LIVRE PREMIER
Ou, s'il veut, une houppelande1.
Chacun de la troyenne bande Eut aussi de dame Didon Quelque assez bonne nippe en don.
Chaque dame eut une hongrcline 2, Avec sa jupe d'étamine, Et chaque homme un grand justaucorps Tiqué d'un fort beau fil retors, Et rebrodé d'une pistagne.
Cependant pour son fils Ascagne, Encore qu'il ne fût pas loin, yEneas étoit en grand soin.
Il pria son fidèle Achate De l'aller trouver à la hâte, Monté sur un vite éléphant, Afin de réjouir l'enfant, Et lui faire part des nouvelles ; Et que des nippes les plus belles Qu'il avoit dedans son vaisseau, Il apportât tout le plus beau, Pour faire aussi quelque largesse, Afin que leur courtoise hôtesse Connût quelles gens ils étoient, Et de quel bois ils se chauffoient.
Voici, si j'ai bonne mémoire (Quiconque ne le voudra croire Prendra la peine d'en douter), Les dens qu'on devoit apporter, Par l'ordre du fameux Énée, Quand sa ville fut ruinée, Qu'il avoit garantis du feu, En suant non pas pour un peu :
Une belle robe de soie, Que Léda pour plaire à son oie,
Tous les jours qu'il la visitoit, Sans jamais y manquer mettoit; Un merveilleux et riche voile, Encor qu'il ne fût que de toile, Si précieux pour sa façon, Qu'il valoit d'un roi la rançon : yEneas, d'Hélène la belle, Avoit, au jeu de la merelle 5, Autres disent au quinola *, Gagné ces belles nippes-là ; D'Hecuba les chaussons de laine, Et le vertugadin5 d'Hélène; De Priam la peau de vautour ; De fines perles un beau tour Que portoit la belle Ilione, Comme aussi sa riche couronne ; La béquille de Priamus ; Le livre de ses Oremus; Un almanach fait par Cassandre, Où l'on ne pouvoit rien entendre ; La perruque. d'Andromacha, Quand de noir elle se toqua, Voyant la moitié de son âme, Hector, mis à mort par la lame D'Achille, en la fleur de ses ans.
Voilà tous les riches présens Que destinoit à dame Élise Le généreux enfant d'Anchise.
Mais cependant ne s'endort pas La dame qui a tant d'appas, Qu'elle peut à crédit en vendre :
Il est bien aisé de m'entendre, C'est Vénus dont je veux parler.
Elle fait dessein de mêler,
i Sorte de casaque à manches courtes. Du reste, ce mot a servi à désigner diverses espèces d'habillements, pour la description desquels on peut consulter le Dictionnaire de Furetière.
2 Robe faite en forme de chemisette à grandes basques. On la nommait ainsi parce qu'elle était originaire de Hongrie.
* C'est l'ancien nom de la marelle. Il s'entendait alors d'une espèce de jeu de dames où il fallait arriver à réunir un certain nombre de jetons sur une ligne droite.
4 Terme du jeu de reversis et de la petite prime. Pour les renseignements sur la matière, voir la Maison des Jeux, 1642, in-8*.
8 Pièce de l'habillement des femmes qu'elles mettaient à la ceinture pour relever leurs jupes de quatre ou cinq pouces. Il était fait de forte toile tendue sur de gros IHs de fer. On voit que la crinoline ne date pas d'aujourd'hui.
Parmi les riches dons d'Enée, Quelque ruse d'âme damnée.
Elle sait que les Tyriens Sont pour la plupart des vauriens, Gens sans honneur et sans parole; Et, de plus, que Junon la folle, Dont la tête est près du bonnet, S'est donnée au diable tout net, De faire aux Troyens pis que pendre, Sans jamais se lasser ni rendre.
Pour empêcher un tel dessein, Qui ne part pas d'un esprit sain, La bonne dame Cythérée, La chose bien considérée, Trouva que son fils Cupidon Pouvoit en donner à Didon Si très-avant dans la poitrine, Et l'embraser d'amour si fine, Que la pauvrette ne pourroit, Quand Junon lui commanderoit, Faire du mal au sieur Énée, Qui tiendroit son âme enchaînée.
Il est vrai que pour cet effet Cupidon étoit son vrai fait, Quoique enfant, quoique Dieu céleste, Une très-dangereuse peste, Et qui brûle, dont j'ai pitié, Du monde plus de la moitié.
La bonne dame de Cythère, Avec autorité de mère, Fit donc appeler Cupidon :
Ce petit dieu porte-brandon Fut trouvé qui trempoit ses flèches, Dont les fers sont vives flammèches, Dans de l'essence de chagrin, De laquelle il ne faut qu'un grain Pour rendre une âme forcenée, Presque autant qu'une âme damnée.
Voyant sa mère, il s'inclina ; Demi-livre elle lui donna De sucre, faute de dragée, Qui fut en peu de temps mangée :
Le friand en avaleroit Un pain, qui le lui donneroit.
Voici ce que lui dit sa mère :
« Puissant enfantd'un puissant père, Qui prises bien moins qu'un chiffon
Les dards dont fut tué Typhon, Et qui des tiens sur les fressures Fais tant d'incurables blessures, Tu sais fort bien comme Junon, Qui ne fit jamais rien de bon, Persécute yEneas le pie; Tu sais bien que cette harpie En dépit du monde fera Contre lui ce qu'elle pourra; C'est une dangereuse bête :
On doit tout craindre de sa tête.
Mais j'espère, par ton moyen, Que je l'en garantirai bien.
Je te demande une journée Pour le salut du pauvre Énée.
Il fait apporter à Didon, Par son fils, je ne sais quel don ; Je veux que tu prennes sa forme ; Je ferai cependant qu'il dorme Dans mon palais le long du jour, De crainte que jouant le tour Dont je veux abuser Élise, Par sa rencontre il ne nous nuise.
Tu porteras donc ces présens, Qui lui deviendront bien cuisans.
Mets-lui le coquetisme en tête, S'entend sans penser déshonnetc:
Il est bien aisé, sans pécher, De lui rendre iEneas bien cher.
Si la dame est bien assénée, Elle aura plus de soin d'Énée Que de la prunelle de l'œil, Et Junon en mourra de deuil.
Par toi je règne dans le monde, En toi tout mon espoir se fonde; Si tu me sers fidèlement, Je te le dis sincèrement, J'augmenterai ton équipage De deux estaffiers et d'un page. »
A peine avoit-elle tout dit, Que le Dieu ses ailes défit, l.t parut aux yeux de sa mère Tout semblable au fils de son frère, Que la déesse en un instant ;Un mortel n'en feroit pas lant\ En moins d'une heure d'horologe, Alla trouver dans une loge