LIVRE SIXIÈME
Delà ce fleuve tant à craindre, Styx, par qui jure, sans enfreindre Un si grand et sacré serment, Jupin, le roi du firmament. »
-^neas perdit contenance A cette horrible pénitence, Car il empruntait volontiers Et faisait force créanciers.
Prenait à crédit avec joie Sans débourser or ni monnoie; Mais pour quelque beau compliment Il en donnait et largement.
Sur ces âmes non inhumées, De longtemps attendre enrhumées, Comme il faisait reflexion, Avec grande compassion.
Il vit Liscape et maître Oronte, Qui d'être morts avaient grand'honte.
Ces pauvres gens avaient péri, Dont il avait été marri, Quand, à la côte de Carthage, Il pensa périr par l'orage Que la Junon lui suscita, Quand le dieu des eaux maltraita De mainte outrageuse parole Et les vents et leur prince Eole.
Cet objet le fâcha beaucoup ; Mais il reçut un rude coup Quand il aperçut Palinure En très- grande déconfiture :
« Cher ami, dit-il, est-ce toi Qui te présentes devant moi?
Apollon me la bailla bonne, Quand il m'a dit que ta personne En Italie arriverait.
A si grand dieu qui ne croirait?
Et cependant, mon cher compère, Je te vois, dont je désespère, En enfer, qui cherches parti, Et ce brave Dieu m'a menti.
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Mais dis-moi, mon cher camarade, Comment fis-tu cette cascade?
Dis-moi, la fis-tu de ton chef, Ou si tu la fis par méchef? Quelque Dieu m'aurait bien la mine D'avoir fait l'action maligne A la prière de Junon, Qui ne fit jamais rien de bon.
Si de ta mort un Dieu fut cause, Ce Dieu-là ne vaut pas grand chose, Et ce doit être quelque Dieu D'âme basse et né de bas lieu. »
Palinurus répondit : « Sire, Vous feriez mieux de ne rien dire, Apollon a dit vérité :
Nul Dieu ne m'a précipité.
Soit que je ne sois qu'une bête.
Que mon cul emporta ma tête, Ou ma tête emporta mon cul, D'un trop pesant sommeil vaincu, Je tombai de votre galère Comme un lourdaud dans l'onde amère, Tenant toujours mon gouvernail.
Pour vous dire par le détail Comme cette chose est allée.
Me trouvant dans l'onde saiée.
Sans perdre l'esprit ni l'espoir, Mes membres firent leur devoir De me porter jusqu'à la terre.
Les poissons me nrent la guerre.
Je me sentis plus de cent fois Mordre en je ne sais quels endroits Que par respect je n'ose dire.
Je n'avais pas sujet de rire.
Je maudis en mille façons Et la mer et tous ses poissons, Vous, le Yoyage et la galère; Mais, aussi j'étais en colère.
Enfin, ayant nagé longtemps, En dépit des ûots inconstans,