LIVRE TROISIÈME
Dont j'eus grand plaisir de m'instriure.
Vis-à-vis du fleuve Plemmyre, Assez près du fameux détroit Où le nocher le plus adroit À peur de Charybde et de Scylle, On rencontre une petite île Dont Ortygie est le vieil nom, Autrefois ville de renom, Dont madame la Renommée Chose bien étrange a semée :
Maint auteur, animal mentant, Nous donnant pour argent comptant Que le fleuve Alpheus d'Élide, Sans lanterne, flambeau, ni guide, Par certain sentier souterrain, Lui, ses poissons et tout son train, Y va voir la source fameuse, Aréthuse, ou bien Arétheuse, Et s'y joint en bonne amitié; Puis, mêlant tous deux par moitié Leurs eaux aussi claires que vitres, Tous leurs poissons, toutes leurs huîtres, Ils se vont rendre dans la mer, Ce qui les fait bien renommer.
En cette île où terre nous prîmes, Quelques sacrifices nous fîmes, Où maint animal fut saigné Comme on nous l'avait enseigné.
Nous vîmes la grasse campagne Que la rivière Élore baigne, Et de Pâchin les hauts rochers,
Si connus de tous les nochers.
Près de là l'on voit Camerine, Des champs des Geloëns voisine, Et le lieu qu'on nomme Gela, Pour un fleuve passant par là.
Nous vîmes la haute Agrigente, Qui de si bons chevaux enfante, Seline, fertile en palmiers, Et les rocs, craints des nautoniers, Du promontoire Lilybée, Où mainte nef est absorbée.
Et puis Drepane me reçut, Port funeste, où ma constance eut A s'exercer de bonne sorte.
Quoique j'aie l'âme assez forte, J'eus bien de la barbe à peler*, Et trouvai bien à qui parler.
Hélas! j'y perdis mon bon père (Souvenir qui me désespère); 11 mourut, le pauvre vieillard!
S'il eût voulu mourir plus tard, Il auroit vécu davantage * ; Il mourut, et c'est grand dommage.
Il m'aimoit, je l'aimois autant, Et plus même qu'argent comptant.
Il mourut, et c'est tout vous dire.
Depuis on ne m'a point vu rire; J'en ai pris le noir hocqueton, Et n'ai plus rasé mon menton.
Cher papa, qu'aviez-vous à faire Une action si téméraire,
* Bien de la besogne, — du fil à retordre.
°- C'est à peu près un vers de la fameuse chanson de M. de la Palice, dpnt le texte original, qui remonte environ à l'an 1525, et qui est un monument sérieux, quoique d'une extrême naïveté, sur la captivité de François Ier, débute ain.-i :
Hélas ! la Palice est mort,
Il est mort devant Pavie ;
Hélas I s'il n'estoit pas mort,
Il seroit encore en vie.
(Chants hist. franc, de Leroux de Lincy, 2* série, p. 92.) Cependant la naïveté de cette chanson pourrait bien, en quelques endroits, passer pour satirique. Il existe aussi une autre version contemporaine, qui paraît plus exempte d'arrière- pensée de ce genre, quoique se rapprochant encore en quelques traits de la chanson populaire qui est restée si connue; celle-ci a été finie, et sans doute aussi revue et augmentée par la Monnoye, dans les œuvres choisie» duquel on peut la lire en cinquante et un couplets (édit. Rigoley de Juvigny, 1770, in-8Ml«vol.,p.su). V
Et qu'on ne peut faire deux fois ?
En vous seul je me consolois De ma fatale destinée :
Puisque la vôtre est terminée, Que pour moi vous êtes perdu Et ne me serez point rendu, Si quelqu'un me vouloit apprendre Comme il faut faire pour se pendre, Très-volontiers de sa leçon Je lui payerois la façon ; Au lieu que, pauvre exilé, j'erre De mer en mer, de terre en terre.
Hélas ! le prophète Hélénus, Dans les discours qu'il m'a tenus, Ne m'en dit pas une parole, Ni même Celœno la folle ; Et néanmoins cette guenon Me dit au nez pis que mon nom, Et me menaça de famine, L'irrassasiable vermine!
Ayant mis mon père en repos,
Et le vent soufflant à propos, J'abandonnai ce lieu funeste.
Madame, vous savez le reste :
Le vent, devenu furieux, M'a fait aborder en ces lieux, Où ma flotte bien hébergée Vous sera toujours obligée.
Ainsi finit maître ^Eneas, De conter si longtemps si las, Et si pressé de faire un somme, Qu'il bâilloit toujours, le pauvre homme! Dame Didon bâilloit aussi (Car qui voit bâiller fait ainsi).
Non moindre fut la bâillerie Qu'avoit été l'ivrognerie :
Tyriens et Troyens bâilloient, Quelques-uns debout sommeilloient, A tous momens têtes baissées, En sursaut ctoient rehaussées ; Enfin chacun chercha son lit.
Je vais au mien, car j'ai tout dit.