LIVRE CINQUIÈME
Feignant de s'en aller pisser, Et cherchèrent, pour se musser\ Qui quelque rocher, qui quelque antre, Donnant, .et la déesse au diantre, Et la Junon qui l'envoyoit, Qui peut-être alors en rioit.
Elles n'en faisoient pas de môme.
Comme leur rage fut extrême, Le remords du prince offensé Les troubla plus qu'on n'eût pense.
Junon n'étant plus dedans elles, Qui de ces pauvres demoiselles Avoit rendu les esprits fous, Elles fourrèrent dans des trous L«urs têtes foibles les premières, Ne montrant rien que les derrières, Qui sont, comme on sait, moins honteux Que les visages vergogneux *.
Mais à des vaisseaux pleins de braise, De quoi sert une synderèse s, Puisqu'on n'y fait rien avec l'eau?
Tout y rebrûle de plus beau, Et, malgré l'eau, les flammes vives S'attachent aux pièces massives ; La flamme gagne pas à pas Les endroits hauts, les endroits bas; L'air s'obscurcit de la fumée Qu'engendre l'étoupe allumée ; Les flancs des nefs suent un peu, Puis aussitôt sont vus en feu, Qui, par une fureur extrême, Introduit son ennemi même, Et donne une entrée en la mèr Qui fait les vaisseaux abîmer.
iEneas, à cette misère, S'arrache le poil, désespère De voir ce démon intestin Qui de ses vaisseaux fait festin, Et qui si bien brûle et fricasse, Que maint corps de nef est carcasse, Et maint vaisseau, bien attelé,
N'est plus qu'un peu de bois brûlé.
Voyant que la puissance humaine Y perd autant d'eau que de peine, Il déchira (fou qu'il étoit) Tout le vêtement qu'il portoit, Et lors tout le monde eut la vue De sa chair de longs poils pourvue.
Il fit, d'une mourante voix, Deux grands hélas! les bras en croiï, regardant la voûte céleste, Puis il prononça ce qui reste :
« Jupiter, que j'aime beaucoup, Voici bien du feu pour un coup; Et si ce n'est pas feu de joie ; Celui qui brûla notre Troie, A comparer à celui-ci, N'élit qu'un feu couci-couci.
S'il arrive qu'il vous souvienne Tant soit peu de la gent Troyenne, Si, parmi ce peuple abîmé, Quelqu'un de vous est estimé, Plaise à votre Jupiterie Que ce soit moi, je vous en prie, Et vous serez rémunéré De m' avoir ainsi préféré.
En signe de la préférence , Qu'il plaise à Votre Révérence Sur nos pauvres nefs de pleuvoir, Comme il en a bien le pouvoir :
A nos affaires décousues La libéralité des nues Viendra, ma foi, bien à propos. De l'eau donc, de grâce, à pleins pots, Car vous en avez à revendre, Et vous savez bien où la prendre.
Hélas, quelquefois vous pleuvez Toutes les eaux que vous avez, Et plus qu'on ne vous en demande!
Quelquefois la pluie est si grande, Alors qu'on s'en passeroit bien, Qu'un chapeau neuf ne dure rien.
* Se cacher.
* Allusion à la manière dont on dit que les autruches se cachent, pou» échapper à la poursuite des chasseurs, se figurant qu'on ne les voit plus, du moment qu'elle* ne voient plus elles-mêmes.
3 Un remords.
Pleuvez donc, je Vous en conjure.
Et pleuvez à bonne mesure :
Jamais l'eau ne fut plus à point.
Si pour nous vous n'en avez point, Avec votre canon céleste Exercez-vous sur ce qui reste; A nos vaisseaux pulvérisés Joignez des corps fulgurisés, Ou bien, si vous me voulez croire, Donnez à nos vaisseaux à boire :
C'est ne les obliger pas peu, Car ils ont le corps tout en feu; Ou bien, pour me réduire en poudre, Encore un coup jouez du foudre. »
Aussitôt qu'Àlneas eut dit, Un déluge d'eau descendit; Jamais on ne vit telle ondée : # Une rivière débordée N'eût pas plus humecté les naus * Que firent du ciel les canaux.
On craignit de périr par pluie.
;Eneas quasi s'en ennuie, Quoiqu'un peu devant, pour l'avoir, Il eût donné tout son avoir.
Je passe les hardes mouillées, Les robes de crotte souillées, Les chemin» devenus ruisseaux, Pour vous dire que les vaisseaux, A mesuré qu'ils s'humectèrent, A l'aide de l'eau résistèrent Au feu, qui l'eau si fort craignit, Qu'il s'enfuit ou qu'il s'éteignît.
De ces galères enflammées, Fors quatre déjà consommées, Tout le reste qui demeura Facilement se répara.
Pour la flamme ainsi déconfite, Maître JEneas ne fut pas quitte Du chagrin que lui fait avoir L'incertitude de savëir S'il doit se mettre encore en course, Pour trouver à ses maux ressource, Et, pour obéir au Destin, Apprendra biea parler Latin ; Ou si, dans l'île de Sicile,
11 choisira son domicile.
Cet embarras terriblement Lui trouble tout l'entendement.
Nautés, de qui dame Minerve N Met souvent la cervelle en verve, Grand débrouilleur d'un cas obscur, Et grand devineur du futur, Et qui par-dessus l'interprète Tenoit tant soit peu du poète, Lui dit alors, tranchant le mot :
« iEneas, vous êtes un sot ; 11 faut aller brusquer fortune, Et, si pour nous elle a rancune, Il faut la vaincre en endurant.
Les Dieux feront le demeurant.
Vous avez du conseil de reste En votre bon compère Aceste; Consultez-le aimablement :
Il vous dira sincèrement Tout ce que là-dessus il pense, Comme un homme de conscience.
Parlez-lui donc sans différer, Et vous amuser à pleurer.
Pour moi, si vous me voulez croire* Je ferois faire un beau mémoire De ceux qui ne sont bons à rien ; Et, retenant les gens de bien, Je ferois bâtir une ville En quelque canton de Sicile, Où je laisserois les truands Et tous les esprits remUans Qui ne sont bons qu'à ne rien faire, Obéir mal et toujours braire ; Les enfans, les femmes sans dents, Les malades, les vieilles gens, Bref, toutes personnes oiseuses, Ainsi que des brebis galeuses.
Le cher Acestes régira La canaille qu'on laissera :
Une ville Aceste nommée, De bonnes murailles fermée, Sera désormais le taudis De ces fainéans engourdis; Et pour vous, brave fils d'Anchise, De tous ceux qui seront de mise,
* Navires.