LIVRE SIXIÈME
A venir là troubler la fête.
Tout est civil, tout est honnête
En ce séjour des bienheureux :
S'il s'y rencontrait des fâcheux
Qui troublassent leur bande gaie,
Ou les paraferait de craie,
Ou comme des pestiférés
vSeraient des autres séparés,
Et tôt après mis à la porte,
Où le portier ferait en sorte,
Les renvoyant bien bàtonnés,
Qu'ils n'y mettraient jamais leurs nez.
C'est un"^vrai pays de Cocagne :
Dans du vin miîscat on s'y baigne,
Et tout le monde y sait nager
Sur le dos, le ventre, et plonger
On y contente son envie
Selon ce qu'on fut en sa vie;
Le jeu seul est la défendu.
Car qui voudrait avoir perdu?
Qui se plut à lutter y lutte,
Qui fut contestant y* dispute;
Un mangeur y mange son soûl.
Un buveur y boit comme un trou,
Un chasseur chasse, et rien ne manque,
Y tire qui veut à la blanque, Et rencontre dans son billet Quelque bijou qui n'est pas laid.
Enfin on danse, on rit, on raille.
On se repose, on fait gogaille.
On s'exerce a la course, au saut.
On lit des nouvelles d'en haut ; Qui veut y ballotte à la paume, Et même en ce plaisant royaume Ils ont une lune, un soleil.
Ou quelque chose de pareil.
Le révérend signor Orphée, La tête de laurier coiffée,
Y chante sur son guitaron Des airs du renommé Guedron.
LE VIRGILE TBAVESTI
Les nobles fondateurs de Troie, Marchant gravement à pas d'oie, Barbe en pointe et chapeau pointu, y discourent de la vertu.
Ilus, Dardanus, Assarace, Et cent autres de même race, Les uns font leurs chevaux trotter.
Les plus hardis les font sauter ; D'autres font leurs chariots courre^ Et d'autres jouent à la mourre.
Les plus vieux les plus sensés
Y parlent des siècles passés.
Ou bien font des contes pour rire.
Ceux qui font rage de la lyre,
J'entends les poètes divins,
Alors qu'ils sont entre deux vins,
Par défi se chantent des carmes,
Qui font rire ou verser des larmes,
Selon que ce qu'on a chanté
Rend triste ou met en gaieté.
Celui qui pour le peuple endure
Que l'on relègue ou claquemure
Les Gâtons, qui font toujours bien,
Comme fait Deslandes-Payen,
Les prélats, à droite comme à gauche.
Nets de toute sale débauche,
Et qui n'ont point eu de Laïs ;
Ceux qui sont morts pour leur pays,
Les pauvres de vie inconnue,
De vertu rare, quoique nue;
Les beaux esprits point médisants,
Les peintres, nobles artisans,
Qui sont de leurs jours la merveille,
Y sont le laurier sur l'oreille, Faisant bonne chère à leurs sens Par mille plaisirs innocents.
Enfin les nommes de mérite.
Dont la troupe est là fort petite Aussi bien qu'en ce monde ici, Sont là, sans peine et sans souci -