‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 59 sur 227 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Demain ma Didon s'en ira, Sitôt que le soleil luira, A la chasse avec votre Énée .; Une bourrasque inopinée, Que je ferai tomber sur eux, Fera peur aux plus valeureux.

Horrible sera la tempête Dont je prétends troubler la fête, Car le tonnerre grondera, Grosse grêle s'y mêlera, Et l'obscurité sera telle, Qu'on aura besoin de chandelle.

Les Tyriens se cacheront, Et les Troyens, comme ils pourront, Pour éviter pareille pluie.

Il n'est personne qui ne fuie, Et qui n'aille, pour se cacher, Sous un arbre ou sous un rocher, Sans songer si, durant l'orage, La reine marche à sec ou nage.

Votre Énée, avec ma Didon, S'enfuiront, de grande Tandon*, Se nicher dans une caverne, Et lors, je veux bien qu'on me berne.

S'ils sortent comme ils sont entrés.

Je vous les rends enchevêtrés D'un lien qui tient comme teigne, Et, si ma Didon n'est brehaigne2, Dans neuf mois on verra sortir De leur fait un infant de Tyr.»

Ainsi parla du ciel la dame.

« Vous êtes une brave femme, »

Dit Vénus, riant en son cœur.

Après ce compliment moqueur, Les deux dames se saluèrent, Et puis après se séparèrent ; Vénus alla voir sa Paphos,

Et Junon tira vers Sanios, Pour assister une accouchée D'un embryon bien empêchée.

Le lendemain, au point du jo:::-, Tout fut en rumeur à la cour :

La jeunesse phénicienne, Chacun avec son chien ou chienne, Tous braves et tous à cheval, Les uns bien et les autres mal, Et tous équipés pour la chasse, Parurent en la grande place.

Force pique urs Massiliens, Quantité de valets de chiens, De leurs trompes faisoient fanfare, Comme qui diroit tantarare5.

Les uns étoient chargés de rets Pour emprisonner les forêts, Les autres d'halliers pleins démailles Et de courcaiilets * pour les cailles.

Bottés à cru, les gros milours 5, Armés d'épieux en habits courts, A la porte de dame Élise, Qui prenoit encor sa chemise, Jouoient, les uns au trique-trac, Les autres prenoient du tabac, Discouroient d'une et d'autre chose, Et bien souvent rioient sans cause.

Mais à la fin trop de rumeur Mit la reine en mauvaise humeur :

La dame leur envoya dire Qu'elle n'aimoit pas ouïr rire.

Son traquenart 6, rongeant son frein D'or, d'argent, de fer ou d'airain (Je n'en sais pas bien la matière', De son pied grattoit la poussière :

C'étoit un fort bon traquenart, Hormis qu'il a voit un javart.

* En toute hâte, de toute leur force. Il y avait le verbe randonner, courir galoper.

2 Stérile.

5 On connaît le vers d'Ennius :

At tuba terribili sonitu taratantara dùit.

Le poëte burlesque s'est rencontré avec le poète épique, et encore plus loin (1. V),

* Appeaux qui imitent le cri des cailles. 8 Milords.

o Cheval,

La reine, habillée et coiffée, Et soigneusement attifée, Sortit en pompeux appareil.

On ne peut rien voir de pareil :

Sa seule robe en pierrerie Valoit plus d'une métairie ; Elle étoit de ras de Châlons ' Couverte de quatre galons, Et de gros boutons à freluches s; Sur son chef deux plumes d'autruches Avec quelques autres de paon, Faisoient sur un petit turban Une espèce de capeline 5 ; Un carquois chargeoit son échine, Garni de matras empennés Très-artistement façonnés.

Les cheveux qui, sur son derrière, Flottoient d'une belle manière, Étoienl ce matin-là gaufrés, Et noués de cordons chiffrés, De la main de la forcenée.

D'un M qui faisoit Mnée.

Item, son superbe manteau Fait à Sidon du drap d'Usseau, Et qu'elle portoit en écharpe, Étoit d'une couleur de carpe, Car d'écaillés d'or émaillé Et très-artistement taillé L'étoffe étoit toute couverte, Et, sur l'écaillé jaune et verte, Quand le soleil à plomb donnoit, Peau de carpe elle devenoit.

Il se retroussoit d'une agrafa Qui répondoit à la piaffe* :

Cette agrafe représentoit Une patte d'ours qui tatoit, Et qui tàtoit d'ours autre patte,

L'une et l'autre de fine agâtr?.

Les Phrygiens vinrent aussi En grosses bottes de roussi 8.

lulus étoit à leur tête, Tout ébaudi de telle fête.

Après lui vint son cher papa, Qui les yeux de tous occupa, Tant étoit beau le galant homme :

Peu s'en falloit qu'il n%fût comme Apollon, alors que quittant Xanthe, qu'on dit qu'il aime tant, Et la Lycie, où Ton frissonne, Ce beau fils de dame Latone, Poudré, frisé, rasé de frais, A grand équipage et grand frais Vient faire à Délos résidence :

Pour le recevoir chacun danse ; Les Agathyrses peinturés, De leurs plus beaux habits parés, Et les Dryopes, et les Crêtes, Dansent comme marionnettes; Chacun le cul du pied s'y bat :

Jamais on ne vit tel sabbat.

Ce dieu, sur les coteaux de Cyntlie Se promène, la tête ceinte De feuilles et de rubans d'or.

Tel, et plus beau peut-être encor, Parut en son habit de chasse Messire yEneas dans la place.

Il fut de chacun admiré, Des yeux de Didon dévoré, Et lui pareillement sur elle Joua souveut de la prunelle.

Alors que l'on fut dans les bois, Des rochers chèvres et chamois Prirent la peine de descendre, Et l'on prit celle de les prendre.

* Ras, étoffe unie, dont le poil ne paraît point. Ras de Châlons, serge croisée dont les poils sont catis et ne se voient pas.

« Ilousses de soie.

s Chapeau que les femmes portaient à la chasse, au bal, en mascarades,— fait ordinairement de paille, à grands bords doublés de taffetas ou de satin. Quelquefois ce mot ne désignait qu'un bonnet de velours, mais, dans les deux cas, bien recouyert de plumes.

* A l'éclat, à l'ostentation du reste.

& Le cuir dit de Roussi (pour de Russie) était, comme le castor et le maroquin, réservé aux chaussures des courtisans et gentilshommes.

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