‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 22 sur 227 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Que les Troyens, vrais gens d'honneur, Avoient bâtie à leur seigneur, De laquelle ils gardoient l'issue.

La dame, sans être aperçue, Subtilement l'escamota, Et dans Cytbère le porta, Laissant Cupidon en sa place, Ayant et sa taille et sa face.

Pour Ascagne, elle l'endormit D'un certain charme qu'elle fit, Les uns disent d'un dormitoire, Les autres en le faisant boire Un peu plus qu'il ne faut de vin, Si bien que dans ce lieu divin, Couché sur fraîches violettes, , Sans penser beaucoup à ses dettes, Il s'endormit comme un pourceau, Ce qui n'étoit ni bon ni beau.

Cependant qu'il dort et qu'il ronfle, Le bon Achate, qui se gonfle D'orgueil et de présomption De sa belle commission, A tant fait par ses enjambées, Qu'avec les bardes dérobées, Auprès d'Énée il s'est rendu :

11 eût bien plus fait l'entendu S'il eût bien su qu'au lieu d'iule Il menoit le grand dieu qui brûle Les cœurs sans fagot ni cotret, Et qui n'a qu'à piquer d'un trait, Pour faire porter la marotte Au plus raisonnable Aristote.

Dieu me garde, moi qui le di, Des coups d'un pareil étourdi !

Cupidon reçut de son frère Toutes les caresses d'un père, Fit la révérence à Didon, Qui reçut les nippes en don.

L'heure du souper étant proche, Tout le monde, au son d'une cloche, Dans une salle se trouva.

Énée avec Didon lava.

Didon, en habit magnifique, Se mit sur un lit à l'antique ; jEneas se mit vis-à-vis,

Lui tenant gracieux devis,

Ayant attaché en bavette

Sous le menton sa serviette.

11 étoit si propre, dit-on,

Qu'il n'eût pas, pour un ducatori

(Grand signe d'intention nette),

Voulu rien manger sans fourchette,

Et ne se fût pas abreuvé,

Dans quelque verre mal lavé,

Sans faire cent fois la grimace,

Quoiqu'au détriment de sa face;

Enfin ce généreux seigneur

Étoit un vrai homme d'honneur.

Cent gracieuses chambrières

Alloient avec riches aiguières,

Criant partout : « Qui veut de l'eau? »

L'ordre du festin étoit beau;

La viande étoit bien préparée

Et la salle bien éclairée.

Lors chacun étant alité1,

Didon dit Bencdicite;

Puis on joua de la mâchoire.

Aucuns commencèrent par boire;

Didon, comme on fait par deçà,

Par le potage commença.

iEneas donna de la soupe

Aux plus apparens de la troupe.

Cent beaux valets de compte fait

Servoient au superbe buffet ;

Cent très-honnêtes demoiselles

Coupoient des miches par rouelles,

Et cent autres ne faisoient rien

Que voir si tout alloit fort bien,

Et portoit chacune d'icelles

Un chandelier à deux chandelles.

Dans la salle, outre les Troyens, Grand nombre étoit de Tyriens.

Aux uns, du bon Troyen la mine, Aux autres, la face divine De Cupidon qui reluisoit, Grande admiration causoit.

Chacun beaucoup estime et prise Les beaux présens du fils d'Anchise, La belle robe de Léda, Qu'elle môme, dit-on, broda,

1 Etendu sur le lit qui lui servait de siège à table.

Et la finesse de la toile De son incomparable voile.

L'Almanach que Cassandre fit Leur embarrassa bien l'esprit, Et leur plut bien fort d'Ilione Le beau collier et la couronne.

La reine ne se put soûler Et de les voir et d'en parler ; Elle jette les yeux sans cesse Sur ce petit dieu qui la blesse, Et la tire à brûle-pourpoint D'un petit arc qu'on ne voit point (Un autre eût dit brûle-hongreline, Et la pensée eût été fine ; Mais certes la rime du point M'a réduit à brûle-pourpoint).

Ce dieu, pour bien servir sa mère, Se pend au cou de son beau-frère, Et bien qu'il eût l'esprit si mûr, Le met en une étrange humeur.

Pour la Didon, elle s'en donne Tant et tant, que je m'en étonne; Mais qu'eût-elle pu faire enfin Contre un dieu des dieux le plus fin ? Elle le prend, la pauvre sotte, Le baise, caresse et dorlote ; Mais la pauvre sotte ne sait, En le prenant, ce qu'elle fait; Elle ne sait, la misérable, Que ce dieu, qu'elle trouve aimable, Est un dieu plus traître et félon Que ne fut jamais Ganelon*.

Chaque fois qu'elle le regarde, Ce traître Cupidon lui darde Par les yeux des flèches de feu Qui lui feront jouer beau jeu.

La voilà toute requinquée, Qui ne songe plus à Sichée; Au contraire, elle dit tout bas :

« Le défunt ne le valoit pas ; Un tel mari vaudroit bien l'autre Si nous le pouvions rendre nôtre !

Si je ne craignois les discours,

Devant qu'il se passât huit jours, Je le prendrois en mariage. « Par ce discours qui n'est pas sage, La pauvrette ainsi se llattoit.

JSneas aussi se gâtoit, Et, tout rempli du faux Ascagne, Faisoit des châteaux en Espagne.

11 disoit, regardant Didon (C'étoit une grosse dondon, Grasse, vigoureuse, bien saine, Un peu camuse, à l'africaine, Mais agréable au dernier point) ; 11 disoit donc, d'amour époint, Les deux yeux fichés dessus elle, Plus allumés qu'une chandelle :

« 0 belle qui m'avez blessé, Bien plus que je n'eusse pensé, S'il plaisoit à la destinée Que vous fussiez femme d'Énée, Je le jure par Mahomet (Quoiqu'on dise fou qui s'y met), ' Pour une épouse tant jolie, Je laisserois là l'Italie, Planterois ici mon piquet Sans craindre des gens le caquet, Et pourrois fort bien mettre en pièces Ceux qui feroient de moi des pièces. »

Cependant qu'il raisonne ainsi, Les beaux conviés, sans souci, A manger faisoient des merveilles.

Chacun vida plusieurs bouteilles Et branla si bien le menton, Tant sur le veau que le mouton, Qu'il ne resta rien sur la table Qui fût d'homme de bien mangeable; Si quelque os encore resta, En levant les plats, on l'ôta.

On mit sur table une bouteille :

A son aspect on s'émerveille ; iEneas dit une chanson, Et sans attendre un échanson Lui-même emplit de vin sa coupe, Puis à la santé de la troupe

* Ganes de Poitiers, ou le comte Ganelon, dont le nom, fameux dans les poèmes du cycle carlovingien, est resté lé symbole de la félonie. Ce fut lui qui trahit U paladin Roland à Roncevaux. ^

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