‹ Le Virgile travestiChapitre 119 sur 218 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

Tandis que Didon l'on brûlait,

Messire ^neas s'en allait,

Poussé d'un vent soufflant en poupe,

Ce qui plaisait fort à sa troupe.

Laquelle redoutait l'effort

Qu'une princesse, aimant trop fort,

Pouvait faire sur leurs personnes,

Faire de leurs femmes des nonnes,

Faire d eux des moines châtrés,

Après les avoir chapitrés,

Ce n'était pour eux que des roses;

Mais ils craignaient sur toutes choses.

Qu'occire elle ne les voulût,

Après quel mal point de salut.

Tandis qu'entre eux ils en raisonnent.

De leurs nefs, qui les flots sillonnent,

Carthage leur parut en feu.

^neas n'eût pas donné peu

Pour en apprendre au vrai la cause

Il sait bien' ce qu'une femme ose.

Quand elle a chaussé son bonnet.

Son procédé n'était pas net,

Et le bon seigneur souvent pense

Qu'il lui doit plus que sa dépense-;

Son esprit en a cent remords Et souvent reproche à son corps, Q\i il s'est montré beaucoup fragile Avec dame un peu trop facile.

Sitôt qu'il fut en pleine mer, li'air commença de s'enrhumer.

Et d'un grand" flux de pituite Et de grands coups de foudre ensuite Fit peur au troupeau Phrygien.

Chacun lors eût donné son bien Pour être loin de la tempête ; Chacun souhaita d'être bête Plutôt que d'être homme flottant, Car flottant et périclitant N'est quasi qu'une chose même.

Palinirus, la face blême.

Prit en main son bonnet pointu, Criant : a A qui diable en veux-tu, Neptune, maîti'e des baleines, Souverin des humides plaines?

Pourquoi les vents porie-sofflets Apprëtent-ils leurs camouflets Pour troubler le repos de l'onde ?

Ils ne sont bons, en ce bas monde, Qu'à faire périr des vaisseaux, A faire tomber des chapeaux, Et remplir les jeux de poussière; Vraiment ils ne te craignent guère, Et font avec peu de raison Mal les honneurs de ta maison.

Pourquoi combattre à toute outrance Les amis de ta Révérence, Gens pacifiques, gens de bien.

Et qui ne leur demandent rien?

Eh ! de grâce, seigneur Neptune, Plus de calme et moins de rancune I ::

Tandis que ces mots il lâchait, ^Eneas sa barbe arrachait, Se cassait les dents de gourmades, Et meurtrissait de souffietades

Son visage de pleurs couvert :

« Nous voilà donc tous pris sans verti Cria-t-il au bon Palinure.

— Oui, répondit-il, je jure, Quand Jupin môme le voudrait, Tout dieu qu'il est il ne pourrait, Nous conduisît-il en personne, Par ce diable de vent qui donne.

Nous mener où nous prétendons Faire mourir tant de dindons.

Quant à moi, si l'on veut me croire, Plutôt qu'être contraints de boire Plus que nous n'avons de besoin, La Sicile n'est pas trop loin Où le brave Acestes dem.eure :

Je suis d'avis que tout à l'heure, Sans lutter contre mer et vent, Ce qui perd les gens bien souvent, Nos vaisseaux y tournent les proues. »

^neas, essuyant ses joues De la manche de son pourpoint (Car de mouchoir il n'avait point).

Dit : « Il faut croire le pilote, Car il voit bien que notre flotte Contre ces démons inconstants Pourrait fort mal passer son temps Pires que mauvaises haleines.

Vents, de vos injustes fredaines Je serai donc toujours le but?

Et, comme un homme de rebut, La mer donc toujours sur ses côtes De mes nefs brisera les côtes?

En Sicile donc, de par Dieu !

Il n'est point sur la terre un lieu Que plutôt je choisisse et prise, Excepté la terre promise, Que celle qu' Acestes régit.

Où feu mon père Anchise gît, Vieillard qui valait un jeune homme.

Cà donc, amis, travaillons comme

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Doivent travailler gens de bien.

Notre travail ne va pour rien; Recommençons donc de plus belle.

Après une harangue telle, Qui le monde contenta fort, On entendit de bord en bord :

« Sicile, Sicile, Sicile! « Tôt après se découvrit l'île, Objet qui les fit rire tous Comme des perdus ou des fous.

Acestes, personne bien née, Ramonait lors la cheminée.

Comme il était près de hurler :

« Haut et bas ! « jusqu'à s'égueuler, Aux nefs, banderoles et garbes, Armes, habits, Troyennes barbes, Il reconnut ses bons amis ; Aussitôt s'étant à bas mis, Non sans avoir devant huée La chanson, de voix enrouée, Il fut au port les recevoir.

Ils furent ravis de le voir.

D'une peau d'ours non entamée, Sa large échine était armée, Et chaque main l'était d'un dard One ne fut un meilleur soudard.

Le collet foupi d'accolades.

Et les bras froissés d'embrassades.

Enfin, las à faire pitié.

Il cria : « C'est trop de moitié; Amis, moins de cérémonie.

Ou bien je fausse compagnie. »

Ainsi que le seigneur voulut, Chacun rengaina son salut Et ne se fit plus tant de fête ; Et lui, se mettant à leur tête, Ce qui ne fut pas laid à voir, Il les mena vers son manoir, Sa petite case rustique.

Où sans beaucoup de rhétorique.

iOG LE VIRGILE TEAVESTI

Il les reçut à cœur ouvert.

Il mit lui-même le couvert.

Sa servaDte, Barbe appelée, A la fontaine étant allée. Ils repurent tous à gogo, Et puis après firent dodo.

yEneas, ayant fait un somme Légèrement, en honnête homme, Sitôt qu'il vit le point du jour, Il se saisit de son tambour, Et puis en sonna l'assemblée; La troupe des Troyens troublée, Car ils n'étaient point avertis, Autant les grands que les petits, S'assemblèrent demandant : Quest-ca A l'entour du sonneur de caisse, Qui leur tint (cessant de sonner, Et n'entendant plus bourdonner) Ce discours, ou bien un semblable.

Monté sur une haute table :

ce 0 mes fidèles compagnons, Que j'aime plus que mes rognons, Qui de Pergame en cendre mise Vous êtes sauvés en chemise, Pour être par monts et par vaux Participants de mes travaux, L'année est, me semble, accomplie, Malheur que jamais je n'oublie, Depuis que là mort attrapa Défunt monseigneur mon papa.

Ce jour pour moi si déplorable.

Et pour moi toujours vénérable, Mérite bien un bout de l'an.

Dans le détroit de Magellan, Chez le Scythe, chez le Tartare, Chez le peuple le plus barbare, Voire chez les Grecs, qui pour nous Sont pires que Topinambous, Enfin, au milieu de Mycène, M'en dussé-je trouver" en peine,

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