‹ Le Virgile travestiChapitre 132 sur 218 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Et l'eût à la longue emporté

Sur lui, malgré sa primauté.

Nise était du but assez proche,

Quand il lui vint une anicroche

Qui, voulut ou non, l'arrêta,

Et sa belle course gâta,

Changeant toute son espérance

En une sotte révérence

Qu'il fit, de son long étendu,

Sur du sang de bœuf répandu.

Troublé comme un fondeur de cloche,

Quoiqu'il ne boite ni ne cloche,

Il voit que les prix destinés

Ne sont pas pourtant pour son nez;

Mais, perdant espérance et gloire,

Il ne perdit pas la mémoire

D'Euryalus qu'il adorait.

Car, comme Salins courait.

Saisissant sa jambe et sa guêtre,

Si fort ses pieds il enchevêtre,

Que du nez en terre il donna,

D'où se levant, il ramena

Un coup sur le mufle de Nise,

Qui, sans jamais quitter sa prise,

Le mordit quatre fois au cul.

Ainsi, d'Euryale vaincu,

Et le cul marqué de morsures,

Tandis qu'à Nise il clipnte injures.

Et que Nise, sans l'écouter.

Ne songe qu'à bien l'arrêter,

Le petit fripon d'Euryale

Vite comme le vent détale,

Et, laissant l'autre renier,

Arrive au but le fin premier,

Favorisé de la huée

De tous ceux par qui fut louée

De Nise la bonne action,

En signe d'approbation,

Qui criaient Vwe, vive, vive!

Hélymus le second arrive,

Et le troisième Diorès, Qui le talonnait de si près, Que de cette talonnene On pensa bien voir brouillerie.

Lors Salius, avec grands cris.

Se plaint qu'on lui vole le prix, Allègue l'injuste cascade; Mais Euryalus persuade, Ne faisant rien que larmoyer, Qu'on ne peut sans prix l'envoyer.

Et Diorès pour lui supplie.

Disant que s'il faut qu'à Salie Soit octroyé le prix premier, Qu'il se voit exclu du deruiar.

JEneas, des bons le modèle, Leur dit : •' Finissez la querelle, Vous serez tous récompensés; Taisez-vous et vous embrassez. »

D'une peau de lion entière, Dont la jubé, faite en têtière, Un morion représentait.

Et qui d'autant plus ricbe était Que chaque griffe était dorée, L'injustice fat réparée, Dont Salius se plaij^-nait tant; Et lors Nise^ se présentant Et faisant remarquer la boue Qui, depuis le haut de la joue Jusqu'à la cheville du pied.

Le rendait touii crottifié, Dit : ce On me devrait reconnaître, Moi vainqueur, ou qui devais l'être?

Et qui n'ai ma course gâté Que pour avoir trop vite été.»

^neas se mit à sourire.

Et lui dit : « Refrénez votre ire; Vous serez aussi guerdonné D'un beau casque damasquiné, Remarquable pour sa doublure, Pour ses plumes, pour sa gravure»

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Ouvrag-e de Didymaon. »

A quoi Nise dit : a Par Mahorn, On le verra dessus ma tête Chaque dimanche et chaque fôte.

Meure, qui dira jamais mal De grand seig-neur si libéral ! »

La course étant ainsi finie, Toute animosité bannie, Et les coureurs gais et contents :

« Il ne faut point perdre de temps, Dit Enée ; empoigne le ceste.

Quiconque aura du coeur de reste.

A quiconque s'y veut frotter, Un bœuf paré pour le tenter, Snra le prix de la victoire.

T/ne épée à g-aîne d'ivoire, Outre un fort joli morion.

Sera le prix du champion, Qui, par les coups de l'adversaire, Seia contraint enfin de faire Signe de ses deux bras lassés, Qu'il en a trop, au moins assez. »

Chacun eut grande retenue A voir le eeste, dont la vue Fit peur à ceux des regardants Qui n'étaient pas des plus fendants.

Le grand Darès seul se présente, Darès, à la taille géante, Qui seul avec Paris jouait A ce jeu, qui les gens rouait ; Qui, pour célébrer la mémoire Du vaillant Hector, eut la gloire D'assommer, près de son tombeau, Butés, aussi fort qu'un taureau Et très-expert en la gourmade, Sans mensonge, ou bien par bravade (Car on ne l'a jamais bien su). Ce Butés se disait issu D'Amyclus, grand brise-mâchoire, Et fort renommé dans Thistoii 3.

Darès s'étant donc présenté, Plus d'un cœur fut épouvanté De voir ses épaules ossues, Ses bras, ou plutôt ses massues ; Outre que ce grand Goliath, De son naturel an grand fat, Donnait dans l'air mille gourmades, Tirait en lair mille ruades, Puis, ayant bien frappé, riait Comme un maître fou qu'il était, Criant : « Cà, cà, que je le roue, Que je lui fracasse une joue.

Que je lui crève un œil ou deux.»

Ce défi parut si hideux, Qu'au diable s'il y vient personne, Tant ce puissant paillard étonne Et Troyens, et Siciliens, Qui lors furent de grands vauiiens.

Ne vovant personne paraître, Il se crut aisément le maître Du bœuf, qui peu se tourmentait De savoir qui son maître était, Telle était son indifférence :

Il était bœuf de conscience, Qui laissait les gens quereller Sans jamais vouloir s'en mêler.

Darès prit cette douce bête Par les deux cornes de sa tête, Criant, jusqu'à s'en enrhumer :

« Qui veut donc se faire assommer? «

Puis, se tournant vers maître Enée :

ce Serai-je toute la journée.

Dit-il, attendant qu'un groum Se fasse écraser à mon pomg?

Qu'on mette quelqu'un en tête, Ou bien que j'emmène la bête ; Je suis trop longtemps en ce lieu.

^ Qu'il ait le bœuf, au nom de Dieu, Qu'il en fasse des choux, des raves, » Disaient quelques-uns des plus braves

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Un peu contre lui mutinés, D'avoir pour lui saigné du nez.

Acestes de rage en trépigne, Et dans son courage rechigne Du bœuf trop aisément gagné :

Il s'en alla, tout indigné, Accoster le vieillard Entelle, Qui, couché sur une bancelle, Pour Darès, et sa vanité.

Moins froid n'en avait pas été.

Il lui dit : « Te voilà bien sage !

Et qu'est devenu ton courage, Toi, qui de tes deux poings fermés As tant de rustres assommés?

Ayant été le camarade Du plus vaillant en la gourmade, Qu'on ait vu jamais en ce lieu, Qui même en est le demi-dieu, DErix, au redoutable ceste, Si peu de courage il te reste Que ce grand vilain mal bâti A tes yeux du prix est nanti?

Et n'as-tu pas quelque vergogne, D'être étendu comme un ivrogne, Quand Darès, à toi comme à nous.

Fait redouter ses pesants coups?

Que deviendra ta renommée Par toute notre île semée, Les prix à ton plancher pendus, Pour les combats par toi rendus? »

Entellus dit : « Ta remontrance N'est pas certes sans apparence ; Mais ce n'est pas faute de cœur Que je laisse Darès vainqueur.

La vieillesse froide et pesante M'a rendu l'àme indifférente, Et pour le bien et pour l'honneur , Si j'avais ma jeune vigueur, Ce fanfaron qui fait lé^rogue.

Qui jappe après nous comme un dogue.

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De mille coups de poing's farci.

Serait vu me crier merci ;

Et sans espoir de bœuf ou vache

(Lâche motif de tout gavache).

De la seule gloire animé,

Je l'aurais déjà bien gourmé.

Et qu'ainsi né soit, maître Aceste,

Du peu de force qui me reste.

Il ne tiendra qu'au sieur Darès

Que nous ne nous voyons de près. »

Cela dit, il jeta par terre Deux vilains instruments de guerre, Deux cestes, malplaisants à voir.

Plusieurs n'eurent pas le pouvoir De n'en détourner pas leurs faces, Faisant d'aussi laides grimaces Que ceux qui. couverts d'un linceul, Pendant la nuit voient leur aïeul.

C'était des gantelets semblables Que des athlètes redouta,bles L'athlète le plus redouté, Erix, devant qu'être dompté, Se combattait à toute outrance, Et meurtrifiait d importance Les goarmeurs assez imprudents Pour oser lui montrer les dents.

Darès, voyant telles menottes, Se mit du nombre des pagno',tes.

Dit qu'il n'en voulait point tâter, Et (jue ce serait se gâter.

Maître ^neas prend et manie La machine de fer garnie, Que sept gros cuirs de bœuf plies, De jointures de plomb liés, Rendent à porter si pesante, Que lui-même s'en épouvante, Lui qui fort comme un Turc était ; A quoi le vieillard ajoutait :

« Et si vous aviez donc vu celle Qui gâta d'Erix la cervelle,

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