‹ Le Virgile travestiChapitre 13 sur 218 · LITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LITRE PREMIER

Et, s'assurant des malcontens,

Prend iin beau jour si bien son temps,

Que tout ce que ce frère injuste

Avait d'argent, pistole juste,

Et tous ses meubles les plus beaux,

Chargés en vingt et cinq vaisseaux,

Abordèrent en ce rivage

Où Didon fait bâtir Carthage.

Le propriétaire du lieu

Ayant eu le denier à Dieu,

Crut la tromper et ne bii vendre

Qu'autant de lieu que peut comprendre

La peau d'un bœuf, tant grand fût-ii;

Mais Didon, par un tour subtil,

Fit couper cette peau par bandes,

Et fit les mesures si grandes.

Que sa ville, par ce bon tour,

Malgré le vendeur, eut grand tour.

Mais vous à qui ceci je compte.

Daignez aussi me rendre conte,

Et du pays d'uù vous venez.

Et du chemin que vous tenez.

Dites-moi quelles gens vous êtes,

Quel est le métier que vous faites.

Et quelle est la religion

Qu'on professe en la région

Où vous élisez domicile.

— Nous ne sommes pas de Sicile,

Dit ^neas, mais d"un pays

Où les gens sont bien ébahis.

Où bien fort contre les Grecs pestent

(S'entend, si gens encore y restent.

Car je crois bien, en bonne foi,

Qu'ils sont tous venus avec moi) :

Pour dire toute mon histoire,

J'irais bien juéqu'à la nuit noire

Devant qu'en être à la moitié;

C'est un conte à faire pitié.

Et que j'ai bien peur qu'on ne croie.

Si jamais le grand nom de Troie,

LE YISGILE TRAVESTI. — I. 3

Ce royaume si bel et bon,

Qui n'est plus que cendre et charbon:^

Et le témoignage effroyable

Qu'ici-bas tout est pérfssable,

Si jamais ce nom glorieux

Est parvenu Jusqu'en ces lieux,

Yous savez bien quelle est la terre

D'où me chasse une horrible guerre.

J'en suis sorti sans dire adieu,

Et si je me trouve en ce lieu,

Cela ne vient pas de ma tête,

Mais seulement de la tempête

Qui m'a jeté comme un corps mort.

Comme par mépris, en ce bord.

Je suis le pieux maître Enée,

De qui la gloire n'est bornée

Que des voûtes du firmament,

Et cela, maudit soit qui menti

J'emporte nos dieux tutél aires

Soustraits aux Grégeois sanguinaires^

Qui, comme ils sont esprits follets,

S'en eussent fait des marmouzets.

J'ai grand dessein sur l'Italie :

On me dira que c'est folie,

Mais ainsi le veut Jupiter;

Si je l'allais mécontenter,

M'honorant de sa parentelle,

Je serais un Jean de Nivelle.

Quand je me suis mis sur les eaux,

J'avais pour le moins vingt vaisseaux;

Mais les vents me l'ont baillé belle :

Quoique protégé de Cybèle,

A peine de vingt que j'avois

En ai-je sept en tapinois

Que j'ai cachés en ce rivage;

J'en pleurerais quasi de rage.

Je me vois sans un quart d'écu,

Pauvre malheureux froid-au-cu.

Dans ces grands déserts de Lyblel

Je suis et d'Europe et d'Asie

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