‹ Le Virgile travestiChapitre 170 sur 218 · LIVRE SIXIÈME 3g · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME 3g

A Chaque coup qu'elles se donnent, De frayeur froide eUes frissonnent, Et cette fraveur en Enfer Fait bien plus de mal que le fer.

Tout auprès, de pauvres poètes.

Qui rarement ont des manchettes.

Y récitent de pauvres vers ; On les regarde de travers, Et personne ne les écoute, Ce qui les fâche fort sans doute.

En la noire habitation Il en est plus d'un million.

Comme à Paris, chose certaine.

Chaque rue en a la centaine De ceux qu'on appelle plaisants, Kimeurs burlesques soi-disants, Du nombre desquels on me compte.

Dont j ai souvent un peu de honte, Et pour en avoir tant gâté, Peur d'être en Enfer arrêté.

Reprenons nos âmes damnées.

Celles qu'amour a forcenées

En des champs de myrtes couverts,

QUI là sont noirs, et non pas vert^ ,

Ressentent les rigueurs encore

Du feu d'amour qui les dévore :

La Phèdre y traîne son licou,

Procns s'y cache, et fait le loup

Pour découvrir à quoi Céphale

S amuse avec l'Aurore pâle ;

Et mille autres comme Evadné,

Enphyle et Pasiphaé,

Laodamie, item Cœnée

Jadis fille, et puis guerdonnée

Par 1 humide dieu du poisson

D être jusqu'à sa mort garçon.

Mais après sa mort la pauvretto

De garçon redevint fillette.

Parmi ces bonnes dames-là,

^neas vit, et se troubla,

Didon, la pauvre Tyrienne,

Pour lui chaude comme une chienne;

Mais l'honneur, et son caveçon

Le rendit pour elle un glaçon.

Il eût évité sa rencontre,

Mais pourtant, se trouvant tout contre

Et ne pouvant plus reculer,

Il jug-ea qu'il fallait parler :

« Ô belle, en qui souvent je pense,

Criait-il perdant contenance,

On dit vrai, quand on me dit

Que Votre Altesse, de dépit

De ce que je l'avais laissée,

S'était la poitrine percée?

Sur ma foi, vous eûtes grand tort.

Car un vivant vaut bien un mort :

Pour moi, je ne voudrais pas faire

Un acte à l'homme si contraire.

Vous auriez fait plus sageiiient

Si vous aviez fait autrement.

Ce qui me choque en cette chose.

C'est qu'on m'a dit que j'en suis cause.

Pourquoi m'aimiez-vous tant aussi?

Pour moi, je ne fais pas ainsi,

Je n'aime qu'autant que l'on m'aime ;

Me laisse-t-on? je fais de même.

Quand les dieux me firent savoir

Par Mercure qui me vint voir

Qu'il me fallait fuir de vitesse,

J'en pensai mourir de tristesse,

Car vous aviez un cuisinier

Que je ne saurais oublier.

Avec vous je faisais gog-aille,

Et j'étais comme un rat en paille;

J'étais bien chaussé, bien vêtu,

Mang-eais à bouche que veux-tu,

Je battais tous vos domestiques,

Et de présens fort magnifiques

Votre main au bras potelé

Ma souvente fois régalé;

LIVEE SIXIÈME 37

Au lieu que, depuis, les tempêtes,

Qui sont de dangereuses bètes,

M'ont fait souvent dans mes vaisseaux

Vomir et tripes et boyaux.

Mille fois au fort de l'orage

J'ai regretté votre Carthage;

Autant en emportait le vent!

Si vous saviez combien souvent,

Regrettant vos aimables charmes,

J'ai mouillé ma barbe de larmes.

Combien de fois j'ai composé

Maint anagramme mal-aisé

Sur Didon la Phénicienne,

Mis votre devise et la mienne

Sur des arbres, quand j'abordois

En quelque port voisin d'un bois,

Vous diriez, ô belle irritée :

Je me suis un peu trop hâtée;

Et vous ne condamneriez pas,

Sans l'ouïr, messire -^neas,

Qui parle avec tant de franchise. »

Mais elle, d'une mine grise,

Paya ce joli compliment,

Sans s'ébranler aucunement

Des beaux endroits de sa harangue.

Et, lui tirant un pied de langue,

Rendant son visage vilain,

Faisant les cornes d'une main,

Et de l'autre une pétarade,

Et sur le tout une gambade,

Le laissa pleurer tout son soûl.

Quelque auteur (il faut qu'il soit fou)

Ecrit que cette âme damnée

Dit au révérend maître Enée :

« Allez vous faire tout à droit... »

Ce serait un vilain endroit

En mon livre, et cette parole

D'une ombre, tant soit-elle folle,

Est indigne à mon jugement ;

Je ne la crois donc nullement,

38 LE VIRGILE TBAVESTI

Et m'arrête à mon grand poëtc, Qui dit que, l'incartade faite, Elle courut en faire part A Sichseus, 1^ vieil penart, Qui lors possédait tout entière Cette âme de soi meurtrière, Qui l'aimait au petit doigt lors Plus qu'^neas en tout son corps.

^neas demeura fort triste, Et l'eût bien sui\i à la piste, Mais la vieille lui conseilla De ne songer plus à cela.

Et, s'il pouvait, même, d'en rire; Mais, quoi que la vieille pût dire.

Il ne trouva nullement bon Le fier procédé de Didon, Et pourtant, comme il était tendre.

Ses yeux furent vus au répandre :

Je crois vous avoir déjà dit Qu'il donnait des pleurs à crédit, Et qu'il avait le don des larmes.

Il aperçut de loin des armes, Et n'en fut pourtant pas surpris, Ayant de la Sibylle appris Que c'était le quartier des braves.

Quoiqu'ils eussent les faces hâves, Il recounut pourtant d'abord Ceux d'entre eux dont, avant la mort, Il avait eu la connaissance :

Ces enfants de dame Vaillance Exerçaient encore en Enfer Le m^étier de battre le fer; Ces âmes fières et cruelles Ne parlaient là que de querelles.

Et faisaient chacune à leur tour Des armes tout le long du jour (Disons plutôt à la chandelle, Car là la nuit est éternelle, Au moins un certain jour mêlé Entre chien et loup appelé).

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