ces choses, Et qui peut-être me les causes, Et toi, ténébreux Hécate, Toi qui, par mon ordre, as été La nuit aux carrefours hurlée, Et par tes saints noms appelée; Dames des ténébreux manoirs, Vengeresses des crimes noirs, Dieux de la moribonde Élise, Si la vengeance m'est permise, Prenez, justes divinités, Part en mes maux, et m'écoutez !
Du reste, tout le désespoir amoureux de Didon, après la trahison d'Enée, est rendu avec une vigueur et un mouvement singuliers, surtout dans ses imprécations, dont l'extrême familiarité n'enlève rien à l'extrême énergie. Par ces endroits, comme aussi par beaucoup d'autres, plus exclusivement burlesques, on peut voir que Scarron entend très-bien son auteur. Il en comprend à merveille la langue et les beautés, parfois même bien mieux que tel qui l'a sérieusement traduit. Il n'y a pas un contre-sens dans le Virgile travesti. Scarron était instruit, et il savait certainement trèsbien le latin ,
Notre auteur diffère complètement, et tout à son avantage, des travestisseurs dont la parodie est une arme de guerre, et qui veulent déprécier un classique en l'habillant en burlesque. Ceux-là sont sacrilèges et maladroits; Scarron n'a été qu'espiègle et quelquefois taquin. Jamais il n'a amoindri Virgile à mes yeux. En relisant le poëte latin après cette mascarade inoffensive, mon admiration, quand elle ne s'est pas accrue par le contraste, n'a pas baissé d'un degré. On peut même dire, après les critiques les plus graves, que mieux on connaît et on sent Virgile, plus on s'amuse de ce travestissement.
xl DÛ BURLESQUE
Pour être apprécié justement, le burlesque de Scarron doit être considéré dans ses rapports avec sa personne; ce point de vue seul peut en compléter l'intelligence et en expliquer la nature. Le genre est en relation intime avec lui, avec sa maladie, ses souffrances, sa position particulière; on peut dire qu'il lui est propre et comme réservé. Son talent est à l'image de son corps, contrefait et rabougri, ennemi du grand, du noble et du beau, non par rage de nain jaloux, qui salit et mutile ce qu'il ne peut égaler, mais par joyeuse humeur de bouffon, qui travestit à son image tout ce qu'il peut atteindre, afin de rire des autres comme de lui. Ceux même qui condamnaient le plus sévèrement le burlesque, pour la plupart, le comprenaient et l'excusaient chez lui, soit parce qu'ils le considéraient comme le produit naturel d'un génie particulier et irrésistible, soit parce que ses douleurs extraordinaires semblaient autoriser comme antidote une extraordinaire gaieté. On pardonnait tout à ce pauvre cul-de-jatte, stoïcien d'une nouvelle espèce, en qui s'était conservée, accrue par les souffrances physiques, fomentée par la goutte, la lymphe et la paralysie, la sève du vieil esprit gaulois s'échappant en ramifications bizarres, comme ces branches folles qui poussent sur un tronc noueux.
Mille auteurs ont cultivé le burlesque; seul, Scarron y a vraiment réussi; seul peut-être, au moins à son époque, il a mis du goût dans un genre antipathique au goût, ou que du moins le goût voit avec une juste défiance, s'il ne le réprouve pas absolument. Il est le classique et le seul classique de la littérature burlesque ; il a cette grande et incontestable marque de supériorité, d'avoir incarné en lui et fini le genre, comme a fait la Fontaine pour la fable et Béranger pour la chanson. Le burlesque, c'est lui, et lui, c'est le burlesque ; il en est resté la personnification, le seul représentant admis. On peut dire que, littérairement, le burlesque n'existe pas en dehors de lui, et que, plus la chose semble méprisable, plus il mérite de louanges d'avoir su la relever à ce point, même aux yeux de beaucoup de juges sévères. Quoi qu'on pense du genre, et à supposer même qu'on en pense du mal, ce qui est assurément très-permis, on ne peut nier que ce ne soit un de ceux qui exigent le plus de verve, d'esprit, d'originalité, de traits naïfs et comiques : il ne peut se sauver que par là et n'admet rien de froid ni de forcé, de tous les personnages le plus ennuyeux étant celui d'un mauvais bouffon1.
4 Marmontel, Êlém. de littérat., art. Burlesque,
EN FRANCE. xli
On a souvent avance que l'influence morale de madame Scarron s'apercevait dans les derniers livres du Virgile travesti, comme dans la seconde partie du Roman comique. Ceux qui l'ont dit n'ont pas bien lu ces derniers livres : le septième est au moins aussi libre que n'importe quel autre1, et le fragment du huitième ne le cède guère aux précédents. Ce n'est pas qu'il y ait du libertinage dans Scarron ; mais il y a trop souvent des mots et des phrases cyniques, des grossièretés de mauvais ton et de mauvaise compagnie, qui étaient encore chez lui une nouvelle forme de plaisanterie. « Cet homme-là n'est pas un empoisonneur, disait Voltaire de Beaumarchais : il est trop drôle. » Scarron n'est pas immoral, il est trop drôle. Il a parfois le libertinage de la plume, jamais celui du cœur.
Ses qualités mêmes le conduisent à d'autres défauts ; car, dans l'emploi de ces procédés naturels dont nous parlions plus haut, Scarron en vient à se copier lui-même ou s'arrête à des circonstances triviales, mais qui n'ont rien de plaisant. Dans le seul fragment du huitième livre qu'il a traduit, il arrive deux fois, par exemple, que des coups d'encensoir mal dirigé font choir toute la braise et causent des accidents divers qu'il est facile de s'imaginer. A chaque instant on voit le héros ou les Troyens rire de contentement comme des fous, danser et se claquer la fesse en signe de joie. Plus souvent encore reviennent d'autres plaisanteries peu délicates, qu'il serait plus malaisé de citer; et ces répétitions d'idées amènent naturellement des répétitions de mots. Scarron admet trop facilement toute bouffonnerie qui lui passe par l'esprit; ses habitudes et son tempérament ne le disposaient ni à la sévérité ni au choix. Et puis les nécessités de la rime conduiront sous sa plume l'idée la plus inattendue, le mot le plus éloigné de ce qu'il voulait dire d'abord ; et il n'est pas homme à se creuser la tête pour se mettre d'accord avec la logique, comme il l'avoue en maint endroit de son poëme. Le plus bizarre détail, au contraire, suggéré par le besoin d'une consonnance, sera toujours le bienvenu; et
* Cela viendrait encore à l'appui de l'opinion que nous avons déjà' émise, après M. Walckenaër, que le mariage de Scarron, généralement fixé à 1650 ou 1651, n'est, en réalité, que de 1652. Loret, d'ailleurs, comme nous venons seulement de nous en apercevoir, semble le dire expressément (1. III . lettr. xxn et xliv), et Loret est informé jour par jour de tout ce qui se passe autour de lui. Alors il est tout simple que madame Scarron. n'ait pu influer sur la composition de ce septième livre, qui parut la môme année, et qui était probablement terminé lors du mariage
xlii DU BURLESQUE
c'est ainsi qu'on peut expliquer bien des traits, non-seulement grossiers, mais fades et sans aucun sel, qui ne viennent évidemment là qu'à défaut d'autres meilleurs, qu'il lui eût fallu plus de travail pour adapter à son vers. C'est un écolier en rupture de ban, à qui tout est bon pour jouer des niches à son maître, fût-ce à défaut d'autres, les choses les plus insignifiantes. Où ne peut conduire, d'ailleurs, la nécessité d'une parodie et d'un rire continu, même quand le sujet n'y prête pas, même quand l'esprit, mal disposé, ne se trouve point en verve? La prolongation de cette plaisanterie, qui se ressemble trop, ne tarde pas à fatiguer. Joignez-y cette prolixité que rien n'arrête et qui va toujours avec une verve prosaïque et quelque peu monotone. Souvent heureux, en effet, et fertile en gais développements, ce flux de paroles n'est parfois que la stérile abondance d'un flot sans saveur et sans force, un robinet d'eau de Seine ouvert et coulant avec la même facilité banale.
A certains endroits même, le dégoût, que l'auteur ne semble pas connaître, saisit le lecteur le moins ombrageux, et il est quelques passages où l'éternelle et impitoyable plaisanterie du cul-dejatte révolte comme une cruauté et une profanation. Tel est, dans le deuxième livre, un de ceux, du reste, que Scarron a parodiés avec le plus d'entrain, l'endroit où Pyrrhus tue Polyxène sous les yeux de son père, et surtout le vieux Priam lui-même. Il répugne de voir un bouffon grimacer en un pareil sujet consacré par l'attendrissement de nos souvenirs, et il nous semble qu'on ne peut se jouer ici du poète sans se jouer aussi des sentiments qu'il y a exprimés avec une si noble et si communicative émotion.
Si nous passons au style du Virgile travesti, il faudra bien avouer que rien n'en égale la négligence et le sans-façon. En dehors de ses incorrections fréquentes, il a des périodes qui n'en finissent pas et s'embrouillent si bien, se tiennent si peu, qu'il est parfois impossible d'y voir clair ; d'innombrables parenthèses s' enchevêtrant les unes dans les autres, comme en ces bavardages des conversations familières, où l'on perd à chaque instant de vue son point de départ, quitte à le rattraper ensuite de la façon qu'on pourra. Le vers est rempli d'étranges licences, les unes encore tolérées alors, quoiqu'elles fussent rejetées par les poëtes soigneux; les autres que Scarron admet de son propre chef. Il compte comme une syllabe Ye muet précédé d'une voyelle; il fait Télision devant un h aspiré ; il se permet les hiatus ; il a même quelques
EN FRANCE. xun
vers faux, celui-ci, par exemple, qu'on trouve tel dans toutes les éditions :
Vos jours eussent été allongés,
et qui ne serait pardonnable que dans les poésies à l'usage des confiseurs. Mais à quoi bon lui en faire des reproches? Scarron sait parfaitement tout cela; il vous le dira lui-même. Il est le premier à se moquer de lui au besoin, et il se moquera de vous si vous mettez vos lunettes pour éplucher ses vers. Ecoutez-le, interrompant le récit des amours de Didon et d'Enée, pour faire contre les mauvais rimeurs une tirade où il ne s'épargne pas plus que les autres :
Tels rimeurs mérileroient bien D'être nommes rimeurs de rien, Ou bien rimeurs à la douzaine.
Ceci soit dit pour prendre haleine :
Si quelqu'un n'en est pas content, Il en peut de moi dire autant; Je crains fort peu les coups de langue.
Que dire à cela? Avec un auteur de ce tempérament, la critique perd ses droits.
Tous ces défauts, et d'autres encore, mais contre-balancés par les qualités que j'ai dites, n'empêchent pas que le Virgile travesti ne soit un ouvrage original, digne du succès qu'il obtint, et qui atteignit parfaitement son but principal, après tout, celui d'exciter la gaieté et de tenir les lecteurs en joie. Je sais bien qu'on ne peut le lire longtemps de suite; il a besoin d'être pris à petites gorgées, et, pour ainsi dire, page par page : cela tient à sa nature même, à la sujétion de suivre l'original pas à pas, au besoin qu'éprouvent les esprits les plus frivoles de se reposer de la raillerie et du rire. Il en est ainsi de toutes les œuvres où les plaisanteries se suivent sans interruption. Notre esprit se fatigue de tout ce qui est continu, même du rire, et parfois du rire le moins bouffon : les Plaideurs en sont une preuve. Bien plus, il en est qui ne peuvent lire davantage, longtemps de suite, des livres d'une portée tout autrement supérieure, mais qui se soutiennent sur un ton à peu près analogue, — tels que Don Quichotte et Rabelais.
Louis XIV, le monarque solennel, qui ne voulait pas des magots de Teniers, poussait le goût pour le burlesque de Scarron jusqu'à
xnv DU BURLESQUE
se faire représenter trois fois en un jour sa comédie de Y Héritier ridicule : il est vrai qu'il était jeune alors. Racine, on le sait, se délectait à rire comme un enfant en lisant le Virgile travesti : il est permis de partager avec Racine cette faute, si c'en est une, dût Boileau en froncer les sourcils. Guéret (Parnasse réformé) et Sorel (Bibliothèque française) ont jugé que Scarron avait donné à YEnéide, dans le genre burlesque, le même rang qu'elle tient dans le genre sublime. Les critiques étrangers, nous apprend Baillet, en ont été également charmés. Olaûs Borrichius (Dissert. IV, depoetis latinis, n° 139) a vu dans ses ouvrages quelque chose d'analogue aux Silènes d'Alcibiade et aux Mimes de Sophron qui, sous un aspect difforme, cachaient la divinité intérieure. Sorbière, un esprit sérieux, un philosophe, compare, non sans raison, le burlesque de Scarron aux grotesques de Rembrandt et de Callot, « lesquels ne sont admirés que des maîtres de l'art, qui voient la symétrie des postures parmi le ridicule et l'irrégularité, qui seule est remarquée du vulgaire, » et il poursuit son éloge sur le ton du plus lyrique enthousiasme.
Il est certain que, là où les lecteurs ordinaires ne verront que les bouffonneries et les trivialités risibles, les intellignccs cultivées seront charmées de cette naïveté et de ce naturel, de cet enjouement si communicatif, de cette parodie quelquefois si fine dans sa grossièreté même, de cette critique à la fois plaisante, pleine de verve et de justesse, comme on est charmé, — soit dit sans vouloir pousser plus loin la comparaison, — de retrouver l'atticisme jusque sous les ordures d'Aristophane.
On le voit donc, ce ne sont point seulement les esprits légers qui se plaisent à l'a lecture de Scarron : ce ne sont même pas eux, peutêtre, qui s'y plaisent le plus, parce qu'ils n'en aperçoivent qu'un côté. H y a de quoi frapper les plus dédaigneux dans cet ensemble de graves témoignages dont je n'ai donné que la plus minime partie. Sans chercher à y joindre les noms de tous les autres critiques, savants, érudits, qui se sont prononcés dans le même sens, je veux abriter ici mon opinion, comme Teucer s'abritait derrière le bouclier d'Ajax, sous l'autorité d'un grave littérateur et d'un grave historien, hommes de goût, autant par nature que par nécessité officielle, et certainement peu suspect de frivolité. M. Guizot (ou plutôt madame Guizot, mais nous prenons la signature telle que nous la trouvons), dans sa Vie de Scarron, a fait ressortir avec prédilection les qualités remarquables de cette œuvre, qui scandalise les faibles. Quant à M, Gérusez, après avoir traité notre auteur d'esprit naïf
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,/ ...^ dans son affectation, délicat sous sa grossièreté d'emprunt, voici ' comme il conclut son jugement :
« C'est par ces traits de critique ingénieuse, par le rapport constant de la caricature au modèle, par le sel, la vivacité et le naturel de la plaisanterie, que Scarron a désarmé le rigorisme des gens de
f goût, et qu'il a presque justifié l'engouement de Guéret, qui, dans le
\ Parnasse réformé, le réconcilie avec Yirgile, et scelle la conciliation
\ par de longs embrassements. »
Voilà qui est. je pense, d'un grand poids en faveur de Scarron. Tour nous, à qui, en notre qualité d'éditeur, quelque faiblesse serait bien permise pour le Virgile travesti, et qui ne sommes point tenu peut-être à la même sévérité de jugement que des professeurs de la Faculté des lettres, nous n'oserions même aller si loin dans l'apologie; et nous avons cru faire la part encore assez belle à notre auteur, en en parlant avec moins d'enthousiasme.
Par une fatalité commune à la plupart des ouvrages comiques de ce tetnps, Scarron n'a pas achevé son Virgile travesti non plus que son Roman comique. Il s'est arrêté vers le milieu du huitième livre. C'est, a-t-on dit, parce que les derniers chants du poëme latin, moins intéressants, moins variés, moins connus, ne se prêtaient plus si bien que les premiers au travestissement. Sans examiner jusqu'à quel point l'opinion généralement répandue sur l'infériorité de la dernière moitié de Y Enéide est juste et vraie, il faut reconnaître,
i en effet, que Scarron devait s'y trouver plus mal à l'aise, plus à l'étroit, moins servi par les caractères et les événements. Il le déclare, d'ailleurs, dans les premières pages du septième livre :
Ce n'est pas ici jeu d'enfant; C'est le fardeau d'un éléphant Que §e que je veux entreprendre...
Ici le sujet héroïque.
Aux vers burlesques fait la nique.
Ce n'est plus ici que combats...
Mais il me paraît plus simple d'attribuer surtout cette désertion à sa fatigue, sur laquelle il revient souvent, entre autres au même endroit encore :
Ma plume est beaucoup fatiguée, Et je n'ai plus cette âme gaie Qui m'a fait, malgré tous mes maux, Le moins chagrin des animaux.
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Scarron était un grand enfant, qui se lassait bien vite de ses jouets. Le pieux Énée avait fini par lui peser singulièrement : par degrés même il se dégoûtait du burlesque, comme il en a rendu témoignage dans la dédicace de son cinquième livre, et ailleurs encore. Et puis il nous apprend avec découragement et ennui, — et nous avons vu jusqu'à quel point cette plainte était fondée, — que la troupe servile des imitateur» et des copistes s'était élancée sur ses traces, envahissant Virgile, épuisant gloutonnement le burlesque et le discréditant à tous les yeux . Ainsi exploité et gaspillé de toutes parts, le genre, devenu banal et traîné dans tous les ruisseaux, n'était plus qu'une guenille qu'il fallait laisser à terre. Scarron avait l'air, lui qui était le créateur, de suivre l'ornière commune. Il aima mieux céder la place.
Quoi qu'il en soit de ces raisons, on sent sa lassitude et son ennui dans les derniers livres. Sauf quelques excellents passages, le septième est bien inférieur aux précédents, et le fragment du huitième ne se relève guère qu'au discours d'Évandre.
Comme le Roman comique encore, le Virgile travesti a été continué par quelques écrivains qui ont fait preuve, dans ce travail, de plus de bonne volonté que de talent, comme s'ils eussent voulu se charger de démontrer une fois de plus le mérite original de Scarron, et de prouver que ce genre est moins facile qu'il ne le semble au premier coup d'œil. La première suite, celle que nous avons reproduite dans cette édition, parce qu'elle est la plus connue et la moins mauvaise, est celle de J. Moreau de Brasei (La Suite ou tome III du Virgile travesti en vers burlesques de M. Scarron, par messire Jacques Moreau, chevalier, seigneur de Brasei, etc. A Amsterdam, chez Pierre Mortier, d706, in-8°) C'était un « officier goguenard, lit-on dans le discours sur le style burlesque en tête des œuvres de Scarron, qui a vécu en Hollande, à Hambourg, en Saxe et ailleurs. Il se qualifiait en Hollande messire Jacques Moreau, chevalier, seigneur de Brazey, capitaine de cavalerie dans le régiment de cuirassiers espagnols du comte de Louvignies. Il s'est fait appeler ailleurs le marquis ou le comte de Brazey, et a publié trois volumes de Mémoires entrelardés de poésies, parmi lesquelles on trouve des imitations d'Horace, où cet ancien poëte n'est pas mieux imité que Scarron l'est dans cette suite du Virgile travesti. » Peut-être Moreau de Brasei avait-il été séduit, en sa qualité de militaire, par les batailles qui remplissent les derniers livres de Y Enéide, et où ses connaissances spéciales lui devaient être d'un grand secours. Mais il faut bien avouer qu'on ne
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s'en aperçoit guèfe. L'effort se fait sentir d'un bout à l'autre de son œuvre froide et plate, où l'on ne trouve que le bouffon sans le naïf, et où le burlesque manque à sa qualité la plus essentielle, qui est de couler de source. Gomme la plupart des imitateurs de Scarron et de ceux qui ont voulu le compléter, Moreau de Brasei n'a à sa disposition qu'un style lâche et sans force • il se noie dans les détails et semble vouloir émousser à plaisir ses meilleurs traits en y appuyant lourdement. Ce n'a pas été sans dégoût, pourquoi nous en cacherions-nous? que nous avons reproduit quelques-unes de ses grossières plaisanteries. C'est donc moins pour ses qualités propres que pour son mérite relatif que nous l'avons choisi. Voulant publier un Virgile travesti complet, nous avons dû, à défaut du bon, prendre le moins mauvais. Moreau de Brasei, à peu près seul parmi les continuateurs de Scarron, a été réimprimé jusqu'ici, seul surtout il est encore lu quelquefois ; du reste, pour être équitable, nous devons dire qu'il justifie parfois cette faveur par maints passages qui nous paraîtraient meilleurs encore, sans doute, si nous n'étions gâtés par le souvenir et la comparaison toujours présente de la verve de son modèle.
On attribue une autre Suite, dédiée à la duchesse de Bouillon, et qui ne contient que les neuvième et dixième livres, à un sieur Tellier-d'Orville : n'est-ce pas plutôt le Tellier d'Orvilliers, l'auteur du Roman comique mis en vers, ce qui est une présomption à l'appui, d'autant plus que la dédicace est signée d'un L? D'ailleurs, c'est le nom que donnent Quérard, et Barbier dans sa Bibliographie virgilienne (Virgile, collect. Lemaire, t. YII). Mais personne n'indique la date de l'édition originale, et tout porte à croire qu'elle parut pour la première fois dans un recueil des œuvres de Scarron (probablement celui de 1730), comme le font entendre l'abbé Goujet et Barbier.
11 y a encore d'autres Suites, par exemple, celle de M. J. (Bordeaux, chez Guillaume de la Court, 1674, in-12), et celle de P. Brussel (1767, in-12. La Haye, c'est-à-dire Paris), signée des initiales P (et non M, comme le dit Barbier) B. A. I). C; elle est précédée d'une épître dédicatoire en vers.
Bien plus même, en 1664, Ch. Cotton mit le Virgile travesti en anglais *, trouvant plus simple de traduire ce traducteur burlesque, que de recommencer le travestissement sur l'original pour son propre compte.
* Scarronides, sive libri l et fV Mneidos, carminé anglico ludicro.