‹ Le Virgile travestiChapitre 214 sur 218 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

Enée en une nef s'embarque; Sa nef sa route à l'autre marque, Et va vite comme un oiseau, Quoique remontant contre l'eau.

Les nefs sur ces eaux favorables Vont comme tous les mille diables; Les arbres aux deux bords plantés Sont grandement épouvantés De voir des mâts et des cordages, Des boucliers de tous étages, ^ Des rameurs et des gens armés.

Ces objets inaccoutumés Non sans sujet les scandalisent; Et les uns aux autres se disent :

«Arbre, mon voisin, qu'est ceci?

— Je n'en sais rien.— Ni moi aussi.»

Enfin les nefs si bien voguèrent, Et les tours du fleuve tournèrent, Qu'entre une et deux, après midi.

Faisant un cri fort ébaudi.

Ils aperçurent la muraille, Et le palais couvert de paille Du prince Evandre qu'ils cherchaient.

Ses sujets et lui lors faisaient Au fils d'A;c nène un sacrifice Qui n'était que de pain d'épice; Mais Hercule avait la bonté, Connaissant bien leur pauvreté, D'avoir plus égard à leur zèle Qu'à leur ofi'rande telle quelle. Evandre et son cher fils Pallas, En soutanes de canevas, Et son sénat en serpillière, Chapeau de paille pour têtière, Tous mal en ordre et mal bâtis, Autant les grands que les petits, En un bois voisin de leur ville Entonnaient un beau vaudeville En l'honneur du fils d'Alèmena, Quand un objet les étonna,

Qui pensa bien troubler la fête, Et leur troubla si bien la tête, Qu'un révérend père encensant De l'encensoir s'allait blessant, Si par le bras le bon Evandre N'eût eu la bonté de le prendre En même temps que l'encensoir Sur son visag-e sec et noir, Etait prêt, par grand mal encombre.

D'éparpiller charbons sans nombre.

Ce prêtre avait vu des premiers Les vaisseaux et les mariniers De notre brave maître Enée, Sans en avoir l'âme étonnée.

Pallas les avait vus aussi, Et criant : a. Ne bougez d'ici », De quelques gens il se fit suivre, S'arma d'un dard garni de cuivre.

Alla voir Enée en son bord, Et ces discours lui tmt d'abord, D'une contenance fort fière, Et sans faire le pied derrière :

« Monsieur, ainsi par eau venu.

Qui ne nous êtes pas connu, Déclarez-nous ce qui vous mène, Pour nous délivrer de la peine De penser ce que vous cherchez En ces bords, aux vaisseaux cachés.

Est-ce pour guerre ou marchandise Que vous marchez en cette guise?

Si vous venez pour trafiquer, J'ai des nippes de quoi troquer, Et, si vous venez pour la guerre.

Je porte un certain cimeterre Frais émoulu d'hier au soir, Qui coupe aussi bien qu'un rasoir. »

^neas, à cette demande Qui sentait fort sa réprimande, Répondit fort civilement; Mais il tira premièrement

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