LIVRE CINQUIEME
De voir l'autre tant épaulu, Ossu, membru, fessu, velu> D'une échine nerveuse et large, Et d'une patte faite en targe1.
Je devrois, me semble, avoir dit, Qu'aisément son corps nu l'on vit, A cause qu'il avoit bas mise Et sa jaquette et sa chemise, S'entend, si chemise il avoit, Car autrement il ne pouvoit Quitter que sa seule jaquette :
Je suis fort fidèle interprète, Et, quand je fais omission, C'est par pure inadversion.
Les voilà donc prêts à bien faire, Entellus et son adversaire, Plantés tous deux sur leurs ergots, Se faisant mines de magots, Id est s'entrefaisant la moue.
D'abord et l'un et l'autre joue, Et, comme pour escarmoucher, Porte maints coups sans se toucher ; Puis s'échauffant dans l'escarmouche L'un d'eux son adversaire touche, Qui, fâché d'avoir mal paré Lui rend le change bien serré; Enfin tout de bon ils se tâtent, Et plusieurs beaux membres se gâtent, Parés plus qu'Entellus gaillard, Entellus plus puissant paillard.
Poings avancés, ceste en arrière, Les yeux ardens, la mine fière, Ils s'entr'assomment, les grands fous, D'une grande somme de coups :
Leurs poumons respirant à peine A tous deux font grossir l'haleine, Et leurs membres nus palpiter; Tantôt un coup les fait roter, Appliqué sur le diaphragme, Et vomir du sang une dragme; Tantôt l'un d'eux n'attrape rien.
Dont l'autre se trouve fort bien.
ATun le ventre frappé sonne, A l'autre la tête s'étonne, Ou, pour mieux dire, sa raison,
Du coup qui frappe sa maison.
Maints coups perdus frisent l'oreille; Enfin, ils font tous deux merveille.
Darès, faisant maint et maint saut, L'intrépide Entellus assaut, Qui n'a recours qu'à la parade, Sans reculer à la gourmade, L'œil fiché sur son ennemi Et sur ses pieds bien affermi.
Son homme le tourne et regarde, Pour trouver un membre hors de garda Sur lequel il puisse donner :
Quand on le voit ainsi tourner, On se représente une place, De qui le mur parttfut fait face, Que l'on tourne pour découvrir Par où le mur se peut ouvrir, Et contre lequel l'adversaire, Ne fait pourtant que de l'eau claire, Et ne s'est, ayant bien tourné, Que beaucoup de peine donne.
Sur Darès, qui tel assaut livre, Un coup pesant plus d'une livre Par Entellus fut desserré ; Ce grand coup ne fut point paré, Mais esquivé, dont le bonhomme, Ne trouvant rien, trébucha comme On voit trébucher bien souvent Un pin ébranlé par le vent.
Entellus done, en grosse bêle, Trébucha de cul et de tête, Et son dieu Jupin renia.
Sur sa chute on se récria, A savoir le peuple de Troie, D'exultation et de joie, Le Sicilien bien fâché Du bon Entellus trébuché.
yEneas, et le brave Aceste, ' Y furent devant tout le reste.
Acestes, levant son ami, Qui juroit en diable et demi,- Se mit tout bas à le semondre ; Il ne daigna pas lui répondre, Ni même à messire jEheas Qui lui faisoit de beaux hélas !
Sorte de grand bouclier ancien.
Quoiqu'en son âme le beau sire Fût moins prêt à pleurer qu'à rire, Comme on ne peut s'en empêcher Quand on voit quelqu'un trébucher.
Ayant bien rajusté son cesle, 11 fit retirer maître Aceste, De sa chute plus qu'enragé, Quoique par elle encouragé/ Et sachant bien, en conscience, Qu'avec plus d'heur que de science Darès, qui faisoit l'entendu, L'avoit vu par terre étendu.
Levé donc et remis en place, Rage au cœur, rougeur à la face, De n'avoir jusque-là fait rien De sa valeur qu'il connoît bien, 11 montra ce qu'il sa voit faire :
One ne fut plus rude adversaire.
Darès fut tout épouvanté Des coups de ce ressuscité, Et n'eut recours qu'à la parade; L'autre, gourmade sur gourmade, Vous le pousse de coin en coin, Et l'assomme de coups de poing.
Ses coups tombent dru comme grêle.
Darès a peur qu'on ne lui fêle L'habitacle de la raison, Quoiqu'il en ait moins qu'un oison ; Il est prêt de demander lettre1, Ne sachant en quel lieu se mettre, A couvert d'un ceste si lourd.
Le vieil Entellus fait le sourd, Travaillant sur lui de plus belle, A donner jour à sa cervelle.
Darès étoit tout essoufflé, Le visage de coups enflé, Près de donner du nez en terre, Quand Mne&& vint à grand'erre8, Se mettre entre les combat tan s:
Certes, il y vint bien à temps, Car, de la première taloche Sur estomac ou sur caboche, Darès alloit être achevé ; Le poing étoit déjà levé, Quand JEneas avec Aceste, De ce rude joueur de ceste Qui ne faisoit point de quartier, Vinrent le cœur dulcifier :
* Daignez ne passer pas plus outre, Homme au poing lourd comme une pou- Une autre fois notre Darès (tre.
N'approchera pas de si près Un de qui les coups peuvent moudre Une roche et la mettre en poudre, Et par qui seroit assommé Un éléphant, fût-il armé. »
A ces mots, le donne-gourmade Devint doux comme cassonade, Tant iEneas eut de crédit :
« Soit fait, comme vous avez dit, Et la noise soit terminée! »
Dit Entellus. Lors maître Énée, Devers le battu se tournant, Sur pieds à peine se tenant, Il lui fit, si j'en ai mémoire, Cette leçon consolatoire, Le soutenant de ses deux bras :
« Il falloit, mauvais Fierabras, 11 falloit connoître son homme Devant que de s'y frotter, comme Vous avez fait contre celui Qui vous détrui soit aujourd'hui, S'il n'étoit aussi débonnaire i Qu'il est invincible adversaire.
Ne sentez-vous pas en sa main Quelque chose déplus qu'humain, Et que quelque dieu le protège?
Allez, mon beau gourmeur déneige5,
< Gomme s'il y avait : demander lettres de grâce. * En toute hâte.
3 De rien. Cette locution marque le mépris qu'on fait d'une chose. Nous verrons encore au livre VI :
Voyez le beau héros de neige I
Et dans le Dépit amoureux, de Molière (IV, se. îv), Gros-René dit à Marinette : Tiens, tiens, sans y chercher tant de façons, voilà Ton beau galant de neige.