LIVRE CINQUIÈME
Qui sauront des mieux fourrager, Les villageois faire enrager, Piller maisons, "brûler villages, Faire sermens de tous étages, De ceux-là, dis-je, vous serez Le chef, et vous les mènerez Guerroyer les peuples du Tibre, Rivière de petit calibre, Mais qui lorgnera de travers Tous les fleuves de l'univers, Et sur eux, et sur leurs nacelles, Aura droit d'imposer gabelles, Et de les traiter de ruisseaux, Quoique portant de grands bateaux.»
Là finit le maître prophète, Un flegme entrant en sa luette, L'empêchant de continuer, Et le faisant éternuer ; Mais, pour tout cela, maître Énée Se tourmente en âme damnée, Et n'en a pas moins d'embarras.
Il se mit en ses sales draps Lorsque la nuit, la claire brune, Pour bien faire honneur à la lune, Du ciel son frère avoit chassé :
L'esprit donc bien embarrassé, Et se repaissant de chimères, Anchise, le meilleur des pères, Le vint voir en habit décent, .Car, son brave fils connoissant Et sachant bien que le fantôme Lui causoit aisément symptôme4, Et qu'outre les rats et souris 11 craignoit bien fort les esprits, Et que lors, étant d'humeur sombre, S'il fût venu fait comme une ombre, Et, contrefaisant le hibou, JEne&s fût devenu iouj Au sertir de la cheminée, Il dit : « Dieu vous gard\ maître Énée ! » Énée en son lit s'enfonça, Où de frayeur même il pissa, Comme en vision repentine Ordinairement on urine.
Anchise lui cria: « Tout beau,
< Dans le sens d'accident, de révolution.
iEneas, retenez votre eau, Et tordez bien votre chemise.
Je suis votre bon père Anchise; Pour vous avoir trop bien traité, Je vous ai fait enfant gâté.
Jupiter, qui, par un orage, A fini du feu le ravage, M'a soigneusement envoyé Pour, dans votre esprit dévoyé, Remettre toute chose en ordre.
On ne sauroit trouver à mordre Sur ce que Wautés vous a dit; A son conseil donnez crédit :
C'est un conseil très-salutaire.
Ceux qui sauront bien dire et faire Aillent avecque vous chercher Les lieux où vous devez nicher.
Sur les bords bienheureux du Tibre Vous trouverez un peuple libre, Et qui fronde en diable et demi Quand il lui vient quelque ennemi.
Mais, devant qu'aller à la guerre, 11 vous faut aller dessous terre Visiter le royaume noir, De messer Pluton le manoir :
Là, vous verrez votre bon père Qui vous fera fort bonne chère, Car je ne suis pas un damné De mille feux environné ; Mais dans les beaux champs Élysées, Où les âmes canonisées Passent le temps fort plaisamment , Je tiens un bel appartement.
En ces lieux madame Sibylle, Que chacun croit comme Évangile, Vous mènera droit comme un fil.
Lors j'exercerai mon babil Sur votre généalogie, Que je sais par cœur sans magie.
Mais une ombre ne peut tenir Contre le jour qui va venir ; Le soleil levant, qui me lorgne, M'a rendu quasi d'un œil borgne:
Devant que l'autre en ait autant, Je me retire en clignotant. »
Lors se perdit madame l'ombre Dedans l'air encore un peu sombre; iEneas, avec grand effroi, S'écria : « Que Von vienne à moi ! » Puis, sa frayeur étant passée Et sa hongreline endossée, Il dit (mais il n'étoit plus temps) :
« Mon cher père, je vous attends; Revenez, je vous en conjure !
Àh ! vous avez l'âme bien dure De me visiter pour si peu. »
Puis, voulant allumer du feu Qu'il avoit caché sous la cendre, Le bon seigneur, au lieu de prendre Les pincettes comme il devoit, 11 se brûla le maître doigt, Et s'écria, tout en colère :
« Malepeste du chien de père, Et qui me l'a donc ramené?
Au grand diable soi t-il donné ! »
Mais aussitôt le bon Énée, Comme il étoit âme bien née, Du blasphème se repentit Et grande douleur en sentit.
Il tira de son escarcelle Un gros d'encens mâle ou femelle, Puis escrima de l'encensoir; Mais par malheur il fit tout choir, Et remplit sa chambre de braise, Ayant donné contre une chaise.
Puis après, au sel et à l'eau, Il flt lors le premier tourteau, Qu'on nomma depuis tallemouse1, Ainsi que pédans plus de douze Ont écrit, je ne sais comment, En un certain petit comment.
Cette offrande fut présentée A Vesta, déesse édentée, Car elle a bien quatre mille ans, Ou cinq mille, si je ne mens.
Ayant ainsi fait son offrande, Et chanté certaine légende,
Il chercha ses gens à grands pas, Qui d'abord ne le crurent pas ; Mais, quand un homme d'honneur jure, Il faut avoir l'âme bien dure Pour ne croire pas son serment, Ne fût-ce que par compliment :
Ils le crurent donc, comme Acesto, Que la volonté manifeste * Des grands dieux rendit si soumis, Qu'il promit tout à ses amis.
Sans s'amuser à la moutarde, Le bon maître iEneas n'eut garde De laisser ses gens refroidir ; Il fit les fainéans choisir, Les dames et les inutiles, A qui la demeure des villes Plaisoit plus que celle des nefs, Des tentes, pavillons et trefs *; Enfin, ceux qui font bonne chère Se plaisoient fort à ne rien faire.
Il retint avec lui les gens Qu'il connut être diligens, Durs au travail, duits5 à combattra, Dont un seul en eût battu quatre, Petits en nombre, mais d'un cœur Grand et de tous périls vainqueur.
Puis les nefs furent réparées, De nouveaux taffetas parées, De neufs avirons et de mâts, Bref, refaites de haut en bas.
iEneas, gentil personnage, Qui savoit jusqu'à l'arpentage, Et qui, quand il ne l'eût pas su, En eût tout le secret conçu Bientôt, telle étoit sa mémoire, Que moi-même j'ai peine à croire, Tous les départements marqua, Deux bœufs traînant un soc piqua ( Cela veut dire une charrue), Désigna mainte place et rue, Place à vendre, place à louer, Un ample tripot pour jouer,
* Pâtisserie faite de fromages, œufs et beurre.
* Ce mot, qui venait de tralbs, signifiait poutre, et austi voile ou mrme tente- Au temps de Scarron, il était déjà ?ieux.
s Propres, convenables.