LIVRE SIXIÈME
Une arène sale et puante,
Et plus sale que l'eau bouillante.
Un batelier, nommé Caron,
Passe les morts sur TAchéron.
Il ne fut jamais créature
De plus malplaisante structure;
Son visage est coque de noix,
Il se peigne avec ses cinq doigts :
De la sueur que son front sue,
Dans son menton barbu reçue,
Se fait de crasse un demi-doigt;
Dans ce menton qui la reçoit,
Cette crasse est perpétuelle,
Et s'étend jusqu'à la mamelle;
Une grosse chaîne de fer
Sert a ce batelier d'enfer,
A ceindre une robe tannée.
Quoique carcasse décharnée,
Il est fort, tout maigre qu'il est
(Car les Dieux sont ce qu'il leur plaît).
Et n'est espalier de galère
Battu d'un comité en colère,
Qui rame si vite et si fort
Que ce nautonier de la mort.
Là, comme des poules mouillées, Les âmes des corps dépouillées Attendent sur le bord de l'eau L'heure fatale du bateau.
Comme on voit au mois de décembre (Je me trompe, c'est en novembre), Comme on voit donc en ce temps-là Choir les feuilles deçà, delà, Les mouches d'été sont moins drues Que ces feuilles des vents battues, Et les champs auparavant verts De feuilles mortes sont couverts :
Ainsi les esprits en grand nombre Se morfondent en ce lieu sombre, Grâces au batelier grisou.
Va d'une autre comparaison;
Si l'on improuve la première.
On pourra prendre la dernière.
Comme les oiseaux passagers
Qui sont parmi nous étrangers,
De crainte du froid qui nous gèle,
Gagnent l'Afrique à tire-d'aile :
Vous les voyez en grands troupeaux
Assemblés sur le bord des eaux,
Où la caravane légère
De son voyage délibère :
Ainsi ces esprits sur le bord
De la rivière de la mort
Attendent à grande malaise
Qu'à ce vieil nautonier il plaise
Les recevoir en son esquif;
Mais le vilain rébarbatif
Plus qu'aucun batelier des nôtres,
Pousse les uns, frappe les autres.
Et ne passe que qui lui plaît,
Le fantasque animal qu'il est!
Ainsi, sur ce bord effroyable,
La troupe d'esprits misérable
Attend que. son terme accompli,
Elle passe l'eau de l'oubli.
Maître ^Eneas eut l'âme émue
De voir cette grande cohue,
Et battre à ce vieil inhumain
Ces esprits nus comme la main.
La vieille se mit à lui dire :
« Ne vous étonnez pas, beau sire :
Tous les esprits infortunés
Qui sont morts sans être inhumés,
Tous ceux qui sans payer leurs dettes
Ont laissé leurs mortels squelettes,
Attendent là durant cent ans.
Mourant de froid, claquant des dents,
Que cet officier de la Parque
Dans sa nacelle les embarque;
Ce temps-là fait, ce vieil Caron
Les passe à force d'aviron