‹ Le Virgile travestiChapitre 173 sur 218 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Là le feu, qui rien ne dévore,

Ayant brûlé, rebrûle encore.

Aussitôt que Ton est grillé,

Dans de l'eau froide on est mouillé,

Et puis l'on remet sur la braise

Où l'on se sèche tout à Taise.

Les bourreaux de ces mallieureux

N'ont guère meilleur marché qu'eux :

L'impitoyable Tisiphone

D'un vilain serpent sur eux donne,

Et ce gros diable de serpent

Toujours leur donne un coup de dent.

Ses sœurs, aussi méchantes gouges,

Et de serpents et de fers rouges

Frappent infatigablement.

Hurlant sans cesse horriblement;

Qui pis est, les méchantes raillent

A chaque horion qu'elles baillent.

Ce juge criminel d'Enfer,

Vrai cœur de bronze ou bien de fer,

En veut surtout aux chattemites,

Aux faux béats, aux hypocrites :

Quand il en attrape quelqu'un,

De leur chair il fait du petun,

Et ce petun le déconstipe,

N'en aurait-il pris qu'une pipe. »

Comme la vieille caquetait Et que le Troyen l'écoutait, Les portes du château s'ouvrirent, Et le secret en découvrirent.

Lors la vieille : « Voyez un peu Ces bêtes vomissant du feu ; Elles sont les cinquante têtes De la plus horrible des bêtes, D'un grand hydre, la garnison De cette infernale maison.

Remarquez bien de quelle sorte Il défend le seuil de la porte, Et, s'il manquait à son devoir, Comment aurait-on le pouvoir

D'entrer dedans sans dire gare,

Puisque le fleuve de Tartare

Dans le fond d'un gouflre, aussi creux

Qu'est distant de ces lieux afîreux

Le ciel où Jupiter habite,

Comme im torrent se précipite

Et puis, s'étant précipité,

En sort comme ressuscité.

Epouvantable est la cascade,

Et qui pourrait d'une enjambade

La passer sans tomber dedans,

Prendrait le ciel avec les dents,

Et serait pure rêverie

De croire que, par galerie,

Un si large et profond fossé

Peut aisément être percé.

Là, les fiers enfants de la Terre,

Pour avoir fait au Ciel la guerre,

Sont cent pieds sous terre enfoncés.

Et puis aussitôt rehaussés.

Les Aloïdes, âmes fières,

S'entre-donnent les étrivières,

Et Salmonée est pétardé :

Ce brutal, sur mi char bardé,

Moitié pétard, moitié fusée,

Par toute la Grèce abusée,

Ayant contrefait les éclairs

Et les cannonades des airs.

Dépensa tout son fait en poudre;

Le roi du ciel joua du foudre,

Et ce fanfaron abusé

Aux yeux de tous fut écrasé.

Là, le grand diable de Tytie,

Masse de chair fort mal bâtie.

Couvre de ses membres pesants

Un espace de neuf arpents ;

Un furieux oiseau de proie

Sans cesse lui ronge le foie ;

Mais, quoiqu'incessamment rongo,

Il ne sera jamais mangé.

Page 1