LIVRE HUITIÈME
Oh ! le nigaut, le polisson, te grand benêt, le limaçon, Plus froid que la plus froide glace !
Crois-tu pouvoir remplir la place De l'inimitable Scarron?
Veux-tu passer pour fanfaron, Pour un poëte ridicule, Plus opiniâtre que mule?
C'est bien à toi, chétif ballon, Dé vouloir au sacré vallon Incorporer ta corpulence Après un auteur d'importance ! Auteur plaisant, mais renommé, De tous savans fort estimé, Que le roi vit toujours sans peine, Et même avec plaisir la reine :
Aussi bien que les courtisans, Les chanceliers, les présidens.
Des ducs et maréchaux de France H fut louange d'abondance.
11 brilla chez les Hollandois, Les Allemands, les Suédois, Chez les Latins, gens pacifiques, Gens naturellement comiques, Aimant la vie et le repos, Laissant la guerre à faire aux sots.
Son nom fut jusqu'en Valaquie, Dans l'Archipel, dans la Turquie, Où l'on dit que le Grand Seigneur, Quand il est dans sa belle humeur, Ou bien sur sa chaise percée, Chaise souvent favorisée, Prend un Virgile dans sa main, Pour se tenir l'esprit serein, Et toujours le nourrir de joie; Là, sa belle âme se déploie, Et se fait connaître en détail Par l'un ou l'autre soupirail.
Chez le grand Kan de Tartarie Et chez le Czar de Moscovie,
Chez le Perse et chez l'Indien, Chez l'Arabe "et l'Égyptien, Enfin dans la machine ronde Qui comprend l'un et l'autre monde, Scarron de tous est honoré, Chéri, couru, même admiré.
Eh ! tu voudrois, ne t'en déplaise, Gomme un Jean logne * ou comme un Blai- Sur l'Hélicon, en idiot, (se,
Te manifester pour un sot, Pour un Iroquois, un sauvage, En suivant si grand personnage, En imitant si digne auteur, Du bouffonisme tout l'honneur?
As-tu pour la plaisanterie Un fond de polissonnerie Tout prêt dans ton petit cerveau, Assez gaillard, assez nouveau, Pour ne pas craindre une déroute, En voulant marcher sur sa route?
Crois-moi : garde tes quolibets, Tes rébus et tes sobriquets, Pour les habitans de la Seine Fréquentant la Samaritaine*.
Est-ce à toi, poêle crotté, De te donner la liberté D'entrer en lice avec ton maître?
Sans toi l'on voit ici paraître Assez d'auteurs, siffles, bernés, Assez d'imprimeurs ruinés, Assez d'ouvrages méprisables, Assez de livres pitoyables...
Halte-là, monsieur l'orateur, Vous êtes de mauvaise humeur ; Vous me prenez pour une cruche, Pour un pied-plat, pour une autruche, Un idiot, un sot enfin.
. Conccdo : rien n'est si certain.
Savez-vous ce que je sais faire ?
Si je sais parler ou bien braire ?
Si mon esprit est de travers ?
Si je sais mal tourner un vers?
De Scarron, ce grand personnage,
Je connois trop bien le ramage, Pour me flatter de réussir, En le suivant dans mon loisir.
Il faudroit, la peste me tue, Avoir tout à fait la berlue, Autrement perdu la raison, Et me donner pour un oison.
t Je ne suis pas encor si bête, Si sot, si dépourvu de tête ; Je ne suis pas des partisans De la fumée et de l'encens, Pour encenser ainsi ma veine; Je ne bus jamais d'Hippocrène, Et je m'en tiens à l'hypocras, Boisson des dieux dans leurs repas, Autrement de la Malvoisie, Ou nectar, à la fantaisie De celui qui veut en parler.
Pour ma rate dcsopiler, Je veux chanter d'un ton grotesque, Suivant de loin le ton burlesque De Scarrcfn, maître dans cet art, De l'Enéide plus du quart ; Car c'est le tiers que je veux dire.
Muse qui m'excitez à rire, Muse bouffonne, prenez soin De votre élève en ce besoin !
Courage, petite bavarde, Mon amour, et mon égrillade !
Recherchez votre belle humeur :
Il s'agit de me faire honneur, Et de me mettre sur la tjrace Qui conduisit sur le Parnasse Cet esprit rare et merveilleux, Toujours gai, jamais songe-creux, Ce maître en fait de parodie, Qui chez Évandre, en Arcadie, Laissa le pieux iEneas, , Prendre un tantinet ses ébats, Et ménager une alliance Dont il avoit grande espérance.
Donnez-moi le tour et le ton Propres pour le conteur bouffon ; ;
* Voir notre note 4, page 865. Jcan-logne ou Jean-lorgne désignait un niais, un badaud; abréviation de Jean qui lorgne.
* C'est-à-dire, pour les badauds du pont Neuf. < »