‹ Le Virgile travestiChapitre 169 sur 218 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

La bête la prit de volée, Puis après, comme ensorcelée, Le long de son infâme trou S'endormit comme un homme soûî.

Maître ^neas, prudent et sage, Occupa bientôt le passage, Et dans TEnfer eutin entra.

Voici ce qu'il y rencontra :

Premièrement, en ce lieu sombre Il entendit les cris sans nombre D^enfants jetés dans les privés, Du jour cruellement privés Par maintes femmes indiscrètes Qui les ont bâtis en cachettes; Ces pauvres enfants font grand bruit, Et braillent le jour et la nuit, Peut-être faute de nourrice.

Ceux que pend à tort la justice Par la cruauté du Destin, Qui n'est sans doute qu'un lutin.

Qui fait tout sans poids ni mesure, Et sert ou nuit à l'aventure.

Font mille clameurs sans succè-s.

Pour faire revoir leur procès ; Ils parlent tous à tue -tètes.

Minos, qui reçoit leurs requêtes, Président du Parlement noir, ISÎe fait que placets recevoir, Et ce qui fait crever de rire.

Comme il les reçoit les déchire.

Maint avocat porte-bonnet, Qui trahit son client tout net En procès ou bien arbitrage, Reçoit en ce lieu maint outrage : On^le fait ronger par des rats, Ou l'on l'assomme à coups de sacs.

Maintes donzelles, fausses prudes, Qui devant les gens font les rudes, Et dans le premier lieu caché Se donnent à fort bon marché,

Quoique avares comme chouettes^

Mais moins avares que coquettes,

Ont toujours la braise au eu,

Qu'attise quelque franc cocu,

Qui les brûle par les parties

Dont elles se sont diverties.

Ce cocu si mal employé

D'autres cocus est relayé ;

Ces femmes leur chantent goguettes.

Si bien que cocus par coquettes

Sont punis avec équité

Du crime qu'ils ont fomenté.

Tandis qu'un des cocus s'emploie

A flamber ces filles de joie,

Les autres, de cornes armés,

Et l'un contre l'autre animés,

A coups de cornes meurtrières

S'entre-rompent dans les visières.

Ceux qui se sont donné la mort

Qui, ne leur en déplaise, ont eu tort,

Regrettent en vain la lumière

D'une épouvantable manière,

Bien fâchés d'avoir évité

Le froid, la faim, la pauvreté,

Et d'autres accidents semblables.

Qui rendent les gens misérables,

Aux dépens du plus précieux

Des biens que nous donnent les dieux^

Du riche trésor de la vie,

Qu'ils se sont eux-mêmes ravie.

Dans l'enceinte de neuf canaux

Que le Styx forme avec ses eaux,

Ces pauvres assassins d'eux-mêmes

Endurent des tourments extrêmes

Pour avoir avancé leur mort.

Là l'un sur l'autre ils font effort

De se donner des coups d'épées ;

Ces âmes n'en sont point frappées,

Et néanmoins ne laissent pas

D'endurer pis que le trépas :

Page 1