DESLANDES PAYEN
CONSEILLER EN PARLEMENT DE LA GRAND' CHAMBRE, PRIEUR DE Ï.A CUÀÏUTÉ-SUR-LOIRE ET ABBÉ DU MONT-SAINT-MARTIN, ETC,
Monsieur,
Puisque les êpîtres liminaires sont la plupart longues et ennuyeuses, et que ces gros escadrons de belles paroles, dont elles sont composées, ne paroissent sur le papier que pour faire avouer de gré ou de force, à ceux à qui on les adresse , que l'on est leur très-humble serviteur, vous ferez fort bien, dès ici, de ne passer pas plus outre à la lecture de la mienne. Peut-être qu'elle sera longue, et que, me laissant emporter au plaisir de vous entretenir, je ne craindrai point devons ennuyer, pourvu que je me satisfasse. En lisant donc seulement là conclusion de mon êpître, vous êtes dispensé de tout ce qui la précède, et de celte conclusion même, pourvu que vous me fassiez l'honneur de la croire. Quand je devrois passer pour unjureur, il faut que je vous jure par Apollon, les neuf Muses, et tout ce qu'il y a de vénérable sur le sacré coupeau*, que vous êtes une des personnes du monde que j'estime le plus; je ne pense pas vous en donner des preuves bien assurées en vous dédiant mon livre, car, par le même serment que je viens de faire, je suis prêt de signer, devant qui Von
* Pierre Payen-Deslandes, qui mourut en 1664, était le doyen des conseillers de la grand'chambre. Il était ami du père de Scarron. Celui-ci lui a adressé une longue épître (Recueil des Œuvres burlesques, t. III, p. 21.) C'est à lui aussi que SaintrAmant a dédié son ode intitulée la Pluie.
s Sommet.
voudra, que tout le papier que j'emploie à écrire est autant de papier gâté, et qu'on auroit droit de me demander, aussi bien qu'à VArioste, où je prends tant de coyonneries*. Tous ces travestissemens de livres, et de mon Virgile tout le premier, ne sont pas autre chose que des coyonneries, et c'est un mauvais augure pour ces compilateurs de mots de gueule, tant ceux qui se sont jetés sur Virgile et sur moi, comme sur un pauvre chien qui ronge un os, qït* les autres qui s'adonnent à ce genre d'écrire-là, comme au plus aisé; c'est, dis-je, un très-mauvais augure pour ces trèsbrûlables burlesques, que cette année, qui en a élé fertile*, et peut-être autant incommodée que de hannetons, ne l'a pas été en blé*. Peut-être que les beaux esprits qui sont gagés pour tenir notre langue saine et nette1 y donneront ordre*, et que la punition du premier mauvais plaisant qui
1 C'est, dit-on, la question qui fut adressée à l'Arioste par le cardinal d'Esté, son protecteur, lorsqu'il eut lu le manuscrit du Roland furieux : « Do\e, diavolo, messer Lodovico, avete pigliato tante coglionerie? » ;
* Pellisson, dans sou Histoire de V Académie, confirme le témoignage de Scarron : (( Non-seulement le burlesque passa en France, mais il y déborda et il y fit d'étranges ravages. Chacun s'en croyait capable, depuis les dames et seigneurs de la cour, jusqu'aux femmes de chambre et aux valets. Cette fureur du burlesque était venue si avant, que les libraires ne voulaient rien qui ne portât ce nom, que, par ignorance, ou pour mieux débiter leur marchandise, ils donnaient aux choses les plus sérieuses du monde, pourvu seulement qu'elles fussent en petits vers. D'où vient qu'en 1649, on imprima une pièce assez mauvaise, mais sérieuse pourtant, avec ce titre, qui fit justement horreur à tous ceux qui n'en lurent pas davantage : la Passion de N-S. S. C. en vers burlesques. » La Fronde avait été le signal d'un déchaînement universel pour tous les poètes du pont Neuf, et c'était en ce lieu, devant la Samaritaine, que se tenait le quartier général des écrivains burlesques qui bataillaient contre le Mazarin. Qu'il suffise de citer, outre la Gazette twfle$que de Scarron, le Courrier burlesque de la guerre de Paris, par Saint-Julien, le Courrier de la cour en vers burlesques, la Juliade, V Agréable récit des barricades, de M. de Verderonne, etc., etc. Et puis, comme le dit notre auteur, le succès du Virgile travesti avait alléché la tourbe des imitateurs. 11 parut coup sur coup: lés Amours d'Énée et de Bidon, parodie du liv. IV, parFuretière (1649); V Enfer burlesque ou le liv. VI de VÉnéide travesti (1649); la Guerre d'Énée en Italie en vers Htlesques, par Barciet (1650); le Livre VU de VÉnéide enjouée, par Brébeuf; sans compter tous les travestissements qui se produisirent encore les années suivantes, et ceux d'Ovide, Horace, Juvénal, Lucain. (Voir notre introduction.)
3 Par suite des troubles de la Fronde et des guerres civiles, Paris fut désolé par une horrible famine, de 1649 à 1655. Le setier de froment, fixé à treize livres le 2 janvier 1649, était monté à trente livres, sept jours après, et au double vers le commencement de mars. Malgré toutes les précautions, la misère ne fit que s'accroître, et les pauvres en furent réduits à se nourrir de mets qu'il est à peine possible de nommer. Voir la Bibliogr. des Mazarin., par Moreau, n° 1468; Rtc. des relations contenant ce qui s'est fait pour Vassistance des pauvres, de 1650 à 1654, etc.
* Les membres de l'Académie française, dont les lettres patentes avaient été signées le 2 janvier 1635, mais ne furent enregistrées que deux ans et demi plus tard.
» Scarron devait savoir que l'Académie avait, au contraire, chargé un de' ses membres de recueillir, pour son Dictionnaire, les façons de parler burlesques. Il
1G7 sera atteint et convaincu d'être burlesque relaps, et, comme tel, condamné à travailler le reste de sa vie pour le pont Neuf*, dissipera le fâcheux orage de burlesque qui menace V empire d'Apollon. Pour moi, je suis tout prêt d'abjurer un style qui a gâté tant de monde, et, sans le commandement exprès d'une personne de condition, qui a toute sorte de pouvoir sur moi*, je laisser ois le Virgile à ceux qui en ont tant d'envie, et me tiendrons à mon infructueuse charge de malade*, qui n'est que trop capable d'exercer un homme entier. Je me représente quelque lecteur judicieux, qui se dit à soi-même, ou à d'autres, que j'ai donc grand tort de vous faire un si mauvais présent, et de vous importuner d'une dédicace. Cest èrmon grand regret que l'enthousiasme m'a pris en même temps que le rhumatisme*, que je suis réduit à faire des vers pour n'être pas capable d'autre chose en l'état oit je tsuis, et qu'il faut que mes amis se sentent des incommodités qui viennent de la connoissance des poètes 5. Eh bien, Monsieur, ne m'en ètois-je pas bien douté, que je me laisserois aller au plaisir de vous entretenir, et que mon êpître seroit bien longue ? Elle le seroit bien davantage, si je la voulois remplir des belles actions qui rendent votre vie illustre; maïs, quand on pense vous louer, on vous mortifie, et votre
avait élé résolu que chaque académicien haranguerait à son tour. « Saint-Amant, dit Pellisson, dans l'Hist . de VAcad., demanda et obtint d'en être exempt, à la charge qu'il ferait, comme il s'y était offert lui-même, la partie comique du Dictionnaire, et qu'il recueillerait les termes grotesques, c'est-à-dire, comme nous parlerions aujourd'hui, burlesques. » C'était en 1637.
* Le pont Neuf était alors le rendez-vous d'une foule de charlatans, saltimbanques , crieurs , industriels de tout genre , gazetiers , pamphletiers. Mais ce lieu était surtout célèbre par ses chanteurs en plein vent, parmi lesquels brillait au premier rang le Savoyard, dont Boileau a parlé dans sa satire IX. La muse et les chansons du pont Neuf étaient passées en proverbe, dans un sens méprisant. C'est de là que vient le terme : un pont-neuf, qui est resté dans la langue (voir une note de notre édit. du Roman comique, chez Jannet, t. II, p. 95-6.)
« Probablement Marie de Hautefort, sa protectrice.
5 Scarron, par la grâce de Dieu,
Malade indigne de la reine,
revient souvent, en vers et en prose, sur le peu de fruit qu'il retirait de cette charge exercée pourtant avec intégrité". Voir surtout ses nombreuses requêtes à Anne d'Autriche.
♦Cette phrase rappelle celle-ci, du Roman comique :« Ragotin, pressé de son amour comme d'un mal de ventre. » (I, ch. xix.)
5 Scarron a exprimé le même dégoût du burlesque et des écrivains burlesquos , dans une de ses Épîtres :
Ils ont, pour discours ordinaires, Des termes bas et populaires, Des proverbes mal appliqués, Des quolibets mal expliqués, Des mots tournés en ridicule, Que leur sot esprit accumule Sans jugement et sans raison, etc.
modestie en pûtiroit. Je lui fais donc grâce de deux ou trois feuilles de papier, que je pourrois employer à vos louanges ; aussi bien on sait chez le Barbare, et chez le Romain, aussi bien que chez le Français, ce que vous avez fait, et ce que vous êtes capable de faire. Je finis donc enfin mon épître, vous conjurant encore un coup de croire qu'il n'y a rien de plus vrai au monde que ce qui est écrit au bas de la page : ce sont cinq mots, dont V original es^ signé de ma main, par lesquels je vous proteste que je suis de toute mon âme,
Monsieur,
Votre très-humble, très-obéissant, et très-obligé serviteur,
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