‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 189 sur 227 · LIVRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIEME

Si Turnus reposa la nuit Doucement sans faire de bruit, Ou s'il eut la puce à l'oreille Du tintamarre de la veille, C'est ce que je ne sais pas bien; Quand je dirois : je n'en sais rien, Ce seroit la vérité pure.

Au surplus je ferois gageure Que dans son lit, plus d'une fois, Turnus a rongé ses dix doigts; Que son bonnet a, dans sa tête, Connu qu'il n'étoit pas en fête, Et que l'on trouva son grabat Le matin en terrible état.

La preuve en est claire et certaine, Si l'on veut bien prendre la peine D'examiner en raccourci Quel fut son dévorant souci Quand il vit les troupes d'Énée, Pendant le cours de la journée,

Galvauder Itutulc et Latin Plus mal qu'on ne fait un trottin Qui manque de faire un message Nécessaire pour le ménage :

Alors la main, comme le pié, Fait un trottin estropié.

Aussi, tandis qu'Énée en raille, Qu'il s'approche de la muraille, Et qu'il proflte de la nuit Pour s'en rendre maître sans bruit, Ce qui suit le gain des batailles, Turnus bisque dans ses entrailles, Et cherche de nouveaux moyens Pour surmonter des Phrygiens Et la valeur et la fortune. Pardil la chose est peu commune :

Être brave, et de plus heureux, Est moins des hommes que des dieux.

Le Lalin donc mis en compote, Dans son cerveau dérangé trotte;

Les peuples en sont consternés, Et tous les soldats mutinés.

Comme il est cause du désordre, On le charge d'établir l'ordre.

Que faire en cette extrémité?

Se pendre, c'est déloyauté ; Se noyer, ce seroit folie; S'enfuir, c'est quitter Lavinie YX la céder à son vainqueur, Ce qui redoubla sa fureur D'une once au moins, je vous assure; Pour peu qu'on le veuille, j'en jure : Mais non, j'ai tort, ne jurons pas, Lessermens sont pour d'autres cas.

Tel est un lion de l'Afrique Qui sent qu'un javelot le pique ; Son sang, qui coule, et sa douleur, Augmentent si fort sa fureur, Qu'on le voit, frémissant de rage, Ne respirer que le carnage; Turnus ainsi, tout furieux, Frappe des pieds, roule ses yeux, Jure un grand mort... pousse une plainte, Montre sa rage et puis sa crainte, Rompt la dentelle d'un collet, Donne un soufflet à son valet, Renverse sa chocolatière, Nomme putain sa chambrière, Fait un soleil à son miroir, Sans s'étonner, sans s'émouvoir; Puis à grands pas il se promène Partout où son chagrin le mène, Ne parle pas, parle en courroux, Tantôt reprend un air plus doux; Enfin, dans son inquiétude, Il ne trouve point d'attitude Qui convienne à son désespoir, Tant il lui paroît triste et noir.

Dans cet état, il se présente Au roi Latin plein d'épouvante, Lui parlant le cœur ulcéré Et par ses soucis déchiré.

Comme il voulut ouvrir la bouche, Un bourdon, une grosse mouche, Entra dans son vaste gosier, Et détourna ce vieux routier, Un moment, d'étaler sa rage,

Ce qui, pour un mauvais présage, Fut pris par le bon roi Latin, Déconcerté, fort incertain :

« Seigneur, lui dit ce taciturne, Ce digne frère de Juturne, Qui peut empêcher j&neas, Le roi de» polirons, des béats, De mettre à bout son entreprise ?

Faut-il le servir à sa guise ?

A genoux mendier la paix?

La ratifier pour jamais?

Aux Troyens servir de victime, Afin d'acquérir votre estime?

J'y consens, et veux, de ce pas, Pour eux, me livrer au trépas.

I aites venir cette génisse, Faisons ce fatal sacrifice; Je soupire après le moment Qui doit précéder le serment Qui va serrer votre alliance.

S'il sait danser, eh bien ! qu'il danse.

II en aura, mais tout son soûl, Même de quoi charger son cou.

Allez, donnez-vous patience : Vous me verrez mettre en défense; Oui, je vous réponds de sa mort, Fût-il cent mille fois plus fort.

Que je vais de bons coups d'épée Farcir cette rare poupée,

Ce fugitif, ce pleure-pain, ;

Qui semble nous prêcher la faim.

S'il n'est pas ce soir à .la table De Pluton, je veux que le diable Me fasse souper avec lui, Sans me sortir de mon étui.

J'y vais de cul comme de tête.

Oh ! qu'il va trouver bonne fête, S'il n'a point de peur, ce transi, Cet efféminé, ce moisi !

Que si Jupiter veut qu'il rogne A moi Turnus de la besogne, Qu'il soit le réveille-matin Du Rutule et du Laurentin, Qu'il me débauche Lavinie, S'il faut qu'il m'arrache la vie, ■ Alors, seigneur, nous serons deux Et nous jouerons au plus heureux :

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