‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 24 sur 227 · CHANCELIER DE FRANCE · texte numérisé non relu

CHANCELIER DE FRANCE

MONSEIGNEIR,

Il y a si peu de rapport entre un petit poêle burlesque et un grand Chancelier, que Von dira sans doute que je manque de jugement, de dédier un livre si peu sérieux au plus sage homme de notre siècle. La France n'a jamais eu de Chancelier de votre force, et Von peut dire qu'outre les vertus théologales et cardinales, vous avez encore les chancelier es. On en a pu remarquer quelques-unes en plusieurs de ceux qui vous ont devancé; en vous seul on les voit reluire toutes à la fois, et si également, qu'il est bien difficile deconnoître laquelle de ces vertus vous rend le plus recommandable. Pour moi, Monseigneur, j'admire sur toutes les autres votre bonté : c'est par elle que mon premier livre de Virgile ne vous a point déplu, et c'est par elle que je prends la Iwrdiesse de vous dédier le second, moi qui suis un inconnu, un inutile, enfin un malade qui n'a plus que la voix*, et qui, dans sa plus parfaite santé, ne se seroit pas trouvé digne d'une grâce si extraordinaire. C'est en être prodigue, Monseigneto, et c'est ce qui me fait dire hardiment, quoique la façon de parler soit un peu bigearre, que je vous remercie du présent que je vous fais. Il y a peu de

* Pierre Séguier (1588-1672), fils de JeanSéguier, conseiller au parlementât petitfils de Pierre Séguier, président à mortier, était chancelier de France depuis 1635. Il aimait les gens de lettres, et fut protecteur de l'Académie après la mort de Richelieu. Notre auteur lui avait déjà adressé une épître.

2 Scarron répète souvent la même chose, sans doute pour mieux émouvoir la pitié de ses protecteurs. Il dit en particulier, dans la dédicace du livre I" du Roman comique, au coadjuteur : « Si vous croyez sur ma parole, puisque c'est tout ce qui me reste... » Et de fait, sauf son esprit, son estomac, et quelquefois le mouvement de la main, il ne lui restait pas grand'chose de plu*.

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personne* dans le momie, fût-ce dans les galères, qui m'osassent d'spM'r la triste qualité du plus malheureux de tous les hommes *. Il y a dix ans que je suis malade*; cinq ans que j'ai un procès 3; ma s si je contribue durant quelques heures à votre avertissement , f aurai V esprit salitfait, quelque mauvaise m ne que fasse mon visage, et peut-être serai-je env'c de quelque homme allant et venant : en quoi consiste, à mon avis, le souverain bien de la vie. Vo là, Monseigneur, une grande obligation que vous aura le doyen des malades de France. Il la çeconnoîlroit mal s' l vous importunait davantage de sa mauvaise epîlre, outre que la pauvre Didon brûle d'impatience d'entendre les travaux de son cher Énée; il n'attend plus que vous pour commencer. Ne faites pas languir davantage celte pauvre Phénicienne, et me faites l'honneur de croire, quoi qu'il n'y ait guère de foi à ajouter à un grand faiseur de mauvais livres, que je suis plus qu'homme du monde de toute mon âme,

MONSEÏGNEtT.,

Votre très-humble, irfo-obe 'stan!

et très-obligé serviteur,

scarron.

i Notre poète burlesque ne parle pas fréquemment sur ce ton décourag'; le plus souvent on le voit, comme il dit lui-même dans sa Requête à la Reine (1651) :

Faisant par courage

Bonne mine à fort mauvais jeu.

Cependant la douleur l'emporte parfois, et c'est alors qu'il écrit, par exemple, dans une lettre à Marigny, le chansonnier de la Fronde : « Si tous les diables me vouloient venir emporter, je crois que je ferois la moitié du chemin. » Et dans une autre, plus sérieusement : « Je vous jure, mon cher ami, que s'ilm'étoit permis de me supprimer moi-même, qu'il y a longtemps que je me serois empoisonné. » (Voir encore la dédicace du livre IV du Virgile travesti.)

2 Voilà qui peut servir à déterminer la date à laquelle sa maladie prit naissance. Ce serait en 1638, puisque ce second livre est de 1648. C'est un passage de plus à joindre à tous ceux où il a donné un renseignement analogue. (Voir début du T//phon; A Vinfante d'Escais; A madame de Hautefort; A M. le Prince; Lettre à Marigny ; son Portrail ; Factum; Requête au Roi.)

s Son procès contre ses beaux- frères et belles-sœurs du second lit, Nicolas Scarron, Madelaine et Claude, ces deux dernières représentées par leurs maris, Charles Nobin, sieur de Sigoigne, et Daniel Boileau, sieur du Plessis. (Voir les détails de ce long proc s dans son Factum ou Requête ou tout ce qu'il vous plaira, éd. Bruzen, Iar vol.) Scarron le perdit devant les juges et le gagna devant l'opinion.

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