‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 134 sur 227 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

A l'heure que le soleil jaune, Déjà de la longueur d'une aune, Doroit le ciel encore enduit Du noir à noircir de la nuit; Mais bientôt cette couleur brune S'évanouit avec la lune.

Enée avec sa main puisa De l'eau claire et s'en arrosa.

Après cette cérémonie, Avec une grâce infinie, Et d'un ton de voix argenté Qui pourtant n'étoit frelaté, Jl dit : « 0 mères et grand'mères De ces fleuves, de ces rivières, Nymphes, humides Déités Qui dans l'eau sous terre habitez, Foi de cavalier, je vous donne En ma très-illustre personne, Sans regret, et de tout mon cœur, Un très-fidèle serviteur.

Et vous, Tibre, que je révère Autant que je faisois mon père, Vous êtes 'fleuve qui valez La mer et tous les flots salés.

Je vous garde un présent honnête, Car je confesse qu'à ma tête, Quand ma raison périclitoit, Comme une folle qu'elle étoit, Lorsqu'elle étoit hors de cadence, Par votre aquatique éloquence Vous rendez la tranquillité.

Je veux boire à votre santé, Quand mes affaires seront nettes, Et vous veux dire des sornettes, Si vous vous plaisez d'eu ouïr :

J'ai bien de quoi vous réjouir, Et prétends vous faire tant rire, Que vous serez contraint de dire

Que je sais bien dire le mot.

Feu Priam, qui n'étoit pas sot, Outre mille bonnes parties *, Se plaisoit fort en facéties :

Quand j'en faisois, ce pauvre roi (Il m'est avis que je le voi) Rioit si fort, que, quand j'y pense, J'en ris encor de souvenance. »

iEneas, ainsi se vantant, Eut le nez de rouge éclatant, Tant il eut une honte extrême De s'être ainsi vanté soi-même :

Ce penser, le rendant confus, Fut cause qu'il ne parla plus.

Devers sa nef il s'achemine, En choisit deux de bonne mine, Et les fournit de mariniers, Et de rameurs, tous espaliers *.

En ce même temps une laie, Et ses petits, blancs comme craie, Fut trouvée en ce même lieu Qu'avoit dit le bon demi-Dieu ; Maître jEneas la sacrifie A Junon, dont il se défie, Car grand'dame au courage altier Ne donne jamais de quartier.

Le Tibre, suivant sa promesse, De son cours fixe la vitesse; Ses flots, enflés auparavant, Quand même il ne fait point de vent, Paroissént lors en leur surface Être de verre ou bien de glacé, 1 1 ne font pas un petit pli.

«Parbleu, c'est un miroir poli,»

Dit £!neas pour lui complaire.

Pas un n'alla pas au contraire.

Le seigneur sur l'eau se pencha, Et son rabat y rattacha ;

1 Le mot parties se disait souvent, au dix-septième siècle, pour désigner les qualités intellectuelles, les talents, etc., même à une époque postérieure à celle de Scarron : et Où trouverait-on un homme qui ait eu tant et de si excellentes parties ? » a dit Racine dans son discours sur Pierre Corneille, à la réception de Thomas, son frère. Et auparavant ; « La seule considération des bonnes parties dont vous estes pourveu mérite bien qu'on vous recherche... Mais ces parties-là ne sont pas les plus nécessaires au théâtre. » (Gougenot, Com. descoméd-, I, se. î et n.)

* On appelait espaliers ceux des rameurs qui étaient les premiers d'un banc dans une galère.

L'un y rajuste sa crinière,

L'autre y radoucit sa visière,

Pour voir comment ses yeux vainqueurs

Tyrannisent les pauvres cœurs.

De ses pincettes le bon prince

S'ébarbe et ses mâchoires pince,

Maudissant celui qui les fit,

Et jurant parfois un petit.

Ses courtisans à l'envi firent

Ce qu'à leur prince faire ils virent,

Tous satisfaits étrangement

De l'eau qui ne court nullement.

Énée en une nef s'embarque ; Sa nef sa route à l'autre marque, Et va vite comme un oiseau, Quoique remontant contre l'eau.

Les nefs sur ces eaux favorables Vont comme tous les mille diables; Les arbres aux deux bords plantés Sont grandement épouvantés De voir des mâts et des cordages, Des boucliers de tous étages, Des rameurs et des gens armés.

Ces objets inaccoutumés Non sans sujet les scandalisent ; Et les uns aux autres se disent :

« Arbre, mon voisin, qu'est ceci?

— Je n'en sais rien.— Ni moi aussi. »

Enfin les nefs si bien voguèrent, Et les tours du fleuve tournèrent, Qu'entre une et deux, après-midi, Faisant un cri fort ébaudi, Ils aperçurent la muraille, Et le palais couvert de paille Du prince Évandre qu'ils cherchoient.

Ses sujets et lui lors faisoient Au fils d'Alcmène un sacrifice Qui n'étoit que de pain d'épice ; Mais Hercule avoit la bonté, Connaissant bien leur pauvreté,

D'avoir plus égard à leur zèle Qu'à leur offrande telle quelle.

Évandre et son cher fils Pallas, En soutanes de canevas*, Et son sénat en serpillière, Chapeau de paille pour têtière, Tous mal en ordre et mal bâtis, Autant les grands que les petits, En un bois voisin de leur ville Entonnoient un beau vaudeville* En l'honneur du fils d'Alcmena, Quand un objet les étonna, Qui pensa bien troubler la fête, Et leur troubla si bien la tête, Qu'un révérend père encensant De l'encensoir s'alloit blessant, Si par le bras le bon Évandre N'eût eu la bonté de le prendre, En même temps que l'encensoir Sur son visage sec et noir Étoit prêt, par grand mal encombre, D'éparpiller charbon sans nombre.

Ce prêtre avoit vu des premiers Les vaisseaux et les mariniers De notre brave maître Énée, Sans en avoir l'âme étonnée.

Pallas les avoit vus aussi, Et criant : « Ne bougez d'ici, * De quelques gens il se fit suivre, S'arma d'un dard garni de cuivre, Alla voir Énée en son bord, Et ces discours lui tint d'abord, D'une contenance fort fière, Et sans faire le pied derrière :

«Monsieur, ainsi par eau venu, Qui ne nous êtes pas connu, Déclarez-nous ce qui vous mène, Pour nous délivrer de la peine De penser ce que vous cherchez En ces bords, aux vaisseaux cachés.

* Grosse toile serrée dont on se servait pour doubler les pourpoints et les corpr de jupe-

* Le vaudeville ne désignait pas alors, comme aujourd'hui, une pièce mêlée d< couplets, mais simplement une chanson répétée, ou destinée à être répétée par h peuple. C'est dans ce sens que Boileau a dit, dans son Art poétique :

Le Français, né malin, créa le vaudeville.

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