DE SCHOMBERG
Monsieur et Madame ,
C'est ici le second livre de ma façon, qui a è'è dédié en même temps à deux personnes*. Les uns en riront, les autres ne le trouveront pas bon, et moi je me soucierai fort peu de ce qu'on en dira, pourvu que j'arrive à la fin que je me suis proposée. Il y a assez longtemps que je suis malade pour croire que je mourrai bientôt. Encore que ma maladie soit de mon invention, je ne laconnoispas assez pour savoir combien elle durera, et si elle me fera le plus vieil malade de France, comme elle m'a fait le plus estrop'é. Cest ce qui me fait songer à payer mes dettes. Toute la France sait assez ce que je vous dois, Madame3, et je sais, Monsieur que je vous ai des obligations qui ne sont pas petites. Je pourrois bien m'en acquitter,miser Me que je suis, à la façon des misérables, en disant que Dieu
< Charles de Schomberg, duc d'JIalluin, pair et maréchal de France, etc. (1601-56), avait épousé, en 1648 ou 16 49, c'est-à-dire peu de temps avant la publication de ce IVe livre, mademoiselle Marie de Hautefort, célèbre par l'amour platonique de Louis X11I pour elle.
« Le premier était la Relation du combat des Parques et des Poëtes sur la mort de Voiture, dédiée à MM. Ménage et Sarrazin ou Sarrazin et Ménage (1648).
3 Mademoiselle de Hautefort n'avait perdu aucune occasion de rendre service à Scarron : ce fut elle qui parla de lui à la reine et qui lui donna la curiosité de le voir, ce qui devait par la suite amener un résultat plus positif pour notre cul-dejatte. Ce fut elle aussi qui engagea Monseigneur de Lavnrdin, évêque du Mans, à lui conférer un bénéfice pour le maître à l'abri du besoin. Elle le comblait, en outre, de cadeaux, tels que chapons et pâtés, toujours bien reçus. Scarrou ne fut point ingrat : il n'est personne qu'il ait plus souvent et plus vivement célébrée dans ses vers.
vous le rende, et le priant pour vous. Mais vous avez tous deux, quoique pjeut-être non pas en pareil degré*, plus de crédit que moi en la cour céleste; je n'entreprends donc point au delà de mes forces : je vous donne tout ce que je vous puis donner. Si ce n'est pas tout ce que je vous dois, c'est vous payer en mauvaise monnoie. Mais il faut tirer d'un mauvais payeur ce que Von peut. Si vous me prenez pour ce que je suis, vous ne douterez point que si mon Virgile travesti était ce qu'il n'est pas, c'est-àdire plus digne de vous, je ne vous l'offrisse plus hardiment que je ne fais les maigres divertissemens d'un malade. Je crois, Madame, que les vers burlesques que j'ai mis en lumière jusqu'à cette heure ne serviront pas peu à vous faire croire ce que je dis maintenant en prose. Et pour vous, Monsieur, lorsque j'eus l'honneur de vous parler, je vous considérai comme un homme extraordinaire. Les grandes actions que vous avez faites depuis ont bien fait voir que vous étiez ce que vous me parû'es, et que mon inclination naturelle ne s'étoit pas trompée. Etj'oredre, si les malheureux comme moi se peuvent quelquefois réjouir, que j'ai ressenti une joie extrême quand les deux personnes du monde que j'eslimois le plus se sont trouvées si dignes l'une de l'autre. Mais en même temps que, par les plus belles paroles que j'ai pu mettre ensemble, je tâche à vous persuader que je vous honore extrêmement, je ne vois pas que je tous importune de même. Je finis donc mon èpître, quelque plaisir que les malades, aussi bien que les vieillards, prennent à parler, et quelque beau sujet que j'en aie. C'est par là que je crois bien mieux vous témoigner mon zèle que par ma longue prose; permettez-moi seulement de vous jurer, foi d'un homme qui n'a plus guère à vivre, que le voire très-humble et très et cetera, que vous allez voir au bas de la feuille, qui est le refrain ordinaire de toutes les êpilres, e<l dans la mienne la plus grande vérité que dira jamais ,
Monsieur et Madame ,
Votre très-humble, très-obéissant ci Irèt-obligè serviteur,
SCARRON
» Madame de Schomberg était très-pieuse, et il est probable qu'elle avait plus de crédit que le maréchal en la cour céleste.
LE
LlVltK QUATRIEME
Cependant la reine Didon Perdoit sa face de dondon Pour prendre celle d'une étique, Tant amour forcené la pique.
Kn vain, pour ce feu violet \ Causé par un désir follet, La pauvrette boit à la neige :
Son chaud tourment point ne s'allège.
L'insensée a beau boire frais, Elle ne se fait que des frais.
Tantôt d'iEneas le mérite Fait sa poitrine une marmite Que fait brûler bûche et tison ; Et tantôt la bonne maison De ce ravissant personnage Donne l'assaut à son veuvage ;
! Et puis son visage charmant j Vient lui troubler l'entendement.
: Cette pauvre reine des folles ! S'arrête à ses moindres paroles, i Toute seule s'en entretient, i Puis elle dit : « Mon cœur en tient, Mon cœur à l'amour si rebelle, Et ma franchise 2 en a dans l'aile3.
Hélas! que ne l'ai-je paré, Le rude coup qu'on m'a tiré ! »
Ayant sur le père d'Ascagne Tant fait de châteaux en Espagne, Elle s'en alla mettre au lit Pour se reposer un petit.
Mais le repos, qui tout enchante, A sa passion violente
1 A peu près synonyme ici de violent- On appelait feu violet un feu plus ardent et plus éclatant que les autres, par allusion au feu violet que produit le bois vert
2 Ma liberté, mon indépendance.
3 Est vaincue, est blessée à mort.
Ne peut le remède donner; Elle ne fait que se tourner Pour trouver une bonne assiette Sa fièvre toujours l'inquiète; Elle se perd, et le voit bien :
La malheureuse ne peut rien, Elle s'irrite, elle se tâche, Consulte la raison, et tâche D'apaiser ses sens forcenés; Ma foi, ce n'est pas pour son nez.
Sitôt qu'elle vit la lumière, Elle appela sa chambrière, Et lui dit : « Faites-moi venir Ma sœur, je veux l'entretenir. »
Cette sœur avoit nom dame Anne, Teint olivâtre et nez de cane, Et bien moins belle que sa sœur, Mais aimable pour sa douceur, Capable d'une bonne affaire, Qui savoit parler et se taire, Et si pleine de charité, Qu'en un cas de nécessité Elle eût été Dariolette ' , D'ailleurs de conscience nette.
Sitôt que la reine la vit, Rouge en visage, elle lui dit :
« 0 ma sœur Anne, ô ma fidèle (La faisant asseoir auprès d'elle, Et lui jetant ses bras au cou), Dis-moi donc, ma sœur, pourquoi, d'où, Comment, par quelle destinée, Est venu chez moi cet Énée ?
Oh! qu'il est frais, oh! qu'il est gras ! Oh ! qu'il est beau, quand il est ras ! Qu'il est fort ! qu'il est beau gendarme ! Que sa riche taille me charme !
Que son œil fendu, grand et bleu, Décoche de matras * de feu Sur dame, ainsi que moi peu fine A n'armer pas bien sa poitrine!
Quiconque le croiroit issu Des dieux ne seroit point déçu.
Quand quelqu'un a l'âme poltronne, A tout bruit il tremble et s'étonne, A tout coup il saigne du nez; Mais ce roi des déterminé*, Combien de places enlevées, Combien de guerres achevées, Le font, sans contradiction, Passer chez toute nation Pour vaillant comme son épée, En sang grec si souvent trempée, Et qu'on m'a dit être un vieil loup Qui tranchoit, et du premier coup, Un chenet comme une chandelle !
Dieu me veuille délivrer d'elle!
Oh ! si je n'avois résolu De vivre en un état solu3, Si je n'étois bien résolue, Après avoir été solue D'un homme qui me fut si cher, De ne jamais me rattacher; Si je ne craignois mariage Comme un mari fait cocuage, Oui, si je ne l'avois juré, Que ce nœud qui tient si serré Ne me serreroit de ma vie, Je te confesse mon envie (Mais n'en dis mot, ma chère sœur).
Cet homme ine revient au cœur.
Depuis la mort du cher Sichée, Je ne m'étois point requinquée, Et qui m'eût parlé d'un mari N'eût pas été mon favori ; Mais, depuis que j'ai vu mon hôte, Mon corps, percé de côte en côte (Je te le confesse,. ma sœur), A fort mal conservé mon cœur.
Ma blessure n'est que trop vraie, Je saigne d'une même plaie,
« Confidente, femme d'intrigue, entremetteuse. C'est le nom de la confidente d'Elisenne dans Amadis. On trouve même ce mot au masculin avec une signification analogue (Régnier, Ve satire). On disait aussi un daron dans le même sens, et quelquefois un dariolon.
* Traits d'arbalète.
3 Hors de&.liens du mariage, du verbe solvere, solulus, dénoué.