LIVRE HUITIÈME
Est-ce pour guerre <ro marchandise Que vous marchez en cette guise ?
Si vous venez pour trafiquer, J'ai des nippes de quoi troquer, Et, si vous venez pour la guerre, Je porte un certain cimeterre Frais émdulu d'hier au soir, Qui coupe aussi bien qu'un rasoir.»
iineas, à Cette demande Qui senloit fort sa réprimande, Répondit fort civilement; Mais il tira premièrement De la doublure de sa manche D'olivier une verge blanche, Pour montrer qu'il vouloit la paix; Et puis, en Grec assez mauvais, Car cette langue n'étoit guère A son Altesse familière, 11 tint le langage suivant, Exposant sa perruque au vent, C'est-à-dire ôtant sa barette (Ou son chapeau ; mais un poëte Pour exprimer l'étui du chef, Dit : bonnet, chapeau, couvre-chef, Toque, tapabor, bourguignote, Béguin, turban, cale, calotte, Casque, salade, heaume, pot, Capuchon, barette1; en un mot Le plus éloigné synonyme Chez nous rimeurs passe à la rime.
Retournons donc à ce qu'il dit) :
« Toi qui montres par ton habit Qu'il ne fait pas toujours le moine, Car, et mal fait et mal idoine*,
Le tien n'est que de canevas, Et descend même un peu trop bas (Ceci te soit dit sans reproche1*, En ce mien maritime coche, Je cherche la protection Chez le roi de ta nation, Je viens chercher le prince Évandrc, Afin de le prier de prendre Pitié de nous autres Troyens, Autrement dits Dardaniens.
Les Latins nous font rude guerre, Et font les maîtres dans la terre Où le Destin nous veut placer :
De là tu pourras bien penser Que c'estcoup sûr de nous bienfait, Et que qui nous voudroit déplaire, Ayant pour ami le Destin, Il pourroit perdre son latin.
— Le grand nom Troyen partout vole, Dit Pallas, et, sur ma parole, Votre pays, à tous connu, Vous fait ici le bienvenu.
Évandre est mon Seigneur, mon père, Car, du vivant de feu ma mère, Personne n'a jamais douté De sa très-grande honnêteté.
Mon père est d'une âme fort tendre; Vous lui ferez plaisir de prendre Chez lui, vous et tous vos Messieurs, Un mauvais repas, ou plusieurs.
Le bon Seigneur aura grand'joie De voir chez lui des gens de Troie:
Venez donc descendre chez nous.»
Énèe, à cet accueil si doux,
* De cette multitude de mots qui servent à désigner toutes les variétés de couvrechefs, nous avons déjà expliqué les uns, et les autres se comprennent d'eux-mêmes. Il en reste seulement trois ou quatre sur lesquels il est bon de donner un mot d'explication. Le tapabor était une espèce de bonnet à l'anglaise, servant le jour et la nuit, et dont on rabattait les bords pour se garantir le visage. Le béguin était une coiffe de linge qu'on mettait aux enfants sur leur bonnet et qu'on leur
. attachait par-dessous le menton. On désignait par pot une sorte de morion ou de salade portée par les gens de pied, et ne couvrant que le haut de la tête. Le heaume différait du pot, de la salade, du morion, de la bourguignote, du cabasset, réservés à l'infanterie, en ce qu'il était porté par les cavaliers : il couvrait le visage, et n'avait qu'une ouverture à Pendroit des yeux , garnie de grilles et de treillis.
* Convenable, propre à...; du latin idoneus.
D'un saut se trouva sur la rive, S'écriant : «Qui m'aime me suive!»
Hais chacun ne sait pas sauter :
Quelques-uns, voulant l'imiter, Trop témérairement tombèrent, Et dans l'eau bien avant plongèrent, Quelques-uns par delà le cou, Dont ils burent plus que le soûl ; Enfin, après mainte hurlerie, Mainte risée et raillerie Qui ne valoil pas grand argent, Chacun à l'envi diligent, Des nefs descendit au rivage, Hors quelques gardeurs de bagage, Et les matelots du vaisseau, Qui sont accoutumés sur l'eau.
iEneas et toute sa bande Dansoient parfois la sarabande, Et gambadoient de temps en temps, Tant ils étoîent gais et contens.
Pallas, les voyant ainsi faire, Dansoit aussi pour leur complaire, Outre que le jeune Seigneur De sa nature étoit danseur, Quoiqu'une histoire scandaleuse Lui donne une jambe cagneuse, Mais on sait au moins, ce dit-on, Que Pallas donna du bâton A l'écrivain de cette histoire :
11 ne faut point donc trop la croire, Mi trop peu ne la croire pas.
Énée, allant donc de son pas, Comme j'ai dit, l'âme fort gaie, Trouva des soldats mis en haie, Et des milords Arcadiens, Qui, voyant venir les Troyens, Se fendant leur firent passage ; Puis jEneas tint ce langage :
« 0 seul des Grecs homme de bien, Car les autres ne valent rien, Sur ton nom et ta bonne mine, Quoique tu sois Grec d'origine, Et su perla tivement Grec, Tu ne me seras point suspect.
Nous sommes parens l'un et l'autre,
Ce m'est grand honneur.— -C'est le vôtre.
— C'est moi qui cet honneur reçois.
—Ah! ce n'est pas vous.— Ah! c'est moi. »
Par ces répliques et dupliques,
De leurs royales rhétoriques
Ils firent quelque temps essai.
Pour dire le vrai, je ne sais
Qui des deux étoit le plus sage,
Et qui plus disert personnage.
Pour iEneas, je sais fort bien
Qu'il parloit longtemps en un rien,
Tant sa langue étoit bien pendue,
Et que, dans une affaire ardue,
Sans se préparer il parloit
Bien souvent plus qu'on ne vouloit;
Et, si l'autre en étoit de même,
De tous deux l'éloquence extrême,
En ce siècle où l'on parle tant, .
Eût rendu leur nom éclatant
En matière de parlerie,
Qu'autrement on dit hâblerie.
« 0 généreux, Arcadien,
Quoique grand prince, homme de bien,
Dit jÊneas au bon Évandre,
Nous avons l'honneur de descendre
Tous deux d'Atlas, et n'en doutez,
Car Mercure, dont vous sortez,
Fut fils de Maie; Atlas, son père,
Le fut d'Électra, qui fut mère
De Dardan notre fondateur,
Du sang Troyen propagateur.
Or, puisque notre parentelle
Entre nous se rencontre telle,
Il faut, si vous le désirez,
Que nous soyons confédérés.
Par ambassade députée,
J'aurois votre amitié quêtée,
Et j'aurois pu vous députer
Quelque fourbe adroit à traiter,
Et fait à notre badina ge ;
Mais, sans train et sans équipage,
Moi-même suis ici venu,
Quoique je vous sois peu connu,
Pour vous dire que le roi Daune
M'en donne tout du long de l'aune1.
* En donner tout du long de l'aune, c'est traiter avec sévérité, sans ménagement.