‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 136 sur 227 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

Et que vous en donnant aussi, Moi de là, comme votis d'ici, Nous pouvons bien à la pareille Lui donner bien fort sur l'oreille, Pourvu que nous nous entendions.

Mes chevaliers et mes pions Sont vaillans ; aussi sont les vôtres : Assemblons donc les forces nôtres, Et frottons bien nos ennemis.

De se défendre il est permis, Et, sans charger ma conscience, Je puis assommer qui m'offense.»

Évandre, tant qu'il sermonna, Des yeux partout l'examina, Puis, riant et lui faisant fête, Et se grattant un peu la tête, Car devant que complimenter Il souloit sa tête gratter, Ainsi qu'on lit dans son histoire, Voici, si j'ai bonne mémoire, Ce qu'en Troyen mal prononcé 11 dit, en vieillard biett sensé, Au révérend messire Énée :

« Que bénite soit la journée Que je vous vois de mes deux yeux, Monsieur jEneas le pieux !

En vous je crois voir votre père, Car, pour Madame votre mère, Nous savons ce que nous savons ; Mais bouche close, et poursuivons.

Votre père donc, que Dieu garde !...

Foin, il est mort, et par mégarde Je viens de lui faire un souhait Tel que pour un vivant on fait ; J'ai peine à m'empêcher d'en rire.

Votre père donc, veux-je dire, Que Dieu garde en son paradis, Étoit homme des plus hardis, Grand joueur de trente et quarante, Et dansoit des mieux la courante ; Au reste de vertu pourvu.

Aussitôt que je vous ai vu, J'ai cru le voir, tant il me semble Que Votre Altesse lui ressemble :

Vous êtes pourtant plus replet, Au lieu qu'il étoit maigrelet, Et qu'il portoit la barbe large,

Sans y pratiquer une marge, Sur la lèvre se pincetant Le poil, à grand'peine naissant, Comme je vois bien que vous faites; Pour moi, j'ai perdu mes pincettes, Et, quand aujourd'hui j'en aurois, Point ou peu me pincetterois; Mais chacun en use à sa guise.

Sa perruque étoit un peu grise ; La vôtre ne l'est pas encor, Et reluit aux yeux comme l'or.

Son nez, tranchant comme le nôtre, En approchoit plus que du vôtre; De plus il avoit un poireau, Mais il n'en étoit pas moins beau.

Enfin, dans votre ressemblance, Je n'y trouve de différence Qu'en ce que l'on appelle l'air; Cela ne vaut pas le parler.

Pour conclure, il est véritable Que le père au fils est semblable. *

Le bon Évandre ainsi jasoit De défunt Anchise, et disoit Cent choses à dire inutiles, Dont quelquesTroyens, gens habiles, Disoient, s'entreparlant tout bas :

« Ce vieil roi nous croit de grands fats, Ou bien est un grand fat lui-même, Sauf l'honneur de son diadème. »

L'Arcadien roi cependant Son discours alloit étendant :

« Lors, disoit-il, de mon jeune âge, Feu Priam, sans grand équipage, Chez feu mon père vint loger Sur des chevaux de messager :

Il alloit voir dame Hésiond, Sa sœur, une reine très-bonne, Qui dans Salamine a fondé Deux tripots et trois jeux de dé (Elle avoit l'âme brelandière, D'ailleurs de vertu singulière, Le bon Dieu lui fasse pardon).

De ce fils de Laomédon, De Priam, étoit à la suite Votre papa, dont la conduite Fit admirer mon père et moi.

Il n'avoit, non plus que son roi,

Nul poil à raser qu'à la tête.

Que c'étoit une bonne bête !

Je me souviens qu'il me vola Tout mon argent sPu quinola, Dont il m'acheta deux aiguières; Il m'engrossa trois chambrières, Et puis ensuite lit si bien, Que la chose passa pour rien.

Pès lors d'amitié nous nous prîmes, Et de beaux présens nous nous fîmes; Je lui donnai deux arcs Turquois, Un vocabulaire narquois ', Une recette pour les dartres, Des Heures, usage de Chartres, Car il lisoit très- volontiers, Et lisoit des jours tout entiers.

Je lui donnai d'Orphée une ode, Son beau traité sur sa méthode De châtrer sans incision, Et son livre sur hion, Pour savoir si sa chère Nue Fut depuis garce au ciel tenue.

Dans ce même livre il prouvoit Que Junon, accouchant, n'avoit Aucun besoin de sage-femme, Ainsi qu'une mortelle dame, Et pour son enfant mettre à l'air N'avoit qu'à tout laisser aller.

Il me donna pour récompense Un beau gobelet de faïence, Un jeu de quilles et son sac, Un gros rouleau de bon tabac, Le meilleur qui, dans TArcadie, Ait cervelle d'homme étourdie; Une toque, et son cordon d'or, Que mon fils Pallas porte encor, Et sa dague bien façonnée, g Que je n'ai plus dès l'autre année, Car un laquais sans répondant * Me la prit avec son pendant.

Ainsi c'est une affaire nette Qu'entre nous l'alliance est faite, Si bien qu'étant votre allié,

Sans que vous m'eussiez supplié, J'aurois, sur la moindre nouvelle Que vous avez guerre cruelle Avec Daune mon ennemi, Tenu prêt un secours d'ami.

Dès demain l'on battra la caisse; Je ferai lever gens sans cesse, Desquels, cher prince, vous ferez Tout ainsi que vous l'entendrez. »

Ainsi parla le bon Évandre :

Les Troyens, ravis de l'entendre, Crièrent à l'envi : Vivat; Aucuns rirent avec éclat, Et le vivat et la risée Émurent si bien l'assemblée, Que le plus triste du troupeau IS'eût quitté sa part du gâteau Pour somme d'argent très-notable.

D'iEneas l'hôte vénérable Le pria du meilleur du cœur De lui vouloir faire l'honneur De voir finir le sacrifice :

« Je suis tout à votre service, >»

Dit /Eneas. Un presbyter* Lui vint l'encensoir présenter; Il le prit sans cérémonie, Avec une grâce infinie ; Mais, avec cette grâce-là Son encensement mal alla, Car, étant nouveau dans l'affaire, 11 crut, et crut en téméraire, Qu'il n'avoit qu'à pousser bien fort :

Il s'évertua donc d'abord; Mais, ébranlant trop la machine, La braise lui chut sur l'échiné.

Sa faute il voulut réparer; Il ne fit rien que l'empirer :

Du prêtre il blessa les deux nièces, D'un chandelier fit quatre pièces, Enfin il fit de l'encensoir Deux choses hideuses à voir, Tellement que le bon Évandre Fut contraint de l'encensoir prendre,

« Un dictionnaire des mots comiques, satiriques, burlesques, comme celui de Leroux, que nous citons soutenu * Prêtre.

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