‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 171 sur 227 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

A ton tour va-t'en U gourmer,

L'atterrer et le déplumer;

Bref, qu'il ne soit plus de Mézence,

Que ta main Farcisse sa panse

D'un fer qui soit bien affilé,

Et qu'il n'en soit jamais parlé. »

iEneas, après ce langage, S'aperçut du remû-ménage Qu'il faisoît dans un bataillon; 11 courut à ce grapillon Plus animé que le panthère, four contenter sa bonne mère.

Mézence, en voyant le Troyen, En s'^cnant : « Tu ne tiens rien, »

D'un œil mesura son échine, Puis, élevant sa javeline, 11 se mit à faire des vœux, Qu'il assaisonna d'un : « Je veux Que les cinq cents diables m'emportent, Et dans le moment me rapportent ( Les marchés sont comme on les fait ; Si de ce dard je vois l'effet, Je veux aller à pied dans Rome, D'où méchant cheval et bon homme N'ont jamais fait heureux retour *, Depuis que Phœbus fait le tour De l'un ou de l'autre hémisphère.»

Ce Mézence après, en bon père, Dit à son fils : « Mon cher Lausus, Si je bouchonne cet intrus, Si je désarme ce visage, Ce qui doit être un bon présage, Sur-le-champ, sans aucun retard, Foi d'officier et de soudard, Je fais à la gloire un trophée De sa dépouille éguenillée, De son grand chapeau, mais pointu,

Et de ses bas chaussés à cru, Qui pourroient bien sur ta toilette Servir de triste cassolette; Car, depuis qu'il erre les mers, Son entretien va de travers. »

Aussitôt dit, son dard s'envole, Fendant l'air plus vite qu'Éole, Et va tomber, faisant grand bruit, Sur son bouclier d'or enduit, Qui, du retour, perça la côte D'Anthor; mais ce fut par sa faute:

Pourquoi se trouvoit-il si près ?

Falloit-il là faire flores, Le pimpant, le fendant, le brave ?

Croyoit-il gagner une épave En risquant d'aller ad patres?

Ce qu'il fit non ad honores, Mais réellement, dont enrage Le bon Troyen qui, dans sa rage, D'un dard ou bien d'un javelot, Fit à Mézence faire un rot, Faisant un trou près sa bedaine :

Le pauvre diable en eut dans l'aine.

Son fils, qui l'aimoit tendrement, Versa des pleurs abondamment , Chanta piteuse litanie Sur une telle tyrannie, Appela le sort un faquin, Jupiter fut un Maroquin, Junon fut une péronnelle, Vénus fut une maquerelle, Et Mars un pied plat, un dourdier, Mais Neptune un vinaigrier4, Des putains toutes les déesses (Je crois qu'il dit même ivrognesses^ , - Des flagorneurs furent les dieux, Et des Lucifers les pieux.

* .'e trouve dans le Livre des proverbes français de M. Leroux rie Lincy quelques dictons se rapportante celui-là : « Jamais homme ni cheval n'amenda d'aller à Home. » (Gomes de Trier, Jardin de récréât., seizième siècle.) « Ceux qui viennent de Home valent pis que devant. » (Prov. communs, quinzième siècle ; réimprimés en 1859 par M. Silvestre.) Il y a encore : « Qui beste va à r.ome, tel en retourne. » (Gabriel Meurier, Trésor des sentences, seizième siècle.)

* Les vinaigriers, petits commerçants du dernier ordre, parcouraient alors les rues pour vendre leur marchandise. Il y a, dan> le Gage touché, attribué à Le Noble (1898), une Histoire du vinaigrier, où Mercier a pris le sujet de son fameux drame, la Brouette du vinaigrier.

Mais que ne dit-il pas d'Enée Et de sa valeur erronée?

Il le traita de fagotin, De malheureux pleure- sans-fin, Dit qu'il ne valoit pas le pendre, Enfin, à le voir, à l'entendre, On jugeoit de son désespoir, Même de son malin vouloir.

Alors, pour être quitte à quitte, Ce Lausus au combat s'excite, Prend pour un sou de brandevin, Endosse l'armet de Membrin ', Court au galop à l'offensive.

jEneas, sur la défensive, L'attend de pied ferme et lui dit :

« Quoil prétends-tu, petit chianlil, Avec cette ardeur effrontée, Te mesurer avec Énéc, Moi la perle des paladins, L'unique inventeur des gourdins, La terreur de tous les faux braves, Et l'épouvantail des Bataves ? »

Mézence, pendant ce discours, Clopinant, fut chercher secours Dans son camp, près de la rivière.

Cependant une fourmilière De traits tombe sur le Troyen, Qui toujours, d'un même maintien, Suivoit sa valeur et sa proie, Et les suivoit même avec joie.

Enfin, joignant Lausus de près, Sa fureur doubla d'un accès, Surtout quand il vit l'impudence De l'étourdi fils de Mézence, Véritable tête à Té vent, Qui juroit plus fort que devant Contre les dieux et les déesses, Contre les Parques, ces traîtresses, Contre lui, contre les Troyens, Les appelant toujours des chiens, Dont les Parques bien enragèrent Et tout aussitôt se vengèrent En coupant le fil de ses jours,

Ce qui, fait, est fait pour toujours.

JEneas, de sa grande épée, Plus lier que ne fut un Pompée, Éventa le sac à boudin De ce désespéré blondin.

Son habit fait en broderie, Par sa mère toujours chérie, En fut arrosé de son sang, Qui, coulant tout le long du flanc, Fit un ruisseau sur la poussière, Qui bientôt fut une rivière.

Son âme, en grande affliction, Après une telle action, Partit en voiture un peu lente Pour se trouver chez Hhadamantho.

Ce ne fut pas sans sangloter, Sans murmurer, ni sans pester; Mais à la mort point de ressources :

C'est une coupeuse de bourses, Qui, quand une fois elle prend, Ma foi, jamais elle ne rend.

Énée, après un tel ouvrage Qui rehaussoit son grand courage, Pénétré d'un peu de pitié, Fut moins fâché de la moitié, le qui parut dans l'apostrophe Que lui lit uotre philosophe :

« Prince bien plus qu'infortuné !

Prince maltraité, tronçonné!

Qui de mourir étois avide, Puisqu'à la mort, à toute bride, Tu courois par ordre du sort, Que te donner après ta mort, Pour te faire oublier l'injure Que lit ma main dans ta fressure ?

Désormais je donne mes soins A tes parens dans leurs besoins; Plus, je chanterai ton courage, , C'est a quoi mon devoir m'engage liien plus, je te fais un présent (Sur ce pied j'en ferois un cent), Je te laisse donc tes ferrailles, Pour mieux chômer tes funérailles

< L'armet enchanté du roi more Membrin rendait invulnérables ceux qui portaient. (Voir Boiardo et l'Arioste.) On sait comment l'illustre chevalier de Manche en fit la conquête. (Don Quichotte, V* p .rtie, liv. III, ch. xxi.)

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