‹ Le Virgile travestiChapitre 176 sur 218 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

J'en discerne les hauts portiques, Et les deux portes métalliques.

— Pour dire la chose en ami, Je ne vois ni murs, ni demi, >< Dit ^neas. La péronnelle Lui dit : « Vous me la baillez belle. En ces lieux mal illuminés, Qui voit la long-ueur de son nez Se peut vanter de bonne vue ; Puis les mortels ont la brelue.

Allons, allons, doublons le pas. »

Le Troyen ne repartit pas, Et se mit, comme elle,, en la voie, Sans que son œil son chemin voie.

Mais la Sibylle le guida.

Si bien qu'au mur il aborda, Où le bon seigneur fit en sorte Qu'à tâtons il trouva la porte.

D'eau de puits il s'eau-bénita.

Et le rameau d'or présenta ; îl pensait le donner lui-même En main propre à la dame blême,.

Et lui faire son compliment, |>Iais un gros Suisse, arrogamment^.

Lui dit qu'elle était empêchée. La Sibylle en fut bien fâchée, Et l'autre en eut bien du chagrin.

Car on leur eût donné leur vin.

Enfin ils eurent donc entrée Dans la bienheureuse contrée, Où Maron dit qu'il fait si bon, Que tout le pain est du bonbon, C'est-à-dire est un pain de sucre; Où rien ne se fait pour le lucre.

Mais où les habitants gratis Contentent tous leurs appétits.

Tous les faiseurs de mauvais contes, Les faux marquis et les fautes comtes.

Les sots de mauvais entretien, Les hâbleurs, les diseurs de rien,

Les grands parleurs et les copistes,

Les fats qui contrefont les tristes,

Les plus importuns des humains :

Ceux qui montrent leurs belles mains,

Ceux qui se disent sans mémoire,

S'imaginant qu'ils feront croire

Qu'ils en ont plus de jugement,

Ce que l'on croit pieusement;

Ceux qui donnent des estocades,

Ceux qui disent qu'ils sont malades,

Et ne le sont que de l'esprit,

Comme on voit par leur appétit ;

Les femmes qui toujours demandent,

Les vieillards qui toujours gourmandent,

Ceux qui nous aiment malgré nous.

Les faux sages, les mécliants fous.

Ceux qui content toujours leurs songes,

Qui sont bien souvent des mensonges,

Ceux qui ne disent jamais mot.

Finesse ordinaire à tout sot

Qui de soi ne peut rien produire,

Et qui croit que par un sourire

Et par un silence affecté

Il couvre sa stupidité,

Ou témoigne sa modestie

En ne chantant pas sa partie

(Foin de ces chanteurs de tacet.

Soit en fauteuil, soit en placet.

Soit en ruelle, soit en rue!

Un bon esprit n'est pas si grue,

Qu'il ne soupçonne le revers

De ces esprits clos et couverts);

Ceux de qui l'haleine est bien forte,

Ou bien, pour parler d'autre sorte.

Dont l'haleine sent les poireaux;

Les hommes qui font trop les beaux,

Enfin tous ceux et toutes celles

Tant les mâles que les femelles

Qui font les vivants enrager,

Ne doivent nullement songer

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