‹ Le Virgile travestiChapitre 210 sur 218 · L-orsque venir on l'aperçut, Chacun grande joie en reçut · texte numérisé non relu

L-orsque venir on l'aperçut, Chacun grande joie en reçut

Elle avait sur sa blonde tête Un grand chapeau de poil de bêtC;, Et sur son corps, plaisant à voir, Buffle à manche de velours noir, Sur qui le galon d'or éclate; Un manteau de fine écarlate, Qui pourtant était retourné, D'une pistagne était orné.

Voilà quelle était la pucelle !

Les dames, qui la virent telle, Furent contraintes d'avouer Qu'on ne pouvait trop la louer; La plupart d'entre elles l'envièrent- Mais les hommes la convoitèrent, Faisant, à son intention, Mentale fornication, Ou fornication mentale ; En tous sens la chose est égale.

LIVEE HUITIEME

La face de colère blême, Turnus, ayant planté lui-même, Sur la citadelle Laurent Son étendard de bleu mourant, Où peint était un os en chiffre, Il joua long-temps de son fifre, De son tambour tambourina, Et de sa trompette sonna.

La guerre étant ainsi sonnée, Et fifrée et tambourinée, Dont se trouvèrent ébahis Les coqs et poules du pays, En un mot toute la volaille, Sur son grand cheval de bataille, Qu'un écuyer lui présenta, Prenant avantage, il monta, Et puis lui fit prendre carrière D'une façon toute guerrière ; Mais en faisant un caracol Il se pensa rompre le col.

Afin de réparer sa faute, De son cheval en bas il saute.

Et fit longtemps le moulinet D'un espadon luisant et net.

13() LE VIRGILE TEAVESTI

Dont il avait, la matinée,

Ote la rouille enracinée.

Aussitôt qu'il eut fait cela,

lous les Latins, qui çà, qui là,

Voyant qu'il en fallait découdre,

Firent leurs fers tranchants émôudro

Messapus, le bel écuyer ^^"^re.

JJaître Ufens, le rude lancier,

^t le blasphémateur Mézence,

Qui rimait en dieu d'importance

Composèrent quelques troupeaux

De déterminés jouvenceauxT

n^K "^ï^i"' battant, les menèrent,

Dérobant tout ce qu'ils trouvèrent

Au rendez-vous à tous donné

Le soldat, mal morigéné,

Chemin faisant fit bien des siennes,

Et .fit maintes filles vauriennes,

Qui s habillèrent en garçons,

Troquant jupes en caleçons,

M comme des goujats coururent

Après ceux qui leurs corps pollurent.

Maints animaux, qui dans les champs

Labouraient sans peur des méchants.

Se virent tirer des charrues,

A leurs yeux en morceaux rompues.

Et servirent, tant à porter ^ '

Le soldat qu'à l'alimenter.

S^^S,"^^^.^^' appelé Venule,

Fut dépêché sur une mule

Devers Diomède le Grec

Pour lui rendre ^neas suspect.

Cet ambassadeur fit dépense

Moins en habits qu'en éloquence :

Il dit ou ^neas et sa gent

Ne^ valait pas beaucoup d'argent,

Qu il portait en de grandes cages

De ses dieux vaincus les images.

Et qu Ils prétendaient, eux et lui

Jouir partout du bien d'autrui

LIVBE HUITIÈME 131

Et se rendre dans l'Italie Ce qu'est le Turc en Natolie, Faisant tout ce qu'il leur plairait, Le trouvât mauvais qui voudrait; Que le Destin à maître Enee Avait sa parole donnée Qu'il serait maître des Latins Malgré les frondeurs et mutins, Et que, comme Grec, Diomede Y devait donner prom.pt remède, Puisqu'un jour messire ^neas Lui pouvait tomber sur les bras.

Voilà quel était le sommaire De l'ambassade extraordinaire.

Il faut croire que l'envoyé Du roi Grec fut bien festoyé.

Cependant le prince de Troie N'a pas l'esprit beaucoup en joie :

Peu d'argent, beaucoup d ennemis Dans ce pavs à lui promis, La flotte toute délabrée, La terre contre lui cabrée.

Et les soldats décourages ^ De ce que l'on les a charges, Et qu'au lieu de fêtes et noces On leur a fait plaies et bosses, Tout cela lui gâte l'humeur ; Tout cela lui fait avoir peur Que les promesses surannées De mesdames les Destinées Ne lui produisent enfin rien Que force mal et peu de bien.

Tout ce qu'il voit lui fait ombrage, Tout ce quon dit le décourage.

Au diable si le seigneur sait,^ Non plus qu'un enfant, ce quil tait, Son pauvre esprit, qui se débauche, Tantôt à droit, tantôt à gauche, Est porté pitoyablement, Et cent fois change en un moment

Cette cruelle inquiétude

Qui le tient dans l'incertitude.

Le fait ressembler à de l'eau

Quand elle est dans quelque vaisseau.

Ou cuve d'airain bien fourbie :

Cette eau dont la cuve est remplie,

Quand le soleil, flambeau major,

Ou la lune, flambeau minor,

Enfin l'un des deux la regarde,

D'une lumière fvétillarde

Eclaire les planchers, les murs,

Visite les lieux plus obscurs,

Et cette lumière volante

Remue au gré de l'eau flottante ;

Ainsi de messire ^Eneas

L'esprit ne se repose pas.

La nuit vint, taciturne et sombre, Et mit toutes choses à l'ombre.

Des animaux les uns causaient.

Les autres endormis gisaient; Les uns disaient leurs patenôtres, Les autres en engendraient d'autres ; Pour maître ^neas, il rêvait, Ou, pour mieux parler, endêvait, Triste et pensif, la mine grise.

Comme un amant que l'on méprise, Et chantant sans vouloir chanter.

Ce qui vaut autant que pester.

Son Altesse mélancolique.

Aux bords du Tibre pacifique, Mais qui se dépacifiqua Du jour que Turnus se piqua, Faisait des châteaux en Espagne, Songeant s'il prendrait la campagne, Ou si, dans son fort enfermé, A force de soldat armé, De meurtres et de brigandages, Il se ferait par les villages Contribuer suffisamment De quoi vivre commodément.

Page 1