‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 172 sur 227 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

La jouissance du tombeau, Où jadis on serra la peau De tes aïeux, de tes ancêtres, Tous bons spadassins et vieux reîtres. Dans les Enfers console-toi :

Si tu meurs, au moins, c'est par moi, C'est par la main du grand Énée, Que tu finis ta destinée, Que tu remplis ton mauvais sort ; T'en plaindre te feroit grand tort, Car cette affreuse Tysiphone, Qui toujours les ombres tisonne Avec son grand trident de fer, De toi feroit du mâchefer.

Adieu, j'ai grande impatience De renvoyer là-bas Mézence, Le cher objet de tes regrets, Le réservoir de tes secrets :

Sans t'ennuyer tu peux l'attendre, Dans peu je saurai te le rendre, Avec un paquet de ma main, Écrit en rouge sur son sein.»

Ensuite vint la valetaille De Lausus, qui crie et piaille, Puis dans sa tente l'enferma, De crainte qu'il ne s'enrhumât.

Mézence, au bord de la rivière, Assis sur un peu de bruyère, Et contre un gros arbre appuyé, Avoit lavé, bien essuyé Sa plaie avecque de l'eau pure ; Son casque, et toute sa parure, Éloit sur l'herbe auprès de lui.

Là, plein de douleur et d'ennui, Un écuyer fondant en larmes, Vint en criant :« Courons aux armes; Lausus est mort, il est certain Qu'Énée a dans son intestin . jFouillé comme dans gibecière.

Venez ordonner une bière, Tour l'emballer avec honneur.»

Mézence en fut saisi d'horreur, Et se fit porter dans sa tente, Où voyant toute son attente

Au croc, par ce fâcheux revers, 11 en pleura tout de travers, Même lit des extravagances, Et proféra ces insolences :

« Hélas!... c'est un commencement D'une douleur assurément.

Hélas ! dit-il, dans sa furie, C'est donc moi qui tranche ta vie, C'est moi qtfi porte dans ton sein Un coup qui me rend assassin !

Je ne t'ai laissé dans ma place Que pour me voir cette disgrâce De te perdre pour un jamais î Cher enfant, ce sont mes forfaits, Ce sont mes tours de passe-passe, Ces désirs de faire main basse Sur tant de valeureux sujets, Pour la plupart de vrais baudets ; Ce sont les maux de ma patrie, Qu'inventa mon espièglerie, C'est ma lâche cupidité, Et ma triste infidélité Qui font aujourd'hui mon martyre.

Maraud que je suis, je respire !

Et je puis voir eucor le jour !

Allons, peut-être qu'à mon tour Je pourrai trouver bonne chance, Puisqu'il s'agit d'une vengeance.»

Ensuite il appelle un trottin1, Fait amener aon guilledin*, Orné d'une belle fontange, Et d'une riche housse de frange, Monte dessus, puis lui parla, Et dans son discours faufila Deux ou trois fines hâblerie.?, Ce qui veut dire menteries :

« Rhébé, roussin farci d'honneur, Qui comme moi porte un bon cœur, Depuis longtemps, chose évidente, Nous n'avons qu'une même tente, Nous ne mangeons qu'un même pain,

Nous ne buvon3 je bois du vin,

Et toi de l'eau : la différence N'est pas grande, à ce que je pense.

* Petit laquais.

* Cheval hongre qui va l'amble.

Rhébé, reprends ta belle humeur,

J'ai grand besoin de ta vigueur :

Ou je dois rapporter la tête

D'dEneas, ce vrai trouble- fêle,

Ou la mienne doit y rester.

Rhébé, c'est à toi d'exploiter

Et de faire cette conquête,

La plus belle et la plus honnête

Que tu puisses faire en ces lieux,

Et la plus agréable aux yeux

Des Rutulois et des itales.

Tu seras mis dans leurs annales,

L'histoire parlera de toi,

Si jamais elle songe à moi.»

Mézence ensuite s'enharnaciie,

Prend sa cuirasse et sa rondaehe,

Sa main pleine de javelots,

Puis s'en va, par bonds et par sauts,

Au milieu des troupes Troyennes,

Faisant fuir les Italiennes.

11 prend ;Eneas par l'écu,

Et dit : « Allons ! à coupe eu * !

Voyons qui sera le plus brave ! »

Le Troyen d'un air plus que grave :

«Tope, dit-il, à qui va bien.

0 dieux! je ne demande rien,

Je suis au comble de ma joie,

Si vous faites triompher Troie,

Si je ferre des quatre pieds

Ce maître es arts en passe-pieds*;

Bref, si je fais un sacrifice

De son boudin, de sa saucisse.»

Mézence, d'un air insolent Dans sa tête ses yeux roulant :

«Va ! je ne crains ni Dieu ni diable, Dit-il d'une voix effroyable ; En vain tu veux les invoquer, Dans ce moment tu vas bouquer, Peut-être demander la vie.

Mais non, ma ragé et mon envie Veulent, aux dépens de ton sang, Venger mon fils jusqu'en ton flanc.»

Un javelot comme la foudre Partit, et fut réduit en poudre, Se brisant sur le bouclier De notre invincible guerrier.

A celui-là succède un autre.

Mais le pieux, le bon apôtre, Lança son dard avec fureur, Qui, s'envolant avec rumeur, Sur le test du cheval ;>'acharne, Lequel y fit une lucarne, Qui le fit ruer, puis tomber, Et sous son poids fit succomber Le furieux et fier Mézence.

#!neas,le pied sur sa panse, Lui fit dire un mea culpa; Puis après son ehiflet coupa, D'où par le trou sortit son âme, En jurant Dieu comme un infâme.

1 Ternie de jeu, qui signifie sans revanche, el ici, naturellement, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

~ Le passe-pied était une espèce de branle, en usage surtout dans la Bretagne. Il monta sur la scène de l'Opéra : ce fut alors une sorte de menuet très-vif à trois temps.

LK

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