LIVRE DOUZIÈME
Non pas au jeu de croix et pile, Le jeu que demande ce gille, Ou bien celui de pair ou non ; Mais c'est au jeu de l'espadon, A coups de dards, de javelines, Aux dépens de nos deux échines.
Que si, par un heureux destin, Il peut fouiller mon intestin, Et de sa lame meurtqpre Me faire perdre la lumière, Je cède comme le moins fort Aux ordres des dieux et du sort.»
Cette oraison si pathétique Rendit le roi mélancolique; En effet il en sourcilla, Et deux fois sa tête en branla.
Après une petite extase, Il répondit avec emphase :
« Seigneur, autant vous êtes preux, Actif, vigilant, courageux, Autant je dois, moi qui vous parle, Et qui, quand je le veux, déparle, Mettre de l'eau dedans mon vin, Et toujours tenir bride en main, Ponr nïépargnerdu moins la crainte De trouver du vide en ma pinte.
C'est vous répondre en bon Latin Que je veux garder mon fretin, Et prendre ma bisque assez juste Pour me conserver votre buste.
Ne possédez-vous pas l'État De votre père, un très-grand fat, Révérence parler, beau Sire?
Pourquoi cherchez-vous donc à frire Votre lard ranec à mes dépens ?
N'est-ce pas vous moquer des gens?
Nous prendre pour des coccigrues, Et nous faire passer pour grues ?
Vous pouvez vous apparier Avec lilles à marier, Où vous voudrez, si bon vous semble; Pour moi vous a liez trop bien l'amble, Et je marche trop lentement Pour vous, Turnus, assurément.
J'ai de l'argent, des pierreries, Dos cassines, des métairies, Nombre de bons et gras troupeaux,
Des meubles neufs, de beaux tableaux, Des troupes, mais très-délabrées Par vos chiennes d'éohauffourées ; Avec cela l'on pourroit bien Vous établir, pour votre bien, Parmi les princesses Latines, Comme parmi les Laurentiues : J'en connois plus d'une à louer, Vous pouvez les amadouer, Mais renoncez à Lavinie.
C'est à moi grande vilenie, Je la connois trop, à mon dam; Même l'exemple de Priam De voit un peu me faire sage, Et mieux user de mon lignage.
Qui ne sait que Jupin, les dieux, Et les habitans de ces lieux, Ne veulent pas votre assemblage ?
Cependant, Turnus, je m'engage A vous servir d'affection ; Je cède à la tentation De vous voir quelque jour mon gendre.
Ma femme, au vrai, voulait vous prendre; A cause de la parenté, Du sang, et de l'affinité Qui vous unit à sa famille, Elle vous destinoit ma fille; Mais moi je n'y consentois pas :
jEneas avoit plus d'appas, Me paroissoit plus débonnaire, Et iaisoit bien mieux mon affaire.
Pour vous je rompis le traité Qu'il m'offrit par civilité, Et contre lui je pris les armes.
Voyez quelles sont mes alarmes, Vous qui causez tous mes malheurs, Qui, bien loin d'en verser des pleurs; M'étourdissez de vos bravades, Comme de vos rodomontades, Qui fuyez lorsque l'on vous suit, Et qui faites beaucoup de bruit, Mais en effet fort peu d'ouvrage.
Vous en dirai-je davantage?
On nous a ressassé deux fois ; Voilà notre ville aux abois, Moi bien près de ma dernière heure, Et vous voulez que je demeure
Constamment dans votre parti ?
Foi de roi, vous aurez menti, Car ou je quitte la partie, Ou vous quitterez Lavinie.
Faites mieux, recueillez les voix; Que penseroient vos Rutulois, Et que me diroient mes Itales !
C'est pour lors que les Saturnales Iroient le galop, non le trot, Si l'on me voyoit, comme un sot, Mettre au hasard votre bedaine De boudins et d'andouilles pleine, Vous qui voulez de ma maison Épouser le seul rejeton.
Par la ventrc-saint-gris j'en jure, Je garderai votre figure De malencontre et d'accident, Contre Énée et son ascendant.
Ayez pitié de votre père; Doit-il payer la folle enchère Des caprices d'un étourdi, Qui va se perdre tout brandi * ?»
A laver la tête d'un une Le sage perd la tramontane; Aussi le roi trouva- t-il bien, Qu'avec lui l'on ne gagnoit rien.
Soit intérêt, ou bien tendresse, Turnus poussa loin la faiblesse, Car, dès qu'il vit jour à parler, Il commença par houspiller Le roi sur sa crainte panique :
« Craignez donc pour votre boutique, Lui dit-il d'un air insolent; Mais paroissez plus indolent Pour Turnus, je vous en conjure, Ou vous me ferez une injure, Très-difficile à pardonner.
Turnus seroit fou de donner Dans votre sens fort invalide ; Non, non, je veux un autre guide, Et, malgré les dieux et le sort, Ou mettre mon rival à mort, Ce qui n'est pas si difficile, Ou que le traître me mutile,
Et me donne en proie aux corbeaux.
Nous connaissons de tels travaux, Avec un pareil adversaire; Je le sais trop loin de sa mère, Pour qu'il puisse nous échapper.
Par ma foi ! je vais l'écharper, Et le semer par la broussaille, Pour qu'il nourrisse la volaille Qui fend les airs, et perche aux bois, Même mourroit sans mes exploits.
Je périrois! à d'autres, Sire !
Parbleu ! vous ne savez que dire, Ou pour nous vous avez bien peur.
Adieu, vous me verrez vainqueur, Avant que ce grand jour se passe.
Je crois que, sans me faire grâce, Vous me pouvez attendre, moi; Croyez-m'en donc de bonne foi, Dans peu je reprendrai ma place.
Qu'on mette le vin à la glace, Pour que je puisse, à mon retour, Boire rasade à mon amour ; Vous voyez que c'est Lavinie, Pour qui j'aventure ma vie.»
La femme du bon roi Latin Quitta son lit dès le matin, Ce jour, pour voir la destinée Du combat du pieux Énée Avec son cher parent Turnus, Car elle tenoit à Daunus, Mais en ligne collatérale.
Turnus se trouvant dans la salle, La reine sur lui larmoya, Puis son éloquence employa, Pour lui faire quitter la bretle.
Elle lui dit donc en cachette :
« Je te conjure par mes pleurs, Par mes sanglots, par mes douleurs.
Par mon sang et par ma vieillesse, Par ton amour, par ta maîtresse, Par ma couronne et mon bandeau, Par ce magnifique tombeau Où tes aïeux réduits en cendre S'ennuient à force d'attendre
* De vive force : « L'Olive... le prit tout brandi, comme l'on dit à Paris, le jeta su le lit, » etc. {Roman comique, II, ch. vu.)