‹ Le Virgile travestiChapitre 211 sur 218 · LIVRE HTITlèiTE · texte numérisé non relu

LIVRE HTITlèiTE

Tandis que ce penser l'occupe,

Il crut, lui qui n'était pas dupe,

Ni fat assez pour se forger

Un esprit prêt à le mang-er,

Ou l'âme de quelque grand-père

Qui demande un anniversaire ;

Il crut donc voir de ses deux yeux,

Depuis huit jours fort chassieux

(Mais je me trompe, il ne vit mie,

Car lors Son Altesse endormie

N'était pas en état de voir

Et dormait de tout son pouvoir ;

En s'attristant, le galant homme

S'était laissé surprendre au somme-,- ^'

Et ronflait de belle hauteur,

Si l'on en croit certain auteur.

Ceci donc ne sera qu'un songe,

Qui ne sera pas un mensonge,

Ou bien quelque songe inventé,

Mais songe plein de vérité).

Il vit le bon fleuve du Tibre

Sur un poisson en équilibre,

Jambe deçà, jambe delà,

Qui lui parla comme cela ;

Mais il faut un peu le décrire

Devant que lui faire rien dire :

Ses cheveux, qu'il portait trop longs,

Etaient entrelacés de joncs;

Un casaquin de toile neuve

Couvrait le dos de ce bon Fleuve,

Et ce superbe casaquin

Etait de couleur bleu turquîn.

Ce fut donc en cette manière

Que ce fameux Dieu de rivière

Au bon Troyen plein de souci

Apparaît et lui dit ceci :

«Oh! oh! beau prince de Phrygie,

Composez-vous quelque élégie?

Quand tu devrais rire le plus.

Tes yeux bleus ont flux et reflux

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De larmes qui font à ta face

Faire une fort laide grimace.

Tu t'affaibliras le cerveau;

Fi, fi, fi, cela n'est pas beau.

Ne pleure plus, prince de Troie,

Sèche tes yeux, reprends ta joie,

Puisqu'à la fin, prince pieux,

Avec un gros ballot de dieux,

Force gens et force équipage,

Tu te trouves sur mon rivage,

Sans que la grande humidité

Ait ton divin ballot gâté,

Ni l'air marin qui le fer rouille,

Ni l'amer flot qui si bien mouille;

Enfin, malgré les accidens

D'un voyage de plusieurs ans.

Ne pleure donc plus, cher compère,

Car ta douleur me désespère ;

Si tu pleurais longtemps ainsi,

Ma foi, je pleurerais aussi.

N'est-ce point que tu crains la guerre

Qui te menace en cette terre,

Où, comme le Destin t'a dit,

Tu dois avoir tant de crédit?

Tu ferais tort à ta prudence

Si tu t'afligeais par avance.

N'est-ce point par ambition

Que tu feins de l'affliction?

C'est un fat, quiconque se pique

De paraître mélancolique

Quand on ne l'est pas en effet.

Aurais-tu l'esprit si mal fait

Que tu contrefisses le triste?

Ah ! ne sois plus mauvais copiste,

Toi qui ramènes en ces lieux

Et le sang de Troie et ses dieux !

Ne pleure donc plus tant, te dis-je :

L'homme de cœur point ne s'afflige,

Je te jure par Mahomet

Que le Ciel ici te promet

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