‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 84 sur 227 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Outre un fort joli morion, Sera le prix du champion, Qui, par les coups de l'adversaire, Sera contraint enfin de faire Signe de ses deux bras lassés, Qu'il en a trop, au moins assez. »

Chacun eut grande retenue A voir le ceste, dont la vue Fit peur à ceux des regardans Qui n'étoient pas des plus fendans.

Le grand Darès seul se présente, Darès, à la' taille géante, Qui seul avec Paris jouoit A ce jeu, qui les gens rouoit ; Qui pour célébrer la mémoire Du vaillant Hector, eut la gloire D'assommer, près de son tombeau, Butés, aussi fort qu'un taureau Et très-expert en la gourmade, Sans mensonge, ou bien par bravade ( Car on ne l'a jamais bien su ), Ce Butés se disait issu D'Amiclus, grand brise-mâchoire, Et fort renommé dans l'histoire.

Darès s'étant donc présenté, Plus d'un cœur fut épouvanté De voir ses épaules ossues, Ses bras, ou plutôt ses massues ; Outre que ce grand Goliath, De son naturel un grand fat, Donnoit dans l'air mille gourmades, Tiroit en l'air mille ruades, Puis, ayant bien frappé, rioit Comme un maître fou qu'il étoit, Criant : « Çà, çà, que je le roue, Que je lui fracasse une joue, Que je lui crève un œil ou deux.»

Ce défi parut si hideux, Qu'au diable, s'il y vient personne, Tant ce puissant paillard étonne Et Troyens, et Siciliens, Qui lors furent de grands vauriens.

Ne voyant personne paroître, Il se crut aisément le maître Du bœuf, qui peu se tourmentoit De savoir qui son maître étoit, Telle étoit son indifférence :

11 étoit bœuf de conscience, Qui laissoit les gens quereller Sans jamais vouloir s'en mêler.

Darès prit cette douce bête Par les deux corues de sa tête, Criant, jusqu'à s'en enrhumer:

« Qui veut donc se faire assommer?»

Puis, se tournant vers maître Énée:

«Serai-je toute la journée, Dit-il, attendant qu'un grouin Se fasse écraser à mon poing ?

Qu'on me mette quelqu'un en tête, Ou bien que j'emmène la bête ; Je suis trop longtemps en ce lieu.

— Qu'il ait le bœuf, au nom de Dieu, Qu'il en fasse des choux, des raves,»

Disoient quelques-uns des plus braves Un peu contre lui mutinés, D'avoir pour lui saigné du nez.

Acestes de rage en trépigne, Et dans son courage rechigne, Du bœuf trop aisément gagné :

Il s'en alla, tout indigné, Accoster le vieillard Entelle, Qui, couché sur une bancelle, Pour Darès et sa vanité, Moins froid n'en avoit pas été.

Il lui dit : « Te voilà bien sage !

Et qu'est devenu ton courage, Toi, qui de tes deux poings fermés As tant de rustres assommés?

Ayant été le camarade Du plus vaillant en la gourmade, Qu'on ait vu jamais en ce lieu, Qui même en est le demi-dieu, D'Érix, au redoutable ceste, Si peu de courage il te reste Que ce grand vilain mal bâti A tes yeux du prix est nanti ?

Et n'as-tu pas quelque vergogne, D'être étendu comme un ivrogue, Quand Darès, à toi comme à nous, Fait redouter ses pesans coups ?

Que deviendra ta renommée Par toute notre île semée, Les prix à ton plancher pendus, Pour les combats par toi rendus? »

Entellus dit : « Ta remontrance N'est pas certes sans apparence; Mais ce n'est pas faute de cœur Que je laisse Darès vainqueur.

La vieillesse froide et pesante M'a rendu l'âme indifférente, Et pour le bien et pour l'honneur ; Si j'avois ma jeune vigueur, Ce fanfaron qui fait le rogue, Qui jappe après nous comme un dogue, De mille coups de poings farci, Seroit vu me crier merci ; Et sans espoir de bœuf ou vache ( Lâche motif de tout gavache ) , De la seule gloire animé, Je l'aurois déjà bien gourmé.

Et qu'ainsi ne soit, maître Acesle, Du peu de force qui me reste, Il ne tiendra qu'au sieur Darès Que nous ne nous voyons de près.»

Cela dit, il jeta par terre Deux vilains instrumens de guerre, Deux cestes, mal plai sans à voir.

Plusieurs n'eurent pas le pouvoir De n'en détourner pas leurs faces, Faisant d'aussi laides grimaces Que ceux qui, couverts d'un linceul, Pendant la nuit voient leur aïeul.

C'étoit des gantelets semblables Que des athlètes redoutables L'athlète le plus redouté, Érix, devant qu'être dompté, Se combattoit à toute outrance, Et meurtrilioit d'importance Les gourmeurs assez imprudens Pour oser lui montrer les dents.

Darès, voyant telles menottes, Se mit du nombre des pagnottes, Dit qu'il n'en vouloit point tâter, Et que ce seroit se gâter.

Maître yEneas prend et manie La machine de fer garnie, Que sept gros cuirs de bœuf plies, De jointures de plomb liés, Rendent à porter si pesante, Que lui-même s'en épouvante, Lui qui fort comme un Turc étoit ;

A quoi le vieillard ajoutoit :

« Et si vous aviez donc vu celle Qui gâta d'Érix la cervelle, Vous feriez cent signes de croix ; Moi-même à peine je le crois, Moi qui l'ai vue, à la malheuic, Et qui de souvenir en pleure !

Quand sire Hercule s'en servoit, Non plus de fatigue il avoit Que s'il eût tenu quelque plume, Quoiqu'aussi lourde qu'une endume, Et pesante deux fois autant Que celle qui vous trouble tant ; La même, dont votre grand frère Érix se servoit d'ordinaire, Dont depuis j'ai fait des exploits, Desquels le moindre en vaut bien trois, Lorsqu'avec ma vigueur première, J'avois ma valeur tout entière.

Le ces te est encore taché Du sang et du cerveau séché, Quand Hercule, après mainte touche, Lui fît un abreuvoir à mouche, De son ceste, dont il tacha Celui-ci, quand il le toucha.

Je suis homme sans simagrée :

Si votre grand Darès l'agrée Et ne m'en veut jamais de mal, Je vais l'étriller en cheval; Mais, si mon ceste l'épouvante, S'il trouve l'arme trop pesante, De laquelle jadis Érix Des forts a remporté le prix, Que d'autres cestes on me donne, Et je veux que l'on me chaponne, Si dans deux coups on ne verra A qui le bœuf demeurera, Pourvu qu'avec la bonne grâce D' YEneas la chose se fasse, Et d'Acestes mon bon seigneur. — Vous parlez en homme d'honneur, Dit jEneas ; ça, qu'on m'apporte Deux cestes d'une même sorte.»

Les cestes furent apportés, Et par les experts visités.

Entellus prit l'un, Darès l'autre, Disant tout bas sa patenôtre,

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